Bourcillier.com Sardegna Madre - L'Ile et l'Autre

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(PDF, 306 pages, 0.8 MB)

I. Observations historiques

Volonté d'intégrité

L'anorexie à ses débuts

La pratique de l'isolement

La boulimie et son rapport avec l'anorexie

Le défi de l'indéfinition

II. A la recherche de l'unité perdue

La quête de l'identité

Le complexe d'Antigone

Elle et son Double

Pour une métaphysique de la sexualité

III. Le mythe de l'androgyne

Le désir de devenir une seule chair

Le déni et la séparation

Tout par la bouche: un plaisir d'organe

Nostalgie du chant

IV. Les nouveaux castrats

Bibliographie
 


 
 
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Le déni et la séparation

L'animal, cette part diabolique qui a tant embarrassé le monothéisme, c'est en premier lieu les forces profondes de la libido qui nous anime et qu'on pourrait également appeler l'appétence. On connaît le sujet des Truismes (angl. truism de true, vrai) de Marie Darrieussecq: métamorphosée en truie, une jeune fille cherche à retourner au plaisir, à faire l'expérience nourrissante de la Vérité, de l'être et de la jouissance. Vautrée dans la fange, blottie dans son « corps massif, rassurant, au milieu des autres corps massifs et rassurants », enfin libérée du pesant fardeau de l'identité et du poids de la responsabilité, elle s'attarde dans une vie indistincte, indifférenciée, où il n'y a ni salut ni chute, ni enfer ni paradis, juste le goût des glands dont elle se nourrit et qui se rattachent à la symbolique de l'œuf: abondance, prospérité, fécondité. Mais ce corps gras qui la ramène à l'animalité ne saurait hélas combler ses aspirations vers l'unité.

Presqu'universellement, le porc symbolise la gloutonnerie, la voracité: il dévore et engouffre tout ce qui se présente; autrement dit, "n'importe quoi". "Maladie du gouffre", assimilée à la boulimie, pour alimenter une faim coriace et impitoyable dans la mémoire fabuleuse du plus ancien de tous les passés, celui qui se caractérise par l'attachement préœdipien à la mère en tant que mère-nourriture, mère-chaleur, mère-caresse, mère-univers-affectif. Marie Darrieussecq écrit: « Rien n'est meilleur que la terre chaude autour de soi quand on se réveille le matin, l'odeur de son propre corps mélangée à l'odeur de l'humus, les premières bouchées que l'on prend sans même se lever, glands, châtaignes, tout ce qui a roulé dans la bauge sous les coups de patte des rêves. »

Quête avide d'une intimité interdite, d'une proximité physique, d'un corps-à-corps avec la terre-mère, à savoir d'un état hors du temps, autosuffisant et heureux. Comme si le sujet n'avait que ce moyen, pour échapper à l'anéantissement de son existence: retourner à l'état sauvage de l'enfance. Ainsi, Truismes fait presque écho à une phrase de Deleuze tiré de Qu'est-ce que la philosophie ?: « Il n'y a pas d'autre moyen que de faire l'animal (grogner, fouir, ricaner) pour échapper à l'ignoble: la pensée même est parfois plus proche d'un animal qui meurt que d'un homme vivant, même démocrate. »

Alors, bien sûr, on pourrait parler de nostalgie, on pourrait supposer que s'exprime ainsi le désir de retrouver une époque plus heureuse, celle... d'avant, celle d'un pays de cocagne, "éternel", doux et familier, celle d'un temps nourricier où il n'y avait pas de sexe, de différence, de concurrence, de ces lois du profit qui pourrissent les valeurs et l'espérance d'un monde meilleur.

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* * *

Patricia Bourcillier, Androgynie & Anorexie, 306 pages, PDF, 0.8 MB

© Flying Publisher 2007

Plongé dans un sommeil éveillé, mais profond comme un trou noir, dans lequel il perd pied sans le remarquer, le sujet malade de la Vérité descend ainsi dans la nuit des temps: ‹‹ le passé ? C'est un ventre; me voici dedans. ›› Retour au point de départ, au néant, à l'indéterminé, en étant "rien", c'est-à-dire privé d'opinion personnelle, sans acte, sans activité, par une difficulté à se conduire en personne autonome, à s'adapter aux situations nouvelles: ‹‹ Je suis seule, sans travail, sans projets, sans avenir. (...) Je suis une oisive, j'ai Hermine. Elle se crève pour mes petits souliers . ›› Le temps se ouate. Temps sans négation, sans décision évoqué par Balasc dans Désir de rien et que Wittgenstein appelle "l'intemporalité". Et, bien sûr, c'est un malheur: ‹‹ Je me le redis, je me l'avoue, je me soulage: je passe inaperçue. C'est horrible, c'est intenable . ›› Violette se sent invisible, parce que toute représentation est absente, et la frustration pulsionnelle, que l'absence de regard et d'attention impose, semble équivaloir à un manque de confirmation qui devient alors infirmation. Dans Soi et les autres, le psychiatre Ronald Laing a expliqué comment pour certains enfants ‹‹ l'absence de confirmation authentique revient à confirmer activement un faux-soi, si bien que la personne dont le faux-soi est confirmé et le vrai soi infirmé est placée dans une situation fausse ››. En d'autres termes: cette faculté proprement humaine qui donne le sentiment d'agir en son propre nom, n'est pas confirmée par ceux qui comptent initialement. A l'évidence, ce fut le cas de Violette Leduc, qui fut une enfant bien soignée, mais manipulée sans tendresse. Laing souligne au demeurant, suivant Freud, que la peur d'être invisible, de disparaître, est étroitement liée à la peur de la disparition maternelle. Il semble que l'indifférence ou le délaissement de la mère ait fait naître chez l'enfant, à un certain stade, un sentiment d'insécurité. Car le besoin d'être perçu n'est pas, selon le psychiatre anglais, simple affaire visuelle. Il va jusqu'au besoin plus général de savoir sa présence reconnue ou confirmée par l'autre jusqu'au besoin, en fait, d'être aimé. En somme, quand on a été mal aimé dans son enfance et qu'on a fait sien le point de vue de ses parents, on a constitué de soi une image négative et on n'a plus qu'à chercher désespérément la confirmation de son être dans le regard d'autrui. Ainsi Maryse Holder: ‹‹ Je suis ennuyeuse, le monde ne me perçoit plus et c'est pourquoi je ne réussis pas non plus à le percevoir . ›› ‹‹ Je me fais avoir par n'importe quel registre, n'importe quelle flatterie, n'importe quel projet d'avenir ››, constate-t-elle avec amertume . Quant à L'affamée de Violette Leduc, elle va encore plus loin. Face à son néant, elle se laisse tomber dans un trou et engloutir dans la boue: ‹‹ J'ai mis du temps à pénétrer dans la masse de boue. (...) Je glissais. (...) Mes mains ne me retenaient plus. Ma vie était derrière moi. Ma tête s'en allait. Ma tête s'enfonçait . ›› Pour toute personne familiarisée avec la psychanalyse, ce fantasme d'ensevelissement, qui assimile la terre à la mère - à la fois nourricière et destructrice -, évoque la théorie de Mélanie Klein et de Joan Rivière sur le bon et le mauvais objet. Selon cette théorie, le petit enfant a besoin, face aux inéluctables insatisfactions dans sa relation archaïque avec la mère, de construire en fantasme une "bonne mère", source imaginaire de toute satisfaction et, à l'opposé, une "mauvaise-mère" tenue responsable de toute déception inévitable et donc haïe, qui fait fonction de bouc émissaire. Et c'est grâce à ce clivage que l'enfant va se construire une image narcissique satisfaisante, le fantasme de la "bonne-mère" étant une première ébauche de l'Idéal du Moi qui dans l'inconscient sert de modèle d'identification au Moi. Il ne faut pas oublier non plus que cette étape normale du développement affectif a un rapport avec le sentiment d'appartenance. Ainsi, plus tard, l'adulte fantasmera inconsciemment comme une "bonne-mère" toute collectivité lui apportant une sécurité matérielle et une identité: famille, communauté linguistique et culturelle, nation. En revanche, toute menace contre la prospérité sera vécue comme un danger pour l'intégrité narcissique. D'où la tentation de revenir à l'unité originelle, à savoir "la mamelle de la France" et, à cette fin, d'expulser les "corps étrangers" qui, en période de crise identitaire ou de mal-être, font figure de bouc émissaire. Dans l'anorexie, on trouve cette attitude involutive sous la forme d'une fixation à la mère archaïque qui menace de paralyser le développement du Moi, en raison de la crainte que celle-ci inspire et de la domination inconsciente qu'elle exerce. Rien d'étonnant alors que Violette Leduc puisse écrire: ‹‹ Fœtus, je voudrais ne pas l'avoir été. Présente, éveillée en toi. C'est dans ton ventre que je vis ta honte de jadis, tes chagrins. (...) Tu m'habites comme je t'ai habitée . ›› L'incrustation de la mère en elle et le sentiment de n'être qu'un appendice, un instrument ou réduite à une "chose" privée de toute autonomie, entièrement soumise aux imprécations maternelles, la condamne à une autoagression qui s'adresse en fait à un objet d'amour perdu auquel elle s'identifie. Les reproches, que Violette Leduc s'adresse et qu'elle adresse à son corps (ou à une partie de son corps), sont en effet destinés à cette dernière: ‹‹ Mon nez que je détestais, ... il souffre plus que moi. Je ne veux pas, je ne veux pas; je ne veux pas m'en séparer . ›› Il n'est pas indifférent, là encore, de rappeler que les désirs symbiotiques de fusion avec l'imago de la bonne-mère persistent tout au long de notre vie , en dépit de la frustration affective, puisque c'est avec la mère que se noue ‹‹ le lien précoce qui constitue la base de toute relation ultérieure avec un être aimé ››. Faute de retrouver la chaleur du sein perdu (ou qui n'a pas existé), la plupart des anorexiques vouent du reste un véritable culte à la sucrerie, à tout ce qui est fondant (glaces, pâtisseries, chocolat)... outre qu'elles absorbent de grandes quantités de liquides (thé, café, bouillon, consommé...), véritables rites d'ingestion qui sont à la fois des ordalies et des rites de purification. D'autres s'adonnent à la boisson; autre façon de retourner aux satisfactions primitives (ne dit-on pas familièrement "biberonner" ?), de réaliser finalement l'arrêt de la douleur. N'oublions pas que, dans la Grèce ancienne, le vin se substituait au sang de Dionysos et figurait le breuvage d'immortalité. C'est aussi d'ailleurs la signification du Calice du sang dans l'Eucharistie, quand bien même Jésus, instituant la Cène, exprimerait dans le même temps cet autre symbolisme: le sang est une nourriture qui ne sépare pas mais lie. Quand il dit: ‹‹ Ceci est mon sang, le sang de l'alliance ››, il unifie ce qui a été partagé et qui participe à un même sang (allusion au sacrifice sanglant d'alliance, symbolisée par une victime partagée, le sang ayant été remplacé par le vin, depuis l'exil). Ainsi, sur les tableaux représentant la Crucifixion, on voit souvent des anges recueillir le sang - mêlé à l'eau - qui coule de la plaie du Christ, dans des coupes, ce qui nous ramène à la fois au rite d'alliance et à une nourriture apaisante au même titre que le lait maternel: ‹‹ la seule jouissance sexuelle que Catherine de Sienne se soit jamais accordée montrant, une fois de plus, la souffrance du sevrage ››. On connaît bien le lien christique entre le corps et le pain de la vie éternelle, dont parle la liturgie, et dans lequel survit une vivace nostalgie de la petite enfance. Julia Kristeva d'indiquer à propos de cette faim de communion, du désir qui s'adresse au pain précieux: ‹‹ En mêlant subrepticement au thème "rassasiant" celui de la "dévoration", ce récit est une manière d'apprivoiser le cannibalisme. Il convie à une déculpabilisation de la relation archaïque au premier pré-objet (ab-jet) du besoin: la mère . ›› L'idée d'enfance est, en outre, une constante de l'enseignement évangélique et de toute une fraction de la mystique chrétienne. Ainsi la voie d'enfance de sainte Thérèse de l'Enfant Jésus rappelant: ‹‹ Si vous ne devenez pas comme des petits enfants, vous n'entrerez pas dans le Royaume des Cieux ›› est significative. Elle fait retrouver aux croyants l'innocence et l'androgynie perdues par l'Adam différencié et rétablie grâce au Christ, image parfaite de Dieu fait homme dans sa totalité masculine et féminine. La boucle est bouclée avec retour à l'état initial d'avant la séparation, d'avant la Chute. Il est vrai que l'homme recherche toute sa vie un paradis dans la complétude de l'amour, dans la prospérité ou dans ce que Baudelaire appelait Les paradis artificiels. Mais l'enfance comme mythe, ce n'est pas cela; c'est surtout échapper à la malédiction du choix et de se rendre immortel à cause de cela. Plus l'individu devient conscient de sa responsabilité et des charges qui pèsent sur lui, plus il projette la nostalgie d'un Eden absolu sur l'enfant qu'il a été. Les mythes de l'Origine remontent peu à peu à la surface et nourrissent les esprits. ‹‹ Je crois que je ne me rendais pas compte de l'ampleur de mon mal ››, raconte la jeune Doro lors d'une séance d'art-thérapie. ‹‹ Je me sentais bien, peut-être parce que je flottais entre la vie et la mort, dans une sorte d'engourdissement. Je n'étais plus rien, je ne pensais plus, je n'avais plus peur, je menais une vie quasi végétative. Je planais, je me sentais aussi légère qu'une plume, toute proche du paradis. ›› Paradis qu'elle retrouvait dans l'état d'intemporalité, d'inexistence où elle se trouvait, dans l'asexualité de ces anges qu'elle dessinait et dont elle désirait avoir le corps androgyne. Avec ces trente deux kilos pour un mètre soixante, la jeune fille ne se trouvait pas maigre, puisque son poids idéal était "zéro" (nombre en rapport avec la vie fœtale) et qu'elle entendait par là le désir de transcender la condition humaine pour recouvrer l'état d'avant "la Chute" tel que Karen Margolis le dépeint: ‹‹ Tu dois résister au démon qui tenta Eve avec la pomme, (...) c'est pourquoi j'ai jeûné, pour affamer le démon; car c'est seulement en me refusant tous les plaisirs de la vie que j'espérais me protéger de la tentation . ›› Encore une fois, nous retrouvons le dualisme corps et esprit de notre culture occidentale avec la très ancienne ligne de partage moral entre le bien et le mal. Il va de soi que c'est toujours le corps qui est mauvais pour le sujet anorexique, si apte à modeler sa vie et son corps d'après une idée préconçue, le salut ne pouvant venir que par le triomphe de l'esprit sur le corps et de la volonté. Quoi qu'il en soit, la pomme, symbole de la connaissance, met l'homme en présence d'une nécessité, celle de choisir . Et son choix de le damner ou de le sauver. Détail important: c'est d'Eve que vint le désir de connaître, le désir de rencontrer, le désir de se séparer, alors que régnaient le calme, la rondeur, la plénitude. Séduire (du lat. seducere) c'est au demeurant "séparer" (sens moral latin religieux); c'est "diabolique" en quelque sorte. Car contrairement au symbole de l'androgynie qui est la mise ensemble de deux morceaux séparés appartenant à la même pièce, ‹‹ le "diabole" cherche l'espacement, la séparation ››. Voilà pourquoi la seule pensée de la séduction effraye l'anorexique, à l'instar de Karen Margolis. En somme, dans l'anorexie, le véritable problème c'est toujours la séparation. Autre chose curieuse: dans le mythe de la Genèse, Eve est tirée d'une côte d'Adam, premier dans l'ordre de la nature et, dans les textes évangéliques, la femme apparaît de même comme un être incomplet en toutes choses soumise à l'homme. Aussi Saint-Ambroise écrit-il: ‹‹ Adam a été conduit au péché par Eve et non Eve par Adam. Celui que la femme a conduit au péché, il est juste qu'elle le reçoive comme souverain. ›› Les deux histoires se font pendant: selon la Bible, le masculin précède le féminin; selon les Evangiles, le masculin l'emporte sur le féminin et c'est seulement en renonçant au péché de la chair (ou de la chère) que la femme deviendra un homme devant Dieu, c'est-à-dire pourvue d'une "âme" particulière, et qu'elle pourra progresser vers une perfection spirituelle. Par ailleurs, comme dans toutes les anciennes traditions, la symbolique phallique tient un rôle important dans la pensée judéo-chrétienne. Le phallus est un pont et demeure pour la femme comme pour l'homme le symbole de l'intégration narcissique. Les textes de Sainte-Thérèse d'Avila ne prêtent guère à équivoque: ‹‹ L'ange tenait dans ses mains un long dard en or et je crus voir une flamme à l'extrémité du fer. Il semblait l'enfoncer à plusieurs reprises dans mon cœur, jusqu'aux entrailles qu'il m'arrachait, me laissant toute embrasée d'un grand amour de Dieu. ›› Ainsi donc, l'amour de Dieu comme l'amour tout court se nourrit du désir. Il semble, au reste, que c'est à cette situation que Pièr Girard a donné le nom d' "envie du pénis", suivant Freud. Elle écrit: ‹‹ L'envie du pénis ne surgit que par déplacement d'un désir qui ne s'adresse pas directement à cette partie du corps que la fille ne possède pas, mais à ce qui lui paraît détenir la clé du droit à la jouissance et au pouvoir . ›› Le désir de pain de L'affamée, en effet, n'est que la traduction régressive dans le registre oral d'une envie qui s'adresse au pénis, non pour l'avoir, mais pour le "consommer", pour en jouir comme femme. La revendication ne concerne pas l'organe viril, mais la jouissance qu'il procure de laquelle surgirait la puissance phallique, en ce sens où Girard associe le pénis au droit de la femme à jouir de son sexe et de son corps. Non qu'il s'agisse de contredire l'assertion de Pièr Girard, mais, en deçà du rapport de la fellation ‹‹ trouvant son prototype dans la tétée ››, la symbolique phallique ne reçoit pas moins un accent christologique dans L'affamée, quand celle-ci fait couler longuement ‹‹ la farine douce, angélique ›› telle une source liquide, suivant le texte d'un hymne de la Pentecôte, est fons vivus (fontaine d'eau vive), ignis caritas (feu d'amour) . On ne saurait ici ignorer la vénération de Violette Leduc pour le curé d'Ars, sa prise de position pour les pauvres et les opprimés, sa quête insatiable de la justice et de la grâce. A preuve: ‹‹ Une colombe dort sur mon cœur. Mon cœur est un duvet. J'enfonce mes doigts dedans. C'est léger, c'est chaud . ›› Mise à part la différence évidente entre l'écrivain et Sainte-Thérèse d'Avila, il n'en reste pas moins un trait commun: le désir de jouir absolument. A l'évidence, c'est le désir de paradis qui dédouble Violette: il y a l'appel de la chair qui fait naître en elle une perpétuelle insatisfaction et il y a la rêverie qui trouve sa voix dans la sublimation de l'instinct et, spécifiquement, de l'éros. En somme, la question est de savoir si l'unique fin de la sexualité est la fécondité. (La colombe, oiseau d'Aphrodite, apparaît supra comme le symbole de la tendresse et de l'amour). Ne nous étonnons pas alors de l'engouement que suscite le roman de Michel Tournier, Vendredi ou les limbes du pacifique , chez les anorexiques. Parce que là aussi on retrouve les fantasmes originaires de retour dans l'utérus maternel, assimilé à une seconde naissance autonome, parthénogénétique, et le drame de la solitude qui s'exhale dans un appel à l'Autre. Il existe sans nul doute un rapport entre le thème de la Robinsonade et l'anorexie mentale, si bien que - pour parler comme Lacan - la "forclusion" d'autrui fait que les autres ne sont plus appréhendés comme des autruis mais comme des doubles qui forment un tout indissociable. ‹‹ Pourquoi les bâtards ne s'entraident-ils pas ? Pourquoi se fuient-ils ? Pourquoi se détestent-ils ? Pourquoi ne forment-ils pas une confrérie ? ›› se demande ainsi Violette Leduc. ‹‹ Ils devraient tout se pardonner puisqu'ils ont en commun ce qu'il y a de plus précieux, de plus fragile, de plus fort, de plus sombre en eux: une enfance tordue comme un vieux pommier. Pourquoi n'existe-t-il pas des agences matrimoniales afin qu'ils se marient entre eux ? ›› Rêve de confrérie qui, par ailleurs, n'est que l'autre face du délire solitaire de Robinson sur son ‹‹ île sans autrui ››. Tous deux lieux de l'utopie (du gr. ou, "non", et topos, "lieu": "en aucun lieu"); lieux de l'absence. Notons que, dans le cas de Violette Leduc, le conflit se situe entre deux sentiments contradictoires: la promesse de fidélité faite à la mère (par amour) et le désir d'enfreindre cette promesse qui lui a été arrachée contre son gré (désir de vengeance), entraînant tour à tour le rejet du père et son irrésistible attrait: ‹‹ Bien habillée, bien chaussée, bien coiffée, je devenais plus indulgente quand j'évoquais le séducteur. Ma mère me détaillait avant que je sorte, elle disait: "Son père, c'est son père..." Son compliment indirect me flattait . ›› Autrement dit, la référence au père idéalisé (auquel elle ressemble) se trouve inscrite au sein de la toute-puissance de la mère archaïque asexuée (‹‹ Une grande amoureuse aux seins coupés. La tête brûle, le sexe est glacé . ››) comme dans les fantasmes qu'elle a de son propre corps idéalisé, mince et érigé: ‹‹ J'avais honte de mes hanches de femme. Je me prenais pour Aphrodite. J'assassinais ma croupe. Me métamorphoser en jeune torero sortant vainqueur et glorieux de l'arène . ›› A vrai dire, Mélanie Klein fait découler cette identification avec Aphrodite, prototype même de la ‹‹ femme avec un pénis ›› de fantasmes très précoces: scène originaire fortement marquée de sadisme (observée ou supposée d'après certains indices et fantasmée par l'enfant), intériorisation du pénis du père au cours du coït parental, représentation du corps maternel comme réceptacle de "bons" et surtout de "mauvais" objets, ‹‹ si bien qu'en définitive la femme qui possède un pénis représente pour elle les parents combinés ››. Notons bien que l'idée de "parent combiné" désigne la mère qui a un phallus et non pas l'image de la femme ou de la fillette identifiée au phallus. Idée qui se retrouve chez Kestemberg, Kestemberg et Décobert dans La faim et le corps, quand ils observent que le père et la mère sont ‹‹ imagés dans une figure indifférenciée où le pénis n'est plus spécifié en tant qu'appartenant à l'une ou à l'autre des imagos ››. En fait, les parents sont tous deux des objets partiels, dotés fantasmatiquement de caractères semblables à ceux d'une personne que le sujet cherche à réunir dans une confusion enivrante. Dressé tel une colonne, le corps de l'anorexique est, de ce point de vue, à la fois soubassement et lieu d'équilibre entre deux êtres, deux îles dangereusement séparées. Il symbolise le phallus qui fait fonction de lien entre le père et la mère. On pourrait même dire qu'en faisant de son corps l'objet partiel de parents combinés, le sujet synthétise la tri-unité de l'être vivant, expression de la Totalité, de l'achèvement. Tout procède par trois qui ne font qu'Un. La divinité elle-même est conçue dans la plupart des religions, au moins à une certaine phase et sous une certaine forme, comme une triade dans laquelle apparaissent les rôles de Père, de Mère et d'Enfant. On ne peut nier qu'il y a chez le sujet anorexique comme une tentative d'identification à une trinité sainte qui représenterait l'unité et la perfection, voire comme une aspiration religieuse cachée. Il semble, au demeurant, que l'amour de L'affamée pour ‹‹ Madame ›› (de l'it. madonna), soit un rappel de cette figure composite, susceptible d'accomplir tous les désirs inassouvis, qu'aperçut Angèle de Folignode. (‹‹ Dans l'immense ténèbre, je vois la Trinité Sainte, et dans la Trinité aperçue dans la nuit, je me vois moi-même, debout, au centre . ››) Dans le même temps, cependant, cette tri-unité est le produit de l'inceste de Violette et de sa chair (‹‹ J'étais vierge malgré mes souillures . ››) Ne pouvant pas être hermaphrodite, celle-ci copule avec elle-même pour se reproduire . Précisons que, dans cette régression d'amour narcissique, il s'agit toujours d'une passion non partagée, proche d'un besoin de souffrance. La laideur dont elle s'accuse est inséparable de la guerre qu'elle mène contre elle-même. ‹‹ Quand je la quitte, je me rue sur mon visage. Je me venge sur lui. Je l'accuse. je n'ai pas pitié de lui ››, écrit-elle - le retrait de l'autre ravivant la blessure du trait manquant et impossible, le trait de la coupure avec l'Autre et le désir de vengeance. On imagine aisément Violette comme un taureau chargeant les hommes et ne trouvant que du vent à chaque coup de corne. A l'instar de Maryse Holder qui ‹‹ désespère de l'homosexualité du Mexique ›› tout en étant prête à se laisser traîner ‹‹ dans la boue ››, à s'exposer à la mort, pour donner vie au désir: ‹‹ On me punissait, se lamente-t-elle, parce j'étais libre et indépendante, et parce que je vivais pleinement ma sexualité polymorphe . ›› Et plus loin d'ajouter: ‹‹ Je me levai pour prendre une cigarette - la mort légitimait mon droit à la mort - reconnaissant soudain que je me tuais ou mourais parce que j'avais possédé Miguel . ›› Car la mort, comme le suggère Lacan, est le point où le désir est éternellement devenu impossible, la mort est l'éternité où règne le manque... ‹‹ et cette mort constitue dans le sujet l'éternisation de son désir ››. Le texte de Maryse Holder amène là aussi: l'amour dont il est question n'est point proprement l'amour de l'Autre. Il s'agit d'une passion (du latin passio, "souffrance"), qui n'est que demande, chantage et exigence, et dont les limites ne cessent de reculer jusqu'à l'infini. Cela dit, la satisfaction sexuelle dans la civilisation chrétienne fut longtemps interdite et toute infraction tombait sous les lois religieuses. C'est dire qu'un système s'était mis en place sur le schéma fantasmatique de faute, punition, rédemption. Car, ne l'oublions-pas, la virginité de Marie avait surtout valeur négative: celle par qui la chair avait été rachetée n'avait pas "péché"; elle n'avait été ni touchée ni possédée. Position ambivalente qui explique l'inconsistance des identifications. Prenons l'exemple de L'affamée: ‹‹ La chasteté me procure tantôt l'équilibre tantôt le déséquilibre ››, nous dit-elle. ‹‹ Mon déséquilibre est authentique. Mon équilibre par la chasteté est l'équilibre d'une ombre . ›› Non pas que Violette se résigne à la castration. Elle se cache plutôt l'absence du pénis, demeurant exagérément fixée à sa mère dont elle recherche des substituts: ‹‹ J'étais son homme ››, affirme-t-elle dans La bâtarde, ‹‹ il était ma femme dans ce corps à corps de l'amitié . ›› Et plus loin: ‹‹ Gabriel n'avait pas de sexe, l'ange dont je ne pouvais pas me séparer . ›› ‹‹ Aimons-nous comme frère et sœur, me proposa-t-il le soir de la cérémonie . ›› L'amour est certes entendu comme le moyen qui permettra la rédemption, mais à une seule condition: que le coït soit évité. Après quoi, il devient "parfait", c'est-à-dire que l'homme et la femme ne sont plus ni mâle ni femelle mais en-deçà et au-delà de la sexuation, d'un genre "neutre", échappant de ce fait à une détermination qui serait trop humaine, en l'occurence trop féminine. Nous revoilà dans la "nostalgie" de l'objet primitif, lieu d'une jouissance "retenue". La vie érotique qui se déploie dans Les sept histoires fantastiques de Karen Blixen illustre bien cette hypothèse que toute rencontre possible trouve l'amour absent ou interdit; autrement dit, réservé à l'être unique - parfois nommable (la mère, le père, le frère...) -, le plus souvent innommable, figure exangue et incrustée dans le sujet anorexique. Dans le recueil de Karen, des hommes aiment leurs sœurs, des tantes leurs nièces, moult caractères sont amoureux d'eux-mêmes, et de toutes jeunes femmes ne peuvent pas ou ne veulent pas avoir d'enfant, afin de former dans le Couple un seul être, une seule chair ici-bas. Un très bel exemple de cette union parfaite qui ne produit pas d'enfants nous est fourni aussi dans les œuvres de Valérie Valère, où la filiation entre le mythe de l'androgyne et la tentation incestueuse surgit pareillement. Cette dernière va jusqu'à se référer à l'idée d'une commune appartenance au corps de la mère pour justifier la passion incestueuse d'un frère pour sa sœur ! Tragique histoire pourtant que celle de Malika qui ‹‹ a disparu dans le labyrinthe des tombes, et je suis à l'autre bout, je vois la sortie, bientôt je l'atteindrai, et je sais qu'elle viendra elle aussi ››. La passion fraternelle, plus peut-être que toute autre, s'enracine dans le schème de l'unité androgynique originelle, autonome et parfaite. Ce thème a été largement traité dans la littérature et Violette Leduc ne pouvait s'empêcher de frémir ‹‹ pour Chateaubriand, pour Lucile ››, espérant naturellement ‹‹ que l'inceste était consommé ››. * * * Dans les chapitres précédents, nous avons vu que le thème de l'inceste contient virtuellement celui de la gémellité et le problème de la mort. Examinons donc de plus près le motif du "jumeau" qui concrétise l'image du double et serait d'après l'analyse de Lambotte ‹‹ dédoublement, ce dédoublement le plus souvent un duplicata, une moitié bonne ou mauvaise, un autre soi détaché de soi, (et) dans ses formes complètes drame vécu non seulement par l'angoisse qu'il suscite, mais par le caractère même de la modalité relationnelle que le sujet entretient avec son double: reproches subis de sa part, agression de celui-ci, désir de le tuer, sentiment d'impuissance, déplacement sur lui de l'angoisse de mort, etc ››. Image que l'on retrouve, par ailleurs, dans Dorian Gray, le récit d'Oscar Wilde, où apparaît le parallélisme entre la crainte du double et "l'amour narcissique" en référence au mythe de Narcisse, en même temps que la peur incontrôlée de vieillir et de devenir autre, crainte qui provoque immédiatement l'idée de la mort. L'étymologie du mot "narcisse" d'où vient narcose (narké) aide à comprendre le rapport de cette fleur avec la mort, l'enfer et les eaux primordiales. C'est d'ailleurs le parfum de narcisse qui envoûte Perséphone et c'est non loin d'une source que celle-ci fut enlevée par le dieu des enfers. Ainsi donc, à y regarder de plus près, on découvre, suivant Gaston Bachelard et en vertu de l'analogie eau-miroir, que ‹‹ l'être voué à l'eau est un être de vertige ››. ‹‹ Contempler l'eau, c'est s'écouler, c'est se dissoudre, c'est mourir ››, ajoute plus loin le philosophe. Emminemment dangereuse, ‹‹ l'eau nous rend à notre mère ››. La voir, ‹‹ c'est vouloir être en elle ››. Rappelons à cet égard que, dans son essence originelle, la chute de Narcisse dans les eaux est liée au regret déchirant de la vie perdue, une nostalgie qui semble définitive. Outre le fait qu'il est tombé amoureux de sa propre image reflétée par la surface de l'eau, c'est pour annuler la perte qu'il se jette dans l'eau, c'est pour faire corps avec l'objet d'amour qui est en quelque sorte lui-même, l'image idéale qu'il a de lui-même. C'est d'une mort narcissique qu'il est atteint, mort qui lui échappe et qu'il s'efforce de signifier ‹‹ en s'abandonnant au vide de la chute; chute qui, toutefois, s'est trouvée encadrée par le modèle idéal auquel le sujet a vainement essayé de ressembler ››. Aussi Violette Leduc écrit-elle au sujet de Maurice Sachs qui est son reflet: ‹‹ Il songe à ce qu'il n'a pas eu, c'est souvent un ange égaré dans l'enfer des regrets. Un homosexuel est un faisceau de nostalgies . ›› Non seulement ‹‹ on doit se séparer pour apprendre à s'estimer ››, dit La femme au petit renard, mais on doit se séparer pour donner sa chance à l'amour. C'est la castration même qui ouvre à la rencontre avec l'Autre, à la sexualité et donne son nom au sexe: ‹‹ secte, section, intersection ››. Mieux, accepter son corps, accepter son sexe, c'est accepter en bloc la différence physiologique et psychologique des sexes; c'est rompre la fusion triomphante, renoncer à représenter en soi-même la scène primitive et offrir une prise à la séparation. Alors que refuser la coupure, c'est demeurer dans la mère, consentir à ne jamais se séparer d'elle. Il est remarquable que la plupart des attributs accordés à Simone de Beauvoir dans L'affamée (‹‹ Ses pieds sont mes deux buissons ardents. ››) ressemblent à ceux que les textes liturgiques du Moyen-Âge ont attribués à la Vierge Marie, mère de Dieu. Tout comme Eurydice échappe à Orphée dans la mythologie, l'objet d'amour demeure pour elle insaisissable, il est un fantôme de la nuit qui disparaît aux premiers rayons du soleil; il est situé à une telle place qu'elle ne risque pas de l'atteindre, donc de le perdre. Si d'autre part on considère le pied comme la représentation infantile du phallus, on ne peut manquer de remarquer, encore une fois, le déni de son absence (‹‹ non, la mère ne manque pas de phallus ››), principe d'où dérivent, selon Deleuze, ‹‹ l'annulation du père et le désaveu de la sexualité ››. Ce qui explique le désir tout anorexique d'avoir un enfant pour soi-même; façon de se fabriquer un objet transitionnel qui relierait imaginairement à la mère, seule détentrice de ‹‹ l'organe idéal d'une énergie neutre, lui-même producteur d'idéal ››. ‹‹ Moi ou ma fille, c'est la même chose ››, déclarent volontiers ces mères narcissiques, comme si l'enfant faisait partie d'elles-mêmes, était un prolongement d'elles-mêmes, contact retrouvé avec ce qui leur manquait. D'où une proximité affective qui peut aller jusqu'à la fusion. De manière générale, on tient encore très peu compte du rapport incestueux mère-fille, bien que les allusions de Violette Leduc laissent transparaître la part que la fillette a pris à la jouissance de la mère. La profonde nostalgie de l'objet perdu qui, chez Valérie Valère, s'exprimait en désir de mourir (‹‹ je n'ai pas peur puisque tout me mènera sans aucun doute à la mort. J'ai hâte de la connaître, (...) je sais qu'elle est belle, c'est la plus belle femme que j'ai jamais vue . ››) - se double en revanche, chez Violette, d'une volupté qui passe par les régressions orales, homosexuelles et masochistes, la mort psychique masquant le désir ardent, le désir de faire jouir la mère, de la réparer au lieu même de l'ancienne blessure. Aussi Pièr Girard observe-t-elle à ce propos: ‹‹ La mort à laquelle on aspire pour se protéger des foudres de l'objet tout puissant interdicteur, pour se délivrer d'une condition intenable parce que persécutive à laquelle on s'est voué par fidélité est l'expression régressive d'un sacrifice apparent (perdre la vie pour ne pas trahir la mère) qui prend le masque du tigre ou du loup représentatif de l'objet partiel auquel on rêve de se livrer . ›› En d'autres termes, les fantasmes sous-tendant le désir de se livrer à la bête dévoratrice, ici le tigre, là le loup, visent à protéger les "bons objets" intériorisés auquel s'identifie le moi intégral, comme ils visent à détruire l'autre partie du moi qui s'identifie aux mauvais objets et au ça. Fonctionnant sur le mode des fantasmes archaïques, cette relation est totalement ambivalente et ne manque pas d'évoquer la théorie de Mélanie Klein sur le bon et le mauvais sein (le bon sein qui se donne, le mauvais sein qui se retire). Souvent exaspéré par la mère toute-puissante, le sujet anorexique essaie de se libérer de son emprise en se sevrant de l'objet-nourriture, comme si manger, c'était en fait rester fondu au sein de cette mère indifférente à ses propres désirs et donc dotée d'un pouvoir destructeur qui décide de sa vie et de sa mort. Dans L'affamée de Violette Leduc, on trouve d'un côté le désir d'incorporation (‹‹ Je dévore son visage. Je suis un anthropophage . ››), rappel du désir enfantin d'un lien total avec la mère aimée, et de l'autre l'image de la "mauvaise-mère" qui s'échappe, la laissant à sa douloureuse solitude. Il est important de noter que Mélanie Klein a su établir une description de la relation mère-enfant dans la prime enfance, marquée par les significations "manger-être mangé" et les processus d'introjection des bons et des mauvais objets et de la projection. Car c'est là où s'est opéré le ratage, comme l'explique justement C. Balasc: ‹‹ le sujet reste rivé au stade de l'incorporation, de la modification corporelle (manifeste chez les anorexiques, maintenue artificiellement par le vomissement chez les boulimiques - ou les périodes de jeûne au sortir des périodes de crises boulimiques) par démétaphorisation, par l'échec de l'introjection de l'absence . ›› Il faut lire L'affamée de Violette Leduc pour mesurer la douleur du manque, de l'absence, le gouffre insondable de ses désirs si longtemps blessés: ‹‹ Mais je ne peux me rafraîchir, me réchauffer, me nourrir. A côté d'elle, je meurs de soif, de froid, de faim. Elle est libre, libre. Je me suis liée à elle. Je suis mon affameur . ›› Et d'ajouter plus loin: ‹‹ La "boîte" recevait. Ouvert une revue au hasard comme on ouvre la Bible: ...on ne me fera jamais croire qu'un amour humain se passe du désir et ne s'en nourrit pas, ou alors pourquoi n'aimerais-je pas un arbre, un chien, n'importe quoi ? ou rien ? ›› ‹‹ La première expérience du manque fondamentale ne peut évoquer, dans le tout ou rien de ce vécu primordial, qu'un choix préremptoire entre fusion et néantisation ››, de remarquer Luce Igoin. ‹‹ Dans une telle perspective, ce n'est pas un objet qui vient manquer (...), mais l'unité duelle tout entière . ›› Les limites vacillent alors entre la vie et la mort, la lumière et les ténèbres, le matériel et le spirituel, la faim et la satiété, l'être et le non-être. Nul personnage mythologique n'exprime aussi bien ce déchirement entre deux lieux que Perséphone; car si la descente aux enfers est une image de la mort, elle est aussi un drame de l'exil, à cause d'une origine perdue. Souvenons-nous de son enlèvement: ‹‹ Etonnée, l'enfant étendit à la fois ses deux bras pour saisir le beau jouet: mais la terre aux vastes chemins s'ouvrit dans sa plaine nysienne, et il en surgit, avec ses chevaux immortels, le Seigneur de tant d'hôtes, le Cronide invoqué sous tant de noms. Il l'enleva et, malgré sa résistance, l'entraîna tout en pleurs sur son char d'or. ›› (Hymne à Déméter, v. 4-20) Le narcisse, nous l'avons vu, frappait d'étonnement tous ceux qui le voyaient, "dieux immortels ainsi qu'hommes mortels". Et du ravissement de Perséphone à la chute vertigineuse de Narcisse, c'est toujours dans la fascination qu'exerce la beauté que le sujet est comme aspiré au fond d'un trou noir. En un sens, pareille attitude suppose l'absence à soi-même, mais aussi l'absence du regard maternel où le sujet n'a pu se voir tout entier, où il n'a pu se voir de l'intérieur. Lambotte observe à ce propos: ‹‹ Aussi bien est-ce à travers le regard que se conjoignent l'angoisse de mort et l'angoisse de castration, de même que le vertige ou l'attirance du vide indique la correspondance étroite entre le vide intérieur du sujet, tracé par l'effet du signifiant dans le réel, et le vide d'un précipice dont la profondeur défie la portée du regard . ›› La clé de l'énigme est peut-être là: un gouffre béant que seul emplit la "nostalgie" de l'objet aimé (du "bon" objet), dont nous avons déjà parlé. On est dans la folie de l'unité au sens du non-manque et du non-désir (‹‹ Je me donne comme plein et n'admets aucune scission. ››) où flotte un parfum d'inceste qui ‹‹ dans son essence originelle (...) serait donc désir de réabsorption dans un englobant protecteur ››. Avec d'une part la situation de Narcisse et Echo qui renvoie à l'abolition de toute frontière entre soi-même et l'autre, et d'autre part la situation de la famille close sur elle-même, incapable d'accepter l'autre dans son existence. ‹‹ Etant le symbole de la plénitude, l'androgyne n'a pas besoin d'être autre ››, affirme Jean Libis. ‹‹ Il semble donc exclure et l'idée de relation, et l'idée de procréation extrinsèque. En ce sens, il échappe au cycle infernal de la reproduction biologique . ›› Mais on ne fuit pas la souffrance de la séparation (qui est une forme de l'Autre) sans risques. Rencontrer son Double a toujours été dans les traditions anciennes un évènement néfaste, parfois même un signe de mort... ‹‹ Lorsqu'on fuit la douleur, c'est qu'on ne peut plus aimer ››, affirmait déjà Novalis. ‹‹ Celui qui aime devra ressentir éternellement le vide qui l'environne, et garder sa blessure ouverte. ›› Bien plus, c'est de ce vide même que naîtra l'amour; puisque, comme l'explique Lacan, ‹‹ ce qui est aimé dans l'objet c'est ce dont il manque ››. Autrement dit, l'individu ayant pour idéal une sorte d'androgynie condense tout ce qu'il ne faut pas faire pour qu'il y ait de l'Autre, de la connaissance et de l'amour. Il tend à se barricader dans le refus de l'Autre, obsédé par sa petite personne. C'est cela qu'exprime le sujet anorexique: il mime de façon parodique un certain comportement créé par la société moderne. Il montre que loin d'épanouir les gens, celle-ci en fait des êtres égoïstes, immatures, sans désir et sans altérité. Comme si l'individu n'avait plus, pour garder ses repères, que le repli en dedans et la nécessité du Même. Aussi Virginia Woolf a-t-elle tenté de vaincre les traumatismes de l'enfance par l'amour "platonique" entre elle et Léonard, à savoir ‹‹ un amour pur et idéal, dégagé de toute sensualité ›› (Le Robert). Sans amour sexuel, elle avait outre la sensation d'être Un en Un, celle de demeurer pure, intègre. Il est fort révélateur que ce soit son mari qui ait joué le rôle de la mère quand elle "tombait" malade, mettant tout en œuvre pour la faire manger. Ses crises de dépression, qui se manifestaient par un manque généralisé de désir - désir d'écrire, d'échanger, d'aimer -, c'était l'impuissance à affronter une certaine division. Des idées de suicide lui traversaient l'esprit, parce que la mort-mère était à la fois sa référence anti-existentielle et existentielle. Il faut dire qu'elle avait vécu des années terrifiantes: l'absence, l'abandon, les abus sexuels; d'où son aspiration vers un absolu qu'elle cherchait au-delà de ce que la société conventionnelle de l'époque pouvait lui offrir. Dans Léonard, elle découvrait la sécurité, la protection qui lui avait manqué, lui confiant sans réserve le souci de son corps. Résultat: Léonard fit appel aux médecins les plus réputés, lesquels la soumirent à d'éprouvantes cures de gavage, renforçant en elle l'angoisse d'intrusion, d'envahissement. Ce gavage la portera d'ailleurs à mettre au point un de ses essais les plus significatifs: Une chambre à soi, expression imagée de son effort à se libérer de l'emprise de l´objet d'amour. Il faut souligner l'importance de l'angoisse persécutive qui se trouve mise en jeu dans le refus de manger, alors que le sujet meurt visiblement de faim. Selon Igoin, celle-ci met en lumière l'interdit, ou plus exactement ‹‹ la notion d'inceste alimentaire ›› que Ferenczi désigne du nom de ‹‹ fruit défendu ››. Inversement, dans le cas de la boulimie, acte qui ne manque pas d'apparaître comme ‹‹ une défense organisée contre des tendances anorexiques ››, la nourriture remplirait plutôt le rôle de substitut symbolique du phallus paternel ou fraternel, et le devenir œdipien se jouerait dans une oscillation entre les pôles de l'identification masculine et féminine. Or toute l'œuvre de Virginia Woolf parle du refus d'être ce que l'homme attend d'elle, annonçant l'apparition d'une génération de femmes qui surajoutera au goût de la beauté équivoque toute une métaphysique de la sexualité. Rapprocher les sexes, les intervertir, tenter de les confondre; en bref, mimer l'"archétype androgynique" semble toujours susciter mimétiquement des promesses thérapeutiques susceptibles d'apaiser la douleur d'être sexué. Prenons l'exemple de Maryse Holder: celle-ci se prend tantôt pour ‹‹ Don Juan ››, tantôt pour ‹‹ Colette ››, et ‹‹ remorque ›› qui lui plaît. Ses fantasmes sexuels s'inspirent de Jacky alors que Tina (Turner) suscite les identifications rêveuses, lui donnant l'illusion de l'égalité entre ‹‹ hommes et femmes ››; n'empêche que toute action de Maryse passe par l'autre. Non parce que l'autre demeure le but final de sa quête dans la perspective de la communion humaine que décrit Simone Weil, mais plus simplement parce que c'est l'autre qui la confirme dans son besoin de valorisation. Suspendue pour un temps au désir de sa mère, Maryse s'est vu subitement rejetée du champ de reconnaissance qui commençait à se dessiner, pour se trouver reversée dans un état neutre, "libre de frontières". Ainsi donc, sa fascination pour les hommes mexicains est d'abord une fascination de l'absence. En s'arrachant à sa langue, à sa terre d'accueil, pour parcourir une autre terre, elle récuse dans un même mouvement toute différenciation moi/non moi et ne trouve qu'elle-même, ou plutôt des images idéales qu'elle a d'elle-même, dans lesquelles elle s'abîme, faute de symbolisation. A terme, les autres finissent par être niés en tant qu'individualité et liberté. Elles les utilisent comme miroir de son narcissisme. Aucune empathie. Rien que l'émotion, tout absorbée qu'elle est par son seul plaisir ou sa seule souffrance. Soumise aux impératifs d'Eros, la conduite de Maryse est bien la conduite du manque. Sa convoitise a pour fonction de déplacer les valeurs sexuelles, tandis qu'au niveau de l'inconscient, elle cherche essentiellement à vider, à épuiser ou à dévorer le sein maternel dérobé. Privée des brides de la langue américaine, des cadres référentiels habituels, le vide de la bouche appelant en vain des paroles introjectives, redevient la bouche avide de l'objet-nourriture d'avant la parole. Alors, tous les objets partiels sont bons, boisson, nourriture, drogue; tout ce qui, innommable, est associé à une mère trop tôt disparue. Dans la boulimie, écrit Balasc, ‹‹ il n'y a pas de métaphorisation de la mère. Il n'y a pas de mots pour le dire. Il ne reste qu'à manger . ›› Modalité du silence, l'immense silence d'avant la parole, qui semble avoir pour principale fonction de traduire en actes les mots barrés par le refoulement: ‹‹ Depardieu et Mexico sont pour moi un rêve sans nom, liquéfiant, un mystère ››, note Maryse. ‹‹ Le sexe, c'est l'unique chose que l'on peut traduire en mots, parce que le temps s'arrête. ›› Le sexe, c'est aussi le pari qu'il est possible de traverser les frontières séparant les cultures et les mentalités, d'abolir les distances. Grisante, l'aventure consiste à renouveler les forces du désir, au-delà de toute parole, de toute pensée; elle apparaît comme un désir de salut dans un ailleurs, par des voies à découvrir, y compris celle de l'autoengendrement. Le travail de Luce Igoin sur la boulimie montre bien que ‹‹ c'est le surgissement des mots qui véhicule l'angoisse, et le silence (qui) garantit (le sujet) contre l'errance ›› où celui-ci serait autrement entraîné. C'est vers le silence qu'il tente de revenir. Car toutes les traditions veulent qu'il y eut un silence avant la création. Ainsi, l'expérience de l'étranger réactive la part la plus archaïque de la pensée qui est à la source même des processus de symbolisation... Miracle de l'entre-deux-langues, lequel renvoie Marie-Victoire Roullier ‹‹ à l'aube du langage, à ce paradis d'avant la raison, où les voix maternelles se tissent autour de nous comme un cocon de salive ou de soie ››, où ‹‹ ces paroles au sens incertain ›› l'invitent à ‹‹ pouvoir être autrement ››, à devenir celle qu'elle est, inaugurant le chemin d'une guérison. Prélude accompagné d'une certaine jouissance, évocateur d'un lieu d´avant la mémoire, où l'on peut renaître à sa plus profonde vérité, se ré-inventer, s'auto-engendrer, où le Je a désormais de bonnes raisons de penser qu'il est un autre. Aussi Valérie Valère écrit-elle, tendue vers une passion jamais assouvie, semblable au voyageur sans cesse errant, pour qui vivre, c'est avant toute chose passer d'un état à un autre, laisser le passé pour aller vers l'inconnu, vers un ailleurs in-distinct: ‹‹ Je voudrais partir, quitter tout, ne plus exister. Je voudrais le néant . ›› ‹‹ Je suis seule, seule avec mon corps qui ne veut rien, qui ne demande rien, sauf de mourir ››, ajoute-t-elle plus loin, en quête de sa "véritable" demeure: la mèr(e)-mort, ‹‹ la plus belle femme jamais vue ››. De ce fait, le corps dévitalisé, cadavéreux, que le Moi observe comme "une chose", ressemble au corps nié de La femme au petit renard qui ‹‹ ne sait plus si elle a de la peine ou si elle a faim. Vivre la tête penchée en avant, le menton collé à la poitrine, sans muscles, sans nerfs, sans os. ›› Mais s'identifier au rien, nous l'avons déjà dit, c'est une manière de conserver "la Chose" qui prend alors l'allure de l'affect de désir disparu chez l'Autre; ‹‹ et c'est encore, selon Lambotte, maintenir à tout prix l'idée d'un tout qui aurait pu être, par rapport au rien de ce qui en est resté ››. En d'autres termes: le rien figure encore "le reste", ce qui reste d'une opération manquée, ouvrant semble-t-il un espace de nostalgie, ‹‹ espace encore trop proche de la catastrophe pour permettre à l'imaginaire de s'y glisser ››. Il n'y a derrière l'anorexie ni idée ni principe. Cependant, il y a profondément en tout anorexique une tentative de fusion en l'absolu. L'amour, tel que le fantasme Valérie, est total, océanique; il est devenu idéal. Sans nom, sans sexe, le couple rêvé est Un dans la virginalité parfaite des êtres, qu'ils soient hommes et femmes, hommes ou femmes, fondus et confondus dans une lumière née du chaos que Valérie découvre en elle, un chaos immense depuis l'enfance. Cette aspiration à la fusion hante, au reste, quantité d'amours féminines. La psychanalyste Hélène Deutsch prétendait même que le narcissisme était l'attitude fondamentale de toute femme, les femmes étant plus attachées à leur enfance que les hommes et gardant souvent un regret de cette période d'intimité. Depuis lors, cependant, les choses sont bien changées. Aujourd'hui, les deux sexes, sans distinction, sont préoccupés par le problème de la dualité et ils en fuient tous les deux les conséquences, afin de prolonger indéfiniment l'enfance. Il semble qu'un nouveau modèle s'est élaboré, que ‹‹ les amants sont devenus frères ››. L'autre est devenu un double en quelque sorte, en qui on se reconnaît (ce qui est déjà approcher la castration), tant et si bien que le désir de l'Autre a dégénéré en une manière de réduction à Soi de l'Autre. Valérie Valère n'a cessé d'annoncer à travers ses œuvres ce narcissisme à deux. Rien n'est venu ouvrir l'accès à un idéal d'identification, puisque le moi-idéal n'a aperçu dans le reflet du miroir que les traits d'un modèle purement formel. En fait, il y a là comme une première rencontre avec l'inquiétante étrangeté, en ce sens que le double ou dédoublement qui en découle (Moi idéalisé) devient ‹‹ la mort préfigurée du sujet, qui le hante au cœur même de sa vie ››. (Baudrillard) A ce propos, Didier Anzieu écrit: ‹‹ Si le miroir sonore ou visuel ne renvoie au sujet que lui-même, c'est-à-dire sa demande, sa détresse (Écho) ou sa quête d'idéal (Narcisse), le résultat est la désunion pulsionnelle libérant les pulsions de mort et leur assurant un primat économique sur les pulsions de vie . ›› Car le miroir n'a pas seulement pour fonction de refléter une image; un parfait miroir participe à l'image et par cette participation elle subit une transformation, ‹‹ à savoir la transformation produite chez le sujet, quand il assume une image ››. En somme, il y a configuration entre le sujet contemplé et le miroir qui le contemple. Il est vrai que l'Autre n'est pas seulement un miroir qui réfléchit: il s'adresse à moi; il sert à révéler l'identité et la différence. ‹‹ En d'autres termes ››, écrit Lacan, ‹‹ c'est la relation symbolique qui définit la position du sujet comme voyant. C'est la parole, la fonction symbolique qui définit le plus ou moins grand degré de perfection, de complétude, d'approximation de l'imaginaire. La distinction est faite dans cette représentation entre (...) moi-idéal et idéal du moi. L'idéal du moi commande le jeu de relations d'où dépend toute relation à autrui. Et de cette relation à autrui dépend le caractère plus ou moins de la satisfaction de la structure imaginaire . ›› C'est dire combien le langage est capital pour la structuration de l'imaginaire. Or c'est bien là que se situe le problème soulevé par l'anorexie: les rapports humains ne sont conçus qu'en fonction des besoins primaires, hors du symbolique, hors de l'imaginaire. L'absence du symbolique n'entraîne pas forcément un arrêt de la vie, mais elle maintient l'affect dans les ténèbres et coupe la parole. Les cabalistes sont pleins d'enseignements qui vont dans ce sens: tue la Parole et tu as la peste, le sang, la famine et la guerre; bref, le manque de bonheur. * * * Nous avons vu dans un précédent chapitre comment Antoinette découvrait, au fil de son histoire, qu'elle était malade de son nom, parce que, sans le savoir, sa mère l'avait condamnée à n'être que le reflet évanescent d'une mère trop tôt disparue, dont le deuil n'avait pas été fait. (Antoinette portait le prénom de sa grand-mère morte.) Considérons maintenant le récit de la jeune Marianne, qui avait pris la place du frère mort-né et n'avait donc pas de place pour vivre: ‹‹ Ma mère a accouché d'un enfant mort-né un an avant moi, et a voulu un autre enfant tout de suite pour le remplacer. J'ai entendu souvent que je vomissais tout le lait que je buvais, que sans leurs soins attentifs, je n'aurais pas vécu. Je pense que j'ai toujours voulu être ce garçon qu'elle aimait derrière moi pour gagner son amour. Je désirais la séduire en réalisant son désir. Mais je n'étais pas cet autre et je n'ai jamais cessé de rendre; en vomissant, je crois que je rejetais tout simplement cet enfant qui me hantait. Je voulais exister pour moi-même, tout en me sentant perdue comme au fond d'un puits. ›› Voici l'exemple d'un enfant de remplacement, dans lequel nous retrouvons la question de la différence entre un mort et vivant, formulée par Raimbault et Eliacheff: ‹‹ Qui suis-je ? Est-ce que je vis ? Suis-je déjà morte ? ››, ainsi que cet espace de l'entre-deux-états que la jeune fille représente imaginairement ‹‹ en incarnant l'indistinction mort-vivant ››. Qu'elle advienne à neuf, voilà son désir. D'où la tentative d'exorciser par les vomissements sa place de remplaçante, de faire le vide pour trouver son propre chemin. ‹‹ Ils ne m'auront pas ›› est du reste une des phrases leitmotiv de Valérie Valère dans Le pavillon des enfants fous. Pour elle, "se faire avoir" signifie recevoir, accepter la nourriture, représentation symbolique de ce qui vient de l'Autre, de ce qui est étranger à elle-même. Or il s'agit; à chaque instant, de ne pas se laisser ‹‹ posséder ››, de se rebeller contre la famille, la société, les psychiatres et leurs mots gelés. Comme l'a bien distingué Ferdinand de Saussure, c'est la "langue", masse linguistique commune disponible, qui s'oppose à la "parole", performance individuelle de la langue par une personne unique. C'est sur la base de cette notion de Parole, de Verbe porteur de germe de la création et placé à l'aube de celle-ci, avant que rien n'ait encore pris forme, que Marie- Victoire Rouillier aspire à des mots qui échappent à la gangue du langage, à tout ce qu'il comporte comme déterminations: ‹‹ J'ai l'impression de n'avoir pas su trouver les mots exacts (...) ››, écrit-elle. ‹‹ J'aurais peut-être voulu qu'ils percent toutes les peaux, les fausses, les mièvres... des mots qui se seraient infiltrés dans vos pensées sans pouvoir s'en échapper, des mots qui vous auraient laissé une boule d'amertume aussi difficile à avaler que celle contre laquelle je lutte depuis des éternités . ›› A l'origine de l'anorexie, on trouve toujours une méfiance envers la langue, une suspicion d'ailleurs assez proche du dégoût que le sujet a pour la nourriture. Reçue malgré soi, elle ne produit que de la déception, de la perpétuelle insatisfaction. Lorsque Kafka démasque avec mépris le ‹‹ tribunal des êtres et des animaux ››, instance composée de mensonges et d'envies instinctives effrénées, on ne peut s'empêcher de penser à l'attitude mentale du sujet anorexique dénonçant le rabaissement de l'être humain à l'état animal. L'expérience de Marie-Claude, personnage fictif de la nouvelle de Nicole Châtelet , est tout à fait caractéristique à cet égard: la jeune fille avale des quantités énormes de nourriture, non par désir et appétit, mais parce qu'elle n'attend plus rien d'autrui; elle n'est qu'un ventre, c'est cela sa jouissance. Puis elle provoque les vomissements pour se vider comme on vide les ordures. Jeu de yo-yo dont se dégage peu à peu aussi quelque chose comme une tentative de remonter aux origines, de faire retour à la première coupure, ce moment de séparation du corps-sein de la mère, marquant un sevrage inaccompli. Son souhait ? Reprendre vie. Parce qu'en vérité, elle n'est jamais née, et que de ce vide raptiquement recherché, un embryon tente de se former, de prendre corps, jusqu'à ce qu'il vienne au monde et pousse son premier cri... Il y a là une sorte d'Ichlosigkeit, telle que nous la rencontrons chez Musil dans L'homme sans qualités, ‹‹ moment de dés-être, de dé-signification de soi, étape de néant créateur d'une nouvelle possibilité d'être ››. Mais pour reprendre vie, Marie-Claude sait intuitivement qu'il lui faut ‹‹ renoncer à se vouloir unique ››, c'est-à-dire à vouloir un corps flou, sans limites et immortel, et trouver les bons mots pour se faire entendre. Marc-Alain Ouaknin le dit fort bien: la guérison est une ‹‹ délivrance de la bouche ››, tandis que la maladie est ‹‹ mal à dire ››, à savoir ‹‹ une situation prison qui s'explique en deux adverbes: "uniquement" (unilatéralité) et "toujours" (rigidité) ››. Le cas de la boulimie comme celui de la toxicomanie, souligne au demeurant la ‹‹ dialectique du fixe et du devenir, de l'emprisonnement et de la délivrance ››. Autrement dit, le déclencheur de la "crise", du besoin de drogue ou du besoin de manger outre mesure, est très souvent une contradiction forte entre amour et haine, envie de l'Autre et rejet de l'Autre, avec la somme de désespoir et d'espérances que cela représente. Sans doute Marie-Claude retrouve-t-elle dans l'encadrement de la cuvette des cabinets ce qui était déjà là, cette opacité dans laquelle baigne son image depuis toujours, provoquée par l'absence d'un premier regard qui n'a fait que la traverser sans lui donner les lignes d'une silhouette et les limites d'un espace: ‹‹ Des paquets de chair, libérés des vêtements, ruisselèrent le long de son torse, en masses discordantes ››, écrit Nicole Châtelet au sujet de son personnage. Corps informe, qui a pris la place du miroir, mais n'investit qu'un trou, celui laissé par le désir disparu chez l'Autre. Nous avons déjà dit que cette pathologie du sevrage se développe souvent du fait que la mère n'a pas été capable de communiquer autrement que par des soins corporels. La dynamique du sevrage dépend beaucoup également de la façon dont la mère en parle et le vit. Très souvent, les anorexiques décrivent leurs mères comme des femmes victimes, dépressives ou malheureuses, en mal d'amour. L'éventualité d'une séparation devient, dans ces conditions, inacceptable pour les deux parties. A titre d'exemple, Violette Leduc qui depuis toujours a perçu le chagrin de Berthe, abandonnée par ce fils de nobles protestants, alors qu'elle était enceinte d'elle: ‹‹ Les fers, les forceps ››, raconte-t-elle, ‹‹ j'étais ta prisonnière, comme tu étais la mienne. Oubliée, abandonnée près du ruisseau de ton sang quand j'arrivais. C'est normal, tu te mourais ››. Le mot "résistance" revient souvent dans le discours anorexique, comme s'il s'agissait là de la seule parade possible à la lente désagrégation qui menace le sujet. Abandonné ou délaissé trop tôt, il est obligé de se façonner lui-même. Le corps est la seule arme contre l'immatérialité qui le guette. Mais c'est une arme à double tranchant. La boule qui lui noue la gorge et l'empêche de déglutir, c'est le sein-testicule dont il ne parvient pas à se détacher. C'est là que se repère l'identification à l'infans qu'il a été vis-à-vis de la mère et au pénis susceptible de pénétrer celle-ci, pour obtenir la complétude idéale, et non l'inverse. Car il se sent toujours fondu au corps maternel. Même quand il parle de "perfectionnement", il désigne un domaine qui n'est pas de l'ordre du savoir: c'est une quête aveugle qu'il mène en partie avec l'espoir de trouver le bonheur (d'"être aimé"), et qui a surtout pour objectif d'atteindre un état où la souffrance leur serait épargnée. Le fait est qu'il définit le raptus boulimique comme l'interruption d'un tourment, la fin d'un supplice, un moment d'accalmie. Mais c'est dans cette répétition même que le raptus, comme acte, rappelle l'impossibilité de finalement jamais retrouver l'objet perdu. L'amour nommé est toujours le phrasé possible d'un attentat contre le temps, d'un besoin de "l'Autre introuvable", d'une recherche de "l'ineffable proximité". ‹‹ Je m'acharnais à le garder en m'acharnant à le perdre ››, note précisément Violette Leduc, qui toujours revivait dans ses passions malheureuses l'ambivalence qu'elle éprouvait à l'égard de sa mère et qui consistait à détruire ceux qu'elle aimait le plus. Le refus du sevrage, le déni de l'absence de l'objet, le désir de retrouver l'imago de la mère, la recherche masochiste d'un objet réel pour nier la douleur de la perception de l'absence rendent peu à peu compte de la spécificité de la conduite addictive analysée par C. Balasc dans Désir de rien. Le sujet est réduit à une mendicité de type oral, après avoir fait l'expérience de la solitude dans un rapport mère-fille qui ne fut conçu qu'en fonction des besoins physiologiques ou des besoins égoïstes de la mère. Toute sa vie, Violette a eu faim de sa mère, du gouffre que cette dernière avait ouvert en elle. Privée de socle, de sa lignée, La bâtarde ne repose, en effet, sur rien. Ne dit-on pas d'un enfant illégitime qu'il n'a pas été "reconnu" par son père ? Se pose alors une question essentielle: en ne lui donnant pas son nom, le père fut-il le grand responsable de cette errance ? Ses peurs ne viennent-elles pas de là ? Nous connaissons l'importance du nom de famille pour toute personne. Mais, à l'époque, le problème du nom ou plus exactement du patronyme était d'autant plus fondamental qu'il trahissait la naissance illégitime. Lors, il n'y avait pas de pire malheur que d'être "fille-mère" et cette "faute", Berthe la fit payer durement à la petite "bâtarde", devenue le visage et le sens de son humiliante expérience. Cette identification du Moi avec le fantasme de la personne par qui l'on est vu peut marquer de façon décisive le Moi. Le regard de l'Autre est tel que le sujet a un observateur-persécuteur au cœur même de son être. Le choc de l'Autre, l'identification du Moi avec ce mauvais objet qui viole les limites fragiles du Moi incertain est à la source du traumatisme; traumatisme précoce qui a les plus étroits rapports avec l'être ou l'existence; ‹‹ vue non-regardante à laquelle la mère donne corps, silencieusement, espace des "circulations", ce que Winnicott appelle aussi "continuité réelle des générations" ››. L'histoire de Violette Leduc illustre parfaitement cette observation, puisque la honte que Berthe a fait peser sur elle n'est qu'un maillon dans une chaîne qu'il convient ici de dérouler. La mort précoce du grand-père de Violette a laissé sa mère sans père: ‹‹ Fidéline est veuve à vingt ans, ma mère naît après la mort de son père; elle ne l'a pas connu . ›› On peut donc repérer une sorte de "répétition" familiale au niveau de la filiation instituée: mort prématurée du père dans le cas de Berthe, abandon dans le cas de Violette. Leur vie est marquée par cette absence qui les a mis en situation de remplacer le conjoint disparu. Toute l'œuvre de Violette Leduc frémit de ce manque. De là, sa volonté de se faire un nom, de devenir un sujet par-delà le malheur d'être née "sans père". Souffrance et désir de s'en sortir vont dès lors caractériser Violette, tout entière tendue vers un seul objectif: la revanche, le désir de devenir quelqu'Un par le biais de l'écriture ! Parfois, il faut remonter encore plus loin dans la mythologie familiale pour comprendre ce qui empêche le sujet de vivre. La famille peut être détentrice d'un secret, qu'elle ne dévoile pas (secret encrypté). Dans certaines conditions, cependant, ce "secret de famille" qui aurait dû demeurer "caché" parce qu'inavouable ou tragique réapparaît, provoquant chez le sujet une sensation d'étouffement, d'être "emmuré vivant", et condamnant celui-ci à une nescience, laquelle opère non sur le mode du refoulé mais dans une dramatisation répétée qui vient le hanter et dont il ignore à la fois l'origine et l'objet. Il n'a pas de mots pour cela; il a cette chose au fond de lui, cette chose qui dévore... Et c'est là une des découvertes les plus importantes de la psychanalyse: ‹‹ l'héritage d'une dette inconsciente qui dédynamyse un des descendants de la deuxième ou troisième génération ››. Prenons l'exemple de Marie-Victoire Rouillier. Celle-ci a cherché des clés du côté de son histoire familiale, décidée de l'explorer enfin, noir sur blanc. Son dessein: gommer le trompe-l'œil, les menteries servies aux enfants, les hypocrisies; vivre en vérité. Il y avait tant de "fantômes" qui revenaient la hanter, témoignages, dans son cas, de l'existence d'un mort enterré dans l'autre. Il faut dire que, dès la naissance, c'est la catastrophe: sa mère meurt des suites de l'accouchement. Marie-Victoire se trouve alors devant le vide d'une tante que la seule expérience du cloître satisfait pleinement et devant la "faute" d'un père: ‹‹ Jamais plus je ne retrouverai l'odeur de ma mère; mon père l'a tuée . ›› L'impossibilité de prendre la place de l'Autre et, par là même, de se faire aimer de sa tante, la renvoie inéluctablement à une place de "reste" (celle qui reste); d'où la force de sa colère: ‹‹ Comment s'alimenter sereinement, garder la nourriture en soi, la laisser œuvrer dans son corps sans devenir ogre ou démon ? Moi je ne voulais rien avaler, rien prendre; seulement qu'on me prenne ou que l'on me garde . ›› Comme quoi l'anorexie est une conséquence du malheur de n'être pas, de ne pas compter. Et puisque Marie-Victoire s'identifie à ce que l'Autre lui a laissé, à savoir le "rien", elle dit: ‹‹ non, je ne veux rien avaler, rien prendre ››. Ce n'est pas la tentation de manger qui précède le raptus, ainsi que la gourmandise, mais l'effort de dénégation, de refus devant la perception du mangeable. Même ‹‹ avant la ruée, il y a toujours, même fugitive, la possibilité de ne pas manger ››, observe d'ailleurs Luce Igoin à ce propos. Mécanisme de défense en face de l'effrayant monde des instincts, toujours vorace, et la peur de ne plus les contrôler... Pour tous ces sujets séparés trop tôt de leur mère, l'impossibilité de maîtriser les besoins naturels signifie l'échec personnel de leur existence. Elle provoque aussi le sentiment de honte épouvantable contre lequel il n'y a qu'un seul remède: le faire disparaître, soit en se suicidant, soit en s'isolant, en ne se reliant pas aux autres. Deux façons de mourir pour rétablir une fusion totale avec la mère perdue ou bien pour s'en séparer, pour s'en éloigner. Dans l'ensemble, les témoignages éclairent l'intensité de l'investissement de la relation duelle mère-enfant. (‹‹ Dans la mort, il y a une étreinte ››, disait Virginia Woolf). Hypothèse également fondée sur l'observation de M. C. Lambotte qui considère ‹‹ le recours au suicide comme le souhait de retrouver un plaisir absolu qui, induit par l'identification au rien, signifiant de la trace de l'Autre, désignerait la jouissance dans un face à face mortel ››. Néanmoins, s'il faut rappeler à cet égard que, de façon plus générale, on retrouve chez le sujet anorexique une identification à la fois aux souffrances de la mère malheureuse - tout en incriminant celle-ci - et au père qui rend la mère malheureuse. Double identification problématique, si l'on en croit La bâtarde de Violette Leduc: ‹‹ Je me demandais si j'étais un homme ou non . ›› Aussi le sujet se maintient-il en permanence dans un désir en suspens, sans qu'il soit possible de le référer à un objet bien déterminé. En s'imaginant chuter dans la boue noire, fantasme que nous trouvons aussi bien dans L'affamée de Violette Leduc que dans la supplique de Marie-Victoire Rouillier, le sujet anorexique s'abandonne définitivement au tohu-bohu de l'absentement, antérieur à la création du monde, donc à la parole. ‹‹ Comme s'il y avait un monde fermé, auto-érotique, privilégiant d'une façon illusoire cette dimension de la jouissance sans tenir compte de la parole. ›› (Oury). Or l'imaginaire ne peut s'exprimer dans le réel que par la voie/voix du symbolique, c'est-à-dire du langage. Rien ne fut, rien n'est et rien ne sera sinon par les pouvoirs de la Parole, Verbe et Nom tout à la fois. Et l'insistance sur la valeur du langage dans l'analyse nous montre que la parole donne existence à l'histoire remémorée. Si l'on admet que l'état mutique appelé à juste titre infans est déjà sexuellement indécis, on peut dire que le sujet anorexique, parvenu au moment du passage irrémédiable à l'âge adulte, mime une bonne fois pour toutes la confusion androgynique propre à l'enfance comme un geste qui précède la séparation définitive d'avec la mère. Dans ce contexte c'est l'infans qui constitue l'une des clés du salut, une telle identification entraînant le double mouvement de mort et de naissance. Mais naître, dira-t-on, ce n'est pas disparaître, c'est con-naître, naître avec. C'est la façon qu'a l'Un de ne plus se garder de l'Autre, mais au contraire de penser l'Autre comme devenir de l'Un. En somme, le corps doit rencontrer tout autre chose que lui, pour enfin sentir, recevoir, puis découvrir le monde. ‹‹ L'amour, dans son rapport au symbolique, en appelle à une double coupure ›› de souligner Daniel Sibony à ce propos: ‹‹ coupure non pas d'avec le pénis dont la femme peut bien avoir envie sans que cette envie la définisse, mais coupure d'avec elle-même, et d'avec l'Autre-femme qu'elle n'est pas, et qui serait censée détenir les emblèmes de la "féminité" . ›› Mais ce passage est dangereux et l'enlisement risque de l'emporter. On a vu les énormes difficultés de séparation et d'individuation des anorexiques, la fusion à une imago maternelle vécue comme menaçante, identifiée à la boue, qui lentement les enserre et les empêche de mener une existence séparée, autonome, entraînant la crainte de disparaître dans l'Autre, d'être engloutis ou dévorés. C'est de cela qu'elles ont peur; c'est cette union-là qui leur fait peur. Daniel Sibony qualifie d'hystérie cet affrontement d'une femme avec la figure de l'Autre-femme, modèle tout-puissant supposé avoir confisqué tous les attributs du féminin, laissant ainsi cette femme là ‹‹ en absence d'elle-même ››. Mais le fait que les désirs génitaux se soient déplacés au niveau des désirs oraux n'est pas en contradiction avec une écoute dans l'ordre de l'hystérie, puisque, de toute manière, ‹‹ c'est dans le champ de la relation d'objet que l'hystérique aurait subi ses premiers traumatismes ››. * * * D'où vient que l'être humain ait été inlassablement tenté par la folie de l'unité ? Parce que la connaissance vint à lui sous forme de mort et de souffrance ? Il est de fait que celui-ci a toujours cherché l'éternité, ce qui équivaut à une négation de la mort. D'abord à travers la croyance d'un au-delà, d'une survie de l'âme après la mort, avec l'aide de Dieu. Puis à travers l'espérance de rester jeune et en bonne santé le plus longtemps possible, avec l'aide de la médecine... Dans les deux cas, celui-ci rêve toujours de retrouver l'Eden, sur la terre comme au ciel. Inexprimable, réputée au-delà du dicible, l'espérance d'immortalité ne se laisse pas repérer, elle surgit de la nuit des temps. Vu sous cet angle, on peut dire que le sujet anorexique cherche à survivre (ce qui veut dire au sens courant continuer à vivre, mais aussi vivre après la mort). ‹‹ Car la survie, ce n'est pas simplement ce qui reste (...), c'est la vie au-delà de la vie, la vie plus que la vie. ›› (Derrida) Ainsi, L'affamée de Violette Leduc: ‹‹ Je rythme ma respiration. Elle arrive. Elle est emmêlée à la nuit, mais elle arrive. Je crée son arrivée. Je la sortirai du ventre de la nuit. Je tends mes mains. Elles reçoivent le brouillard qui est du tulle noir . ›› Mais ce qui apparaît en plus dans tous les mythes orphiques, auxquels le sujet anorexique aime tant se référer, c'est que l'amour périt quand la bonne distance avec l'autre n'est pas respectée. Ainsi "engloutir des nourritures qui ont le goût de la terre" ou bien encore "pénétrer dans la masse de boue" telle L'affamée sont autant d'images qui servent à la fois à refouler l'inceste (le désir inavouable) et à l'assouvir totalement. Dans l'espace de ce conflit que Sibony appelle ‹‹ l'entre-deux-femmes ›› le but de Violette n'est pas de prendre la place de l'Autre, mais d'advenir comme femme, ‹‹ comme ce qu'elle suppose que l'Autre est ››, à savoir une femme au pénis, cependant qu'elle se vit elle-même comme voilée, donc châtrée: ‹‹ Vieillir plus vite. Sortir avec une voilette. Ne regarder que la terre. Il est interdit de porter des armes pour se révolter . ›› Si l'interdit est infranchissable, c'est-à-dire si la femme ne peut pas révéler son "visage" (symbole de ce qu'il y a de divin en l'homme), il lui reste le mysticisme ou l'hystérie. Avec au bout de la quête la récupération magique de l'Unité. Aussi peut-on rappeler que les saintes les plus vénérées, à commencer par la Vierge Marie furent représentées voilées, alors que toutes les grandes déesses de la nature (ces déesses-mères qui se reconduiront dans le christianisme sous la forme de la Sainte Vierge) avaient eu le serpent pour attribut. (Marie foulera aux pieds la tête du serpent, diable ou démon, pénis, phallus, indissolublement lié, dans la tradition cabalistique, à la révolte de Lilith, dont le sexe s'ouvrait dans le cerveau...) Depuis lors, il y a un point d'elle que la femme doit frapper. C'est comme si elle avait la mémoire du corps parfait de la déesse-mère, c'est comme si sa peur de s'en séparer était la juste réplique de sa disparition. Il n'est pas une page de L'affamée qui n'invite à revenir ‹‹ à l'ère primaire, aux vagissements ››, aux conditions antérieures à la chute vertigineuse, quand la distinction de l'extérieur et de l'intérieur ne l'avait pas encore châtrée. C'est l'éternelle quête des origines qui se pose à travers le ‹‹ corps qui aspire à la terre ››. Rêve fou et solitaire qui conduit le sujet à ‹‹ éluder l'instance de l'altérité ››, en vue de revenir dans un corps qui a donné du plaisir. Sans manque aucun.
 
 

 
 
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