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I. Observations historiques

Volonté d'intégrité

L'anorexie à ses débuts

La pratique de l'isolement

La boulimie et son rapport avec l'anorexie

Le défi de l'indéfinition

II. A la recherche de l'unité perdue

La quête de l'identité

Le complexe d'Antigone

Elle et son Double

Pour une métaphysique de la sexualité

III. Le mythe de l'androgyne

Le désir de devenir une seule chair

Le déni et la séparation

Tout par la bouche: un plaisir d'organe

Nostalgie du chant

IV. Les nouveaux castrats

Bibliographie
 


 
 
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Une volonté d'intégrité

On a beaucoup écrit sur ces jeunes filles qui ne mangent "rien" parce qu'elles veulent maigrir et devenir légères comme des plumes, libérées des pesanteurs de ce monde. Or, le repas a toujours été le médiateur des relations humaines, symbole de la communion, du partage et de l'appartenance à un cénacle. Partout, et de tout temps, il a été le signe d'une hospitalité cordiale, d'une convivialité, le plaisir de la bouche suscitant un climat de confiance susceptible de rapprocher tous les êtres. Car « manger, c'est parler avec les autres » (Brillat-Savarin). Que s'est-il donc passé pour qu'un jour des milliers de jeunes gens refusent de manger ? Pourquoi le désir incoercible d'"être mince", alimenté par la mode et la publicité, incite-t-il les adolescent(e)s à faire fondre leur corps jusqu'à l'anéantir ?

« On assiste à une crise des modèles féminins », affirme le psychanalyste Eric Bidaud. Les jeunes filles, perdues dans leurs souffrances, ne sachant pas quelles femmes devenir, oscilleraient, selon lui, entre le refus de manger et la boulimie; elles ne chercheraient pas la beauté mais l'identité. Il est certain que la question sans cesse reprise est d'"être soi", de "revenir à soi", la vérité résidant du côté d'un corps pur, intègre, libéré de toute immixtion étrangère. Pour ces jeunes femmes, la nourriture c'est l'enfer, pas la vie. Aussi remontent-elles vers la source, la coupure primitive qui fit d'elles un être de besoins, pour renaître d'un corps qui n'appartient qu'à elles-mêmes et seulement à elles-mêmes. En fait, derrière le phénomène essentiel du refus de la nourriture, il y a l'obscure et fatale question des origines, l'idée de la mort et de la résurrection (ou de la rédemption).

Dans toutes les religions monothéistes, le jeûne permet - sur un plan symbolique - le rétablissement d'une unité humaine perdue, la reconquête de l'esprit et, par conséquent, la capacité de l'être humain d'anéantir le pouvoir de la mort. C'est de ce besoin de Totalité que naissent le désir d'échapper à l'anéantissement et le fol espoir de s'éveiller à une autre vie, à une nouvelle période de l'évolution. Ce rapport apparaît avec netteté dans l'anorexie mentale, laquelle se manifeste d'un côté par le désir irrépressible qu'a le sujet de se maintenir à un certain stade de son évolution et de l'autre par la crainte de devenir adulte qui n'est autre, en définitive, que la crainte de mourir. Il ne s'agit pas d'imiter un idéal de beauté réel ou précis, mais d'exprimer, parfois jusqu'à en mourir, la nostalgie de ce qui a été perdu: le paradis de l'asexualité où la séparation des sexes s'abroge, rejoignant ainsi l'image de l'homme originel dans sa forme la plus pure, non point mâle mais androgyne. A savoir hors-temps, éternellement jeune et sans à-venir, le vrai temps du no futur qui nous ramène en dernier lieu au désir éternel de l'immortalité du Moi. Ce Moi-seul, sans faille ni altérité, qui pourrait se dire, pour reprendre une formule de Julia Kristeva, « un phallus déguisé en femme », la loi phallique prétendant infiniment à l'exclusivité de soi: dominance ou refus de toute concession, de toute dépendance, de tout asservissement.

Rappelons de concert avec Bernard-Henri Lévy que le mythe de l'Origine est aussi, dans le monde d'aujourd'hui, « le credo de l'intégriste » qui entre en guerre contre les "corps étrangers" au nom de la « volonté de pureté ». Une telle volonté aboutissant, dans le pire des cas, à la mort et à la destruction (en Bosnie, en Algérie, par exemple...), du moins faisant payer à la femme le crime d'avoir enfanté, parce qu'en donnant la vie, elle n'a fait que détruire la Totalité parfaite de l'Incréé.

En guerre contre la chère qui a substitué la chair, les anorexiques, tout comme les intégristes, c'est leur paradoxe, ne rêvent que d'Unité. Mais à la différence de l'intégriste qui confine l'autre, incarné par la femme, dans un espace social limité, se trouvant ainsi investi de la souveraine puissance, l'anorexique va l'effacer au profit du corps clivé. Il résulte de ceci que d'un côté, il y a le corps parfait, androgyne, idéalisé, objet de désir, et de l'autre, le corps réel, sexué, objet de dénégation, "corps étranger" dans la bulle idéale du Moi qu'il faut purger, épurer, purifier, en le débarrassant d'une nourriture indésirable, fécalisée dès son ingestion. Car au commencement était la pureté. Pureté fantasmatique de l'androgyne que Julia Kristeva dénonce comme étant « la mascarade la plus sournoise d'une liquidation de la féminité... » On pourrait même parler de camouflage, d'une sorte de voile invisible qui sépare les femmes des hommes et exclut la rencontre et l'expérience avec l'Autre.

Au-delà des troubles du comportement alimentaire, le rapprochement entre la démarche anorexique et l'intégrisme s'impose à partir du fantasme de l'intégrité perdue - ou ce qui est perçu comme tel - et de l'exigence qui la fonde: une demande impérative de reconnaissance de la propre identité et de l'égalité des droits dans un "hymne à la vérité" qui tourne au règlement de comptes, à la révolte aveugle ou bien témoigne, selon les lieux, d'un ressentiment contre la violence des relations sociales. Aussi la sensation "de ne pas avoir les mêmes droits que les autres", de "n'être rien", des "sans-voix", "laissés pour compte", toujours en marge dans cette « colonne blanche » où rien ne s'écrit, dans cet interland où la vie et la mort se confondent... indique-t-elle une quête de la grandeur jamais reconnue qui, fatalement, pousse à la destruction - de soi ou de l'autre - lorsqu'échouent les efforts désespérés pour adhérer au modèle proposé par le monde des puissants.

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Patricia Bourcillier, Androgynie & Anorexie, 306 pages, PDF, 0.8 MB

© Flying Publisher 2007


 
 

 
 
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