Bourcillier.com Sardegna Madre - L'Ile et l'Autre

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(PDF, 306 pages, 0.8 MB)

I. Observations historiques

Volonté d'intégrité

L'anorexie à ses débuts

La pratique de l'isolement

La boulimie et son rapport avec l'anorexie

Le défi de l'indéfinition

II. A la recherche de l'unité perdue

La quête de l'identité

Le complexe d'Antigone

Elle et son Double

Pour une métaphysique de la sexualité

III. Le mythe de l'androgyne

Le désir de devenir une seule chair

Le déni et la séparation

Tout par la bouche: un plaisir d'organe

Nostalgie du chant

IV. Les nouveaux castrats

Bibliographie
 


 
 
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La quête de l'identité

L'anorexie et la boulimie apparaissent, dans leur quête vers la minceur à tout prix, comme les deux formes d'une maladie de la faim. Dans les deux cas, le trouble du comportement alimentaire repose sur un rejet volontaire de la nourriture par le corps réel, dans une tentative ultime de se libérer de ce qui l'empêche de vivre. Luce Irigaray (1979) a décrit ce double aspect de la femme et de son corps de la manière suivante: « La marchandise - la femme - est divisée en deux corps irréconciliables: son corps "naturel" et son corps socialement échangeable, expression (mimétique) des valeurs masculines. » D'où la fureur de la jeune aventurière Maryse Holder dans ce contexte de la révolte féministe:

« J'en ai assez de Stan et de son sempiternel: "Si tu as grossi, ce n'est même pas la peine de revenir !" Personne ne s'intéresse à la bonne grosse futée. »

Mais cette libération s'avère de courte durée. Stan a mis le doute en elle; ce doute s'exprimant d'abord par l'acceptation inconditionnelle du verdict, il finira par produire un étrange état de dédoublement. Son bien-être général semble dépendre du cadran de la balance qui fait fonction de regard; si elle pèse plus qu'elle ne le voudrait, elle se sent alors extrêmement mal dans son corps; elle tombe en dépression. Car, pour elle, ne pas être désirée, c'est ne pas exister. « Tout ce que j'aimerais », écrit-elle au cours de son voyage, « c'est un homme à qui je plaise » - fût-il le plus effrayant. Ce qui l'engage encore plus dans la contradiction. Loin de parvenir à une glorieuse émancipation, son effort de dévoilement frôle sans cesse l'échec : « Je me heurte à mes problèmes, à mon moi repoussant et à mon incapacité d'être aimée, je suis laide, confesse-telle. Je n'ai pas de famille (...), je fume à mort, recherche désespérément l'amour. »

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* * *

Patricia Bourcillier, Androgynie & Anorexie, 306 pages, PDF, 0.8 MB

© Flying Publisher 2007

Le monde de la consommation, dans lequel la plupart des hommes, des femmes prennent du plaisir, promet bien de subvenir à tous les besoins, et cela en commençant par la nourriture, mais sans se préoccuper de l'épanchement désirant du sujet. Or il se trouve que l' être humain ne trouve estime de soi et identité qu'en vertu de ses propres désirs - conscients et inconscients. C'est le désir qui pousse l'enfant à se différencier de sa mère (à condition que la mère accepte cette "coupure" et qu'elle soit capable de communiquer autrement que par des soins corporels) et à aller vers l'Autre. Sans compter que l'assouvissement des besoins exclut la possibilité du manque qui fait naître l'amour. On a longtemps pensé que le langage était le propre de l'adulte. Désormais nous savons que le petit enfant réagit quand on lui parle, qu'il s'exprime ‹‹ de façon infralangagière ou préverbale ›› (Françoise Dolto), ce qui est déjà un langage, et qu'il a lui aussi besoin de paroles adressées à sa personne. L'humain naît et vit du langage en paroles, par lequel le désir peut s'exprimer, comme peut s'extérioriser la pensée. Et c'est grâce au langage que l'Autre prend une dimension d'échange possible. Si l'enfant vit dans un monde de "statues muettes", il se replie sur lui-même au lieu de rencontrer l'Autre. Il découvre le corps et perd le langage. Quand les adultes le font taire, il se sent isolé, comme emmuré. Ainsi, Eleanor Marx, la fille de Karl Marx, écrivait en 1882 à sa sœur aînée Jenny: ‹‹ Ce que personne ne veut comprendre, ni papa ni les médecins, c'est que j'ai surtout du chagrin... Ils ne savent pas et ne veulent pas voir que la détresse de l'âme est une maladie au même titre que la douleur physique . ›› En cessant de s'alimenter, Eleanor voulait obtenir de ses parents "autre chose" que des soins corporels: une preuve de leur attention: ‹‹ Je n'aime pas du tout me plaindre, surtout devant papa, ajoute-t-elle, car il me gronde, comme si je me "laissais aller" aux dépens de la famille . ›› On retrouve d'ailleurs cette même plainte étouffée dans la lettre de Kafka à son père: ‹‹ De tout temps, tu m'as reproché (seul à seul ou même devant les autres, tu n'avais nullement le sentiment de l'humiliation que tu m'infligeais et les affaires de tes enfants étaient toujours publiques) de vivre de ton travail sans que je ne me prive de rien, dans la paix, la chaleur et l'abondance . ›› Que faire alors ? Comment vivre quand on a l'impression que le monde ne s'intéresse qu'aux besoins du corps ? Ainsi, Valérie Valère de reprocher aux médecins: ‹‹ Les neuf kilos... Il n'y a qu'eux qui vous intéressent, si je les prends sans avoir rien découvert de moi, vous me laisserez partir, reproche-t-elle aux médecins, vous n'êtes que des hypocrites, que des charlatans . ›› Souhaiter éperdument être aimé(e)s en étant certain de ne l'être jamais, voilà en raccourci le drame d'un très grand nombre d'anorexiques. Puisqu'on ne veut pas d'elles, elles se retirent d'elles-mêmes. Il devient une question de survie de se préserver en se dérobant, en se dissimulant. Comme l'enfant décrit par Freud dans Au-delà du principe du plaisir joue à cacher et à faire revenir une bobine de fil dans l'espoir de s'habituer aux absences de sa mère, les anorexiques tentent de maîtriser une situation qui, en fait, leur échappe. Dans son récit autobiographique, Valérie Valère accuse l'institution psychiatrique de manière bouleversante et montre comment celle-ci demeure, au fond, impuissante, malgré son gigantesque appareil: ‹‹ Car ce que disent les psychiatres est faux, ça n'arrive pas comme ça sans qu'on l'ait voulu et mûrement réfléchi. On ne peut pas du jour au lendemain ne plus connaître la faim, ne plus avoir besoin de rien, c'est faux ! C'est un entraînement, un but: ne plus être comme tous les autres, ne plus être esclave de cette exigence matérielle, ne plus jamais sentir ce plein au milieu du ventre, ni cette fausse joie qu'ils éprouvent lorsque le démon de la faim les tiraille. J'ai l'impression que cette règle mène vers un autre monde, limpide, sans déchets, sans immondices, personne ne se tue puisque personne n'y mange . ›› Donc, refus de l'animalité (seul un homme est en mesure de jeûner). Mais aussi désir ardent d'échapper à l'incompréhensible méchanceté des autres, à la horde agressive et brutale des hommes qui s'entretuent dans les guerres. Révolte suicidaire d'une enfant qui dit "non" au monde, à ses horreurs et à ses injustices. Car, pour Valérie Valère, "être-corps" revêt la même signification qu'"être-chose", c'est-à-dire rien-du-tout. En mettant le physique au centre de la maladie, les cliniciens ont donné au corps lui-même, et cela dès la fin du 18ème siècle, une importance qu'il n'a cessé de revendiquer depuis. A tel point que Jean-Paul Escande (professeur de médecine au CHU Cochon Port-Royal) parle d'une véritable "incorporation" de la culture. La guerre de Valérie, menée contre le propre corps (et le corps médical), prend ainsi la tournure d'un combat contre la "chosification" de l'être. Véritable paradoxe, si l'on considère qu'elle se refuse d'être "une chose", tout en menant son combat sur un plan purement matériel et participant de ce fait au système qu'elle dénonce. Comme si la maigreur exhibée jouait comme témoin de l' ‹‹ Insignifiance et du Vide ››. ‹‹ Je ne sens que le vide en moi ››, écrit-elle . ‹‹ Je ne sais pas qui je suis, je ne sais même pas si je suis . ›› A l'en croire, il s'agirait donc moins d'une soumission aux idéaux collectifs de la minceur que d'une tentative timide de réparer une blessure narcissique de l'enfance (ou un sentiment d'incomplétude) qui ne s'est jamais cicatrisée. La faim, en réalité, n'est pas seulement une affaire d'estomac; elle relève également du narcissisme. C'est une faim de soi. Qu'un individu ne reçoive pas suffisamment de confirmation dans sa première enfance, sous forme de chaleur, stimulation et facultés cognitives, il restera inassouvi, affamé d'amour ou de justice, c'est-à-dire qu'il vivra, sa vie durant, l'expérience douloureuse d'un Vide en soi, et qu'il fera l'impossible pour remédier à cet état de Vacuité qui menace de l'anéantir . Si la femme n'est pas consolidée dans son identité sexuelle, cette douleur originelle sera ravivée lors de chaque bouleversement: pendant la puberté, pendant l'adolescence, la maternité ou la ménopause. L'anorexie à l'âge adulte deviendra à la fois "refus de grandir" et la réponse mordante à l'impossibilité d'être une femme mûre idéale dans une société qui prône la jeunesse éternelle. Aussi Maryse Holder écrit-elle: ‹‹ Dégueuler, ma métaphore. Malheureusement, on ne peut dégueuler son âge . ›› Par les vomissements provoqués, le sujet anorexique croit s'octroyer une toute-puissance imaginaire qui permet de rejeter, d'annuler le oui par le non. Face à une peur innommable d'abandon ou à ce "sentiment de nullité" décrit par Kafka dans la lettre à son père. Ici, il est important de préciser que l'anorexie accompagnée de crises de boulimie est de plus en plus répandue parmi les enfants (de sexe masculin en particulier), cette considération nous permettant de relativiser l'importance attribuée à la relation mère-fille dans ce syndrome. Beaucoup souffrent de l'importance attachée aux repas et du manque de conversation à l'intérieur de la famille, fermée souvent aux nouveautés. Tout cela, nous le trouvons déjà chez Kafka: ‹‹ Ce qui était servi à table devait être mangé, on n'avait pas le droit de discuter la qualité du repas. Mais si Toi tu trouvais le repas immangeable, tu le qualifiais de "bouffe": soi-disant que la "vache" (la cuisinière) l'aurait gâché. Parce que Tu as toujours mangé vite, chaud et à grandes bouchées, en rapport avec ta faim puissante et ta singulière prédilection, l'enfant devait se dépêcher; à table il y avait un silence lugubre, interrompu par des sermons: "mange d'abord, tu parleras ensuite" ou bien "plus vite, plus vite", ou bien encore "tu vois bien que j'ai fini de manger depuis longtemps . ›› L'anorexie n'est pas aisée à définir. Elle se présente sous la forme d'une "crise" existentielle multifactorielle, alimentée par le climat culturel. Le problème de l'identité sexuelle ou, plus exactement, de l'individuation semble être, en tout cas, au cœur de la pathologie. Maryse Holder a tenté de définir ce qu'elle eût voulu être: tantôt ‹‹ sylphide ›› ou ‹‹ fille de la mer ››, tantôt ‹‹ aventurière, chercheuse de culture, Vamp ›› - une variation infinie de vaines chimères, par peur d'affronter l'angoisse de savoir qui elle était réellement. La théorie lacanienne s'est préoccupée du reste de "l'angoisse des origines" chez ces sujets qui se plaignent douloureusement d'avoir été "laissés en plan" ou de "ne pas avoir été désirés". Plainte lancinante que nous retrouvons aussi bien chez Virginia Wolf (1882-1941) que chez Karen Blixen (1885-1962), Simone Weil (1909-1944), Violette Leduc (1907-1972), Maryse Holder (1941-1977), Marie-Victoire Rouillier (1943-1987), ou Valérie Valère (1961-1983), dont les vies ont été marquées par un refus violent de la nourriture. Ainsi Virginia Woolf notait-elle avec amertume: ‹‹ Et même s'ils voulaient limiter le nombre de la famille, ma naissance (1882) prouvait bien qu'ils n'avaient pas réussi. Adrien devait suivre (1883) également, contre leur volonté . ›› La relation au corps ajoute une note très particulière à l'angoisse des origines: le corps, lui-même vécu comme creux et vide, n'est pas "appartenu" de l'intérieur et sa revendication passe obligatoirement par le regard de l'autre. Le cas de Maryse Holder offre un exemple-type de l'image de la femme qui se destine au regard de l'homme. En quête de la valeur de son image, elle avait sans cesse besoin de se refléter dans des ‹‹ hommes super ›› de belle apparence, se trouvant elle-même excessivement laide. De là, sans doute, sa prédilection à transformer ces très jeunes hommes qu'elle convoitait en "hommes-objets" susceptibles d'assouvir une autre faim, celle de vivre totalement libre, dans l'instant, loin de son passé. ‹‹ Un sentiment amusant de supériorité se crée (illusion) ››, écrit-elle, ‹‹ un cycle qui, toujours, se répète . ›› De fait, ce n'est pas une liaison qu'elle recherche: la sexualité est mise au service de son égo et n'est qu'un aspect de son besoin maladif de se faire gâter et choyer. Un point commun entre elle et Virginia Woolf, quoique de manière opposée, puisque Virginia sommait son époux de lui témoigner une dévotion inlassable, tout en se refusant à lui sexuellement. ‹‹ Freud, que veut la femme ? ›› de s'enquérir Maryse d'un ton piquant. ‹‹ Comme s'il n'avait pas su la réponse: être un homme ! ›› Mais ce n'est pas tout à fait cela, je voudrais certes être aussi forte qu'eux, physiquement, mais j'aime aussi ma sensibilité féminine. Pourtant, que ne donnerais-je pas pour avoir leur liberté. Boire sans ce sentiment occulte de culpabilité et de honte, ou seulement pouvoir fumer sans ressentir cette distance qui me sépare alors des autres femmes . ›› De tout temps, l'homme a pu s'engager dans les actions les plus folles, il a pu chercher l'aventure jusqu'à l'épuisement; il savait qu'il avait un point fixe, auquel il pouvait toujours revenir, une Pénélope faisant tapisserie, toujours à l'attendre. Pourquoi la femme ne pourrait-elle prétendre à la même place ? En vérité, Maryse se sentait flouée par l'histoire et, pour compenser cette insuffisance, elle ne voulait plus poser de bornes à ses appétits, quels qu'ils fussent. Recherchant une égalité avec les hommes, elle exaltait son corps: suprême revanche. Mais aussi dérive du féminisme, puisque, dans certains pays (l'Allemagne, en particulier), la contestation a débouché sur l'incertitude identitaire et la victimisation. On observe en effet une dimension agressive avec récriminations et auto-apitoiement chez de nombreuses femmes, surtout chez celles qui sont enclines à faire recours à l'hospitalisation, pour qu'on se penche sur elles, pour qu'on s'occupe d'elles, les "materne". Sorte d'échappée, quand elles ont un sentiment de malheur insurmontable, un besoin de consolation insatiable ou la sensation douloureuse que la devise républicaine "Liberté-Egalité-Fraternité" est impossible à vivre. Dans son récit La faim de folie, Maria Erlenberger explique pourquoi elle a choisi d'être internée: ‹‹ Ici, il n'y a pas de séparation entre le féminin et le masculin; ici, l'idée dominante, c'est le "fou". Ici, chacun de nous a les mêmes chances, peu importe qu'il soit mâle ou femelle, et personne ne se trouve en concurrence avec un adversaire, chacun peut choisir sa propre folie selon la force de sa personnalité (...) Ici, le rôle masculin ou féminin n'a pas lieu d'être . ›› En d'autres mots: la vieille division inique du mâle et de la femelle se résorbe dans la folie ou comme le disait Foucault: ‹‹ dans la folie, l'homme tombe en sa vérité: ce qui est une manière de l'être entièrement, mais aussi bien de la perdre . ›› Si bien qu'il se résigne à n'être personne et nulle part, il vomit sa vie, s'en désolidarise. Rien ne paraît plus avoir d'importance. Ajutons que, symboliquement, selon Fiori, le fou ‹‹ c'est celui qui renonce à son Moi pour retrouver un "Je suis à un autre niveau", celui qui sort du pays confiné pour rejoindre sa vraie patrie, "l'autre réalité" ››. Etre à l'abri de l'abandon, être préservé de la souffrance; tel est le but. Nombre d'anorexiques ont manifestement subi toute une série d'épreuves décousues qui les ont portées à se protéger du monde extérieur: soit elles ont été confiées par une mère distante à une grand-mère qui, dans un désir inconscient et égoïste, a attendu d'elles qu'elles soient quelqu'un d'autre (remplaçant ainsi un enfant, une personne aimée qu'elles ont perdue...); soit la mère elle-même n'a pas acquis une cohésion suffisante de son image de soi pour que l'enfant perçoive un regard qui s'attache à lui, une présence attachée à la sienne, capable de se mettre à sa place et de voir les choses de son point de vue. Si, d'autre part, la mère a disparu prématurément, alors il leur sera encore plus difficile et coûteux de saisir "les choses de la vie". Les œuvres de Virginia Woolf, Maryse Holder, Marie-Victoire Rouillier témoignent de cette absence au monde où les jeta la mort de leur mère. Et Sheila MacLeod de noter à ce propos: ‹‹ Je m'étais tellement identifiée à ma mère que je m'appropriai de ses symptômes et donc de sa mort, inévitablement. Aussi exprimai-je trois choses en faisant de l'anorexie juste à ce moment-là: 1. "Mère, je voudrais me libérer de toi, mais je me sens coupable d'une telle infidélité, et c'est pourquoi je ne réussis pas à me libérer complètement. 2. Si je suis Moi, alors je vis; si je suis Toi, je suis morte, et je ne sais pas faire la différence. 3. Je dois être Moi (donc anorexique), parce que je ne veux pas mourir." ›› La mort de la mère est ressentie comme la propre mort de la jeune Sheila, toute identifiée qu'elle est à l'autre. Et nous pouvons observer chez elle une véritable impuissance à se détacher de l'objet perdu qui l'englobe au point de rendre floues les limites entre elle-même et cet objet-là. Nous voici donc avec un Moi profondément aliéné. Car Sheila devient la dilatation vivante de la mère morte, inhibant de ce fait sa capacité d'aimer vraiment et intensément. Aussi ajoute-t-elle plus loin: ‹‹...j'étais tellement absorbée par le combat entre mon Moi et mon corps, que les autres n'existaient pas vraiment pour moi . ›› En exhibant un symptôme qui frappe l'œil et réduit le sujet à son expression première d'infans (celui qui ne parle pas) sur le mode d'un fantasme de cadavre ambulant, le sujet anorexique exprime, selon Eliacheff et Raimbault, les questions suivantes: ‹‹ Que suis-je ? Où est ma place dans ce monde ? Est-ce que j'occupe vraiment ma place au sein de la mythologie familiale ? ›› Questions qui d'une part ramènent au problème de l'origine, où ‹‹ le symptôme a pour fonction d'exprimer une question, celle du sujet, par rapport à la place où il se trouvait avant de naître "en corps" ››, et d'autre part renvoient les parents au sens de ‹‹ mettre au monde un enfant ››. A preuve Valérie Valère, qui ne souffre pas d'un vide matériel, mais du vide du monde intérieur de ses parents. Sa mère, rappelons-le, a tenté tout d'abord l'avortement; il n'y avait pas d'argent pour un deuxième enfant (le premier était un garçon) et elle se disputait constamment avec son mari qui, en aucun cas, ne voulait d'une fille. Au sein de la famille, on ne la voyait pas, on parlait, se disputait, comme si elle n'était pas présente. Et Valérie ne se sentait pas elle-même, puisque personne ne la cajolait, ne la regardait avec affection, n'était attentif à elle. Sans doute ces distorsions ont-elle entraîné une malformation et une méconnaissance des limites de son moi, de son sens de l'identité et de l'image du corps, une inaptitude à conceptualiser les besoins émotionnels et un sentiment de trop grande dépendance. Cela dit, l'histoire de Valérie Valère n'est pas très différente de celle de Christiane, la jeune toxicomane de la gare du zoo de Berlin analysée par Alice Miller, selon laquelle la ‹‹ congélation des sentiments ›› comme l'annulation du corps sont les conséquences de la chosification de l'être, de la ‹‹ mise à mort du vivant ››. C'est ce que Simone de Beauvoir - laquelle ne fut pas exempte des affres de l'adolescence - nomme ‹‹ morne esclavage des adultes ››. Elle écrit: ‹‹ Au cœur de la loi qui m'accablait avec l'implacable rigueur de pierre, j'entrevoyais une vertigineuse absence: c'est dans ce gouffre que je m'engloutissais, la bouche déchirée de cris . ›› Dégoûtée par ‹‹ la fadeur des crèmes de blé vert, des bouillies d'avoine, des panades ›› qui lui arrachaient des larmes, provoquaient ‹‹ sanglots, cris et vomissements ››, elle décrit comment il s'agit de tenir tête à l'oppresseur, de détruire le faux-soi qui étouffe le Soi vivant: ‹‹ On aurait dit que j'existais de deux manières; entre ce que j'étais pour moi, et ce que j'étais pour les autres, il n'y avait aucun rapport (...) Personne ne m'admettait telle que j'étais, personne ne m'aimait: je m'aimerai assez, décidai-je, pour compenser cet abandon, (...) je prétendis me dédoubler, me regarder, je m'épiai; dans mon Journal, je dialoguai avec moi-même . ›› De même Sheila MacLeod, dont les paroles sont presque l'écho de celles de Simone de Beauvoir: ‹‹ je n'avais rien, je n'étais rien. Positivement parlant, je recevais ce que je ne voulais pas (ce qui équivalait à ne rien recevoir), et j'étais prise pour celle que je n'étais pas (ce qui équivalait à être considérée comme rien-du-tout, c'est-à-dire une métaphore de la chose - ce que justement signifie, étymologiquement, "rien": res). Dans mon aspiration à l'autonomie, je ne disposais que d'une seule arme, la grève de la faim . ›› Seuls les moyens de protestation diffèrent: l'une part en croisade, la plume à la main, tandis que l'autre ne peut échapper au persécuteur qui est à l'intérieur d'elle-même, faisant souvent figure d'éducateur impitoyable. Avec pour conséquence l'esclavage cruel du corps et l'exploitation de la volonté. Le poids est sévèrement contrôlé et la pécheresse punie à l'instant, si elle dépasse les limites. ‹‹ Que chacun se soumette aux autorités placées au-dessus de nous... celui qui résiste à l'autorité se rebelle contre l'ordre voulu par Dieu ››, écrivait déjà saint-Paul dans son Epître aux Romains. Tandis que "tous les moyens sont bons pour que tu deviennes telle que nous voulons, et nous ne pourrons t'aimer que comme ça" fait figure de loi suprême mise en vigueur dans le système familial . Ceci se réflètera plus tard dans la terreur intégrale de l'anorexie, parce que née d'une "parole enchaînée", autrement dit, comme l'explique Marc Alain Ouaknin: une ‹‹ parole fermée sur elle-même, dans l'ignorance et l'indifférence de l'autre homme ››. Rappelons-nous Kafka aux prises avec son père: ‹‹ Mis au monde par égoïsme, nous sommes livrés à ces deux moyens d'éducation parentale: tyrannie et esclavage à tous les niveaux, la tyrannie pouvant s'exprimer très tendrement ("Il faut me croire, puisque je suis ta mère") et l'esclavage pouvant être empreint d'orgueil ("Tu es mon fils, je ferai donc de toi mon sauveteur"), mais ce sont là deux moyens terrifiants d'éduquer, deux moyens anti-éducateurs qui refoulent l'enfant dans la terre, d'où il est issu . ›› La plupart des anorexiques se sentent englobées par leur famille. Etat de "colonisation intérieure" qui fait place à une zone de non-être. La dépréciation affective de l'enfant entraîne par surcroît le sentiment extrêmement douloureux d'être exclu, partout ‹‹ de trop ››, de n'être ‹‹ nulle part à sa place ››, et de n'avoir rien à partager. Embarquées dans une grève de la faim, brandie en ultime recours contre l'oppresseur, elles tentent ainsi de trouver une réponse au pourquoi de ce drame: ‹‹ J'étais le petit ange de la famille, écrit Valérie Valère, c'était toujours mon grand frère qui encaissait pour moi . (...) Non, elle ne pleurait jamais, raconte la mère au psychiatre, elle avait toujours dix-huit en classe . ›› Une petite fille adorable, élève brillante, conditionnée, à l'instar de "l'enfant doué" d'Alice Miller, qui n'a pas le droit de sentir ce qu'il éprouve et se demande comment il doit sentir. On le sait, seuls les chiffres comptaient pour la mère de Valérie: les kilos, mais aussi les notes scolaires qui seules témoignaient de sa "valeur". Ce que dénonce l'adolescente, c'est le conventionnalisme, le monde hypocrite des adultes. Selon elle, ce qui compte pour ses parents avant tout, c'est l'avis des autres, l'opinion des professeurs, des voisins. Toujours la façade, l'extérieur, la superficie. Par contre, le linge sale, ça se lave en famille. Aussi a-t-elle décidé de briser le silence qui l'emmurait et dissimulait la vérité: l'homosexualité de son père. ‹‹ Les gens n'aiment pas tellement travailler avec des "coupables d'homosexualité". (...) Voilà maintenant tout est correct, j'ai trouvé la femme d'intérieur parfaite, en plus elle ne s'apercevra jamais de rien. Quand nous aurons fabriqué de beaux petits bébés, ce sera parfait aux yeux des gens . ›› Mais justement c'est bien là le hic: le secret de famille bien gardé qui touche aux sentiments de honte, de culpabilité et d'angoisse des parents, et qui inquiète tant les enfants, gâtant leur vie. Maryse Holder, par exemple, est morte assassinée à l'étranger, répétant le sort de sa mère exilée à Paris. Elle était convaincue que sa mère l'avait "laissée en plan" et que sa mort avait été une sorte de suicide, une fuite devant le conflit conjugal. Ce qui était déterminant à ses yeux, c'était l'empreinte de la relation impossible de sa mère avec l'autre. Ce qui faisait surgir le désespoir, c'était la confrontation à l'énigme de son abandon, l'occupation nazie à elle seule n'ayant pu être, selon elle, un motif suffisant pour séparer une mère de son enfant . Son amie, Edith Jones, raconte comment, au Mexique, Maryse réussit à vivre réellement ses tourments intérieurs et ses angoisses en optant pour des hommes qui lui inspiraient de la peur, voire de la terreur, à s'en griser . Le secret tissé autour de la mort de sa mère la poussant inexorablement à une dramatisation répétée de cette mort, la condamnant à répéter finalement une histoire inconnue d'elle... Derrière l'anorexie se cachent des cadavres, des fantômes, qui exigent la Vérité. L'histoire de deux jeunes filles anorexiques, que nous appellerons Antoinette et Lili, illustrent tout à fait ce drame des vérités souterraines. Antoinette: ‹‹ Je savais bien que mon nom n'avait pas été choisi par ma mère pour désigner la personne singulière qui venait de naître. J'avais tout simplement reçu le nom de ma grand-mère, selon l'usage en Italie. En ce qui concernait mon nom, le nom d'une morte, je n'étais RIEN. Le destin avait voulu que le prénom de ma grand-mère, morte en exil à l'âge de vingt-neuf ans - ma mère avait alors huit ans -, tombât sur moi qui étais l'aînée. En m'appelant comme sa mère décédée, ma mère, sans le vouloir, me ravissait mon Moi. Je passai toute mon enfance et ma jeunesse avec l'envie de mourir, de la même façon que j'avais désiré être aimée de ma mère pour moi-même. Car je pensais que j'aurais dû disparaître comme ma grand-mère pour, enfin, avoir le droit de m'enfouir jour et nuit dans ses pensées les plus profondes. ›› La jeune Antoinette était malade de son nom. Elle portait souvent des habits noirs très serrés qui soulignaient la maigreur de sa silhouette, et donnait ainsi à voir, jusqu'à l'exhiber dans sa conduite et dans sa forme, l'image d'une "morte-vivante". Nous noterons ici sa mère avait subi une série impressionnante de deuils: le grand-père du côté paternel avait été jeté du haut d'un pont par les fascistes italiens à la fin des années 20, tandis que le grand-père du côté maternel avait réussi à s'enfuir en Allemagne, d'où il ne revint jamais; des oncles, recrutés parmi les partisans de la résistance avaient été condamnés à la pendaison. Quant à ses parents, qui avaient choisi la voie de l'exil, ils n'avaient pas eu de chance non plus. Sa mère était morte d'une pneumonie, un an après être arrivée en France, laissant trois enfants en bas âge. Puis en 1944, à la Libération, des hommes du village avaient profité de l'occasion pour poignarder son père, parce qu'il était Italien. Dans le désir de sa mère, Antoinette était et demeurait la mère immortelle. "Tu es peut-être la réincarnation de ta grand-mère Antoinette", disait-elle souvent, se mettant ainsi en devoir de la remplacer, révoquant sa mort. Un désastre imminent pour l'enfant, d'après Serge Leclaire: ‹‹ le malheur de n'être, de naître jamais que de rien . ›› Antoinette apparaît comme une revenante, et son combat consiste à tuer ou à exorciser par la faim sa place de remplaçante. Pour la psychanalyse, le sujet est plongé - et cela dès avant sa naissance - à la fois dans un bain de langage commun à chaque culture et spécifique du discours particulier - conscient mais aussi inconscient - véhiculant chaque histoire familiale. De là, la conclusion que l'enfant doit avoir déjà en lui, d'une façon ou d'une autre, des souvenirs, non pas, certes, d'une vie antérieure, mais comme l'explique Lacan: ‹‹ le symptôme est ici le signifiant d'un signifié refoulé de la conscience du sujet. Symbole écrit sur le sable de la chair . ›› Lorsqu'un enfant est conçu pour remplacer un autre enfant ou un parent mort, et porte le prénom du mort dont le deuil n'a pas été fait, l'enfant n'a pas de place pour vivre sa propre vie. Il vit à la place du disparu. Ce qui permet à Raimbault et à Eliacheff de déchiffrer le symptôme "anorexie" comme une question du sujet sur cette mythologie familiale, son ordre, ses failles, le dit et le non-dit et sur sa place en tant que sujet: ‹‹ héritier conforme ? Pièce détachée ? Rôle de compensation ? De vengeance, de réparation ? Bouche-trou, remplaçant ou revenant ? ›› Si nous prenons en considération l'analyse que Deleuze et Guattari font de la famille, qu'ils jugent ‹‹ par nature excentrée, décentrée ››, le père, la mère et le moi, étant toujours aux prises et en prise directe ‹‹ avec les éléments de la situation historique et politique, le soldat, le flic, l'occupant, le collaborateur, le contestataire ou le résistant qui brisent à chaque instant toute triangulation et empêchent l'ensemble de la situation de se rabattre sur le complexe familial et de s'intérioriser en lui ››, alors nous comprenons mieux ce qui se déroule dans l'inconscient du sujet anorexique. Il agit et répète des scenarii de vie sans le savoir, il est non seulement aux prises avec son histoire individuelle mais encore avec sa mythologie familiale traversée de brèches qui ne sont pas familiales: ‹‹ la religion et l'athéisme, la guerre d'Espagne, la montée du fascisme, le stalinisme, la guerre du Viet-Nam, mai 68... ›› Tout cela formant ‹‹ les complexes de l'inconscient plus efficaces qu'Œdipe sempiternel ››. Prenons l'exemple de la jeune Allemande Lili, qui au sortir du divorce de ses parents décide d'aller vivre aux Etats-Unis pour apprendre l'anglais et se réaliser loin du regard maternel. Un an plus tard, elle rentre chez elle, réduite à l'état de squelette. Lili: ‹‹ Mon grand-père était colonel sous le troisième Reich. Il a participé à la persécution des Juifs et il est toujours d'avis qu'il s'agit d'un peuple maudit. Ma mère n'a jamais eu le courage d'affronter son père. Elle a peur de lui, de son cynisme. Toute la famille sait qu'il a fait déporter femmes et enfants, mais personne n'en parle. Quant à moi, je me refuse d'être la petite fille d'un criminel nazi. Condamnée au silence par ma mère, je voudrais montrer que je suis du côté des victimes de l'holocauste, du côté de tous ceux qui sont marqués dans leur chair ou qui sont morts en camp de concentration - et non pas du côté des bourreaux. ›› Comme si elle devait, quelque part, expier la faute de son grand-père. Ainsi ce qui est su et tu (et qui tue), possède le pouvoir de s'exprimer sous différents modes et de réapparaître de manière inattendue. En refusant la nourriture et en gravant dans son corps les signes de la mort, témoins de Shoah, Lili cherchait à dévoiler le secret honteux, inavouable de sa famille, sans toutefois briser le mur du silence. Ainsi donc, ce qui est inquiétant (unheimlich en allemand) dans l'anorexie serait ce qui a été, dans le passé, familier (heimlich, qui signifie aussi secret, caché, dissimulé) et qui, lorsque sont réunies certaines conditions, se manifeste sous forme de symptômes, provoquant l'inquiétante étrangeté (das Unheimliche) dont parle Freud. Autre secret de famille farouchemsent gardé: l'inceste. Les habitudes trop intimes et la séduction dolosive des demi-frères, dont furent victimes Virginia Woolf et ses sœurs Stella et Vanessa, déterminèrent la vie des trois femmes dès leur plus tendre enfance; mais seule Virginia trouva le courage d'en faire mention dans son Journal: ‹‹ Tout à coup, on frappa à la porte, la lumière s'éteignit, et George se jeta sur mon lit, me cajola, m'embrassa et me caressa d'une manière étrange, pour me consoler de la maladie létale de mon père qui se mourait d'un cancer à deux ou trois étages au-dessous, comme il l'expliquera plus tard au Docteur Savage . ›› Les souvenirs cruels du temps passé dans cette famille honorable et célèbre de l'ère victorienne sont décisifs pour comprendre l'évolution de la maladie de Virginia. ‹‹ Oui, raconte-t-elle plus loin, les vieilles dames de Kensington et de Belgravia ne se doutèrent jamais que George Duckworth n'était pas seulement un père et une mère, un frère et une sœur pour ces pauvres petites Stephen; il était aussi leur amant . ›› On devine ce même jeu de l'inceste entre les lignes du récit de Valérie Valère: ‹‹ Vous comprenez, monsieur le psychiatre, moi je n'y suis pour rien, explique la mère, il emmenait sa fille avec sa maîtresse. Vous pensez ! je lui ai demandé s'ils dormaient tous les trois dans le même lit, mais elle ne veut pas répondre. Avec cet obsédé sexuel, on ne sait jamais. En tout cas, ils avaient une chambre pour trois, je me suis renseignée à l'hôtel, là-bas, en Belgique. C'est certainement pour ça que... ›› En attendant, c'est bien la mère qui avait dit: ‹‹ Emmène-là, ça la changera d'air. ›› Et Valérie n'a pas manqué de le lui reprocher: ‹‹ Et puis tu le savais, tu le reconnais implicitement, tu t'es mariée avec un obsédé . ›› Les brimades, les violences physiques et sexuelles sont des causes courantes de l'addiction qui recouvre la disposition psychique à s'asservir aux toxiques, quel que soit celui en question (nourriture, alcool, sexe, drogue). Des institutions plus traditionnelles confirment cette estimation, déjà formulée dans les années 80 par les groupes de psychothérapie féministe et les cercles d'entraide. Une enquête menée par l'organisation Daytop de Munich est ainsi arrivée à la conclusion que presque 70% des femmes toxicomanes ont été l'objet d'abus sexuels dans leur enfance ou prime adolescence. L'auteur du viol est, dans la plupart des cas, une connaissance, un proche parent, souvent même le propre père ou le frère de la victime. La toxicomanie serait donc, tout comme l'anorexie ou la boulimie, une stratégie de survie permettant de percevoir le moins possible l'évènement advenu, d'oublier tout ce qu'on sait, pour mieux se fondre dans l'instant. Pour ces femmes, survivre psychologiquement signifie "ne pas devenir folle de honte et de douleur". Tout ce qui intègre la mort dans la vie témoigne du combat qu'elles mènent jusqu'à l'épuisement, afin de pouvoir continuer à vivre. Elles flirtent avec la mort comme le torero dans l'arène et la narguent, parce qu'elles sont à la recherche d'un moment de clarté, non pas celui qui précède immédiatement la mort, où selon le lieu commun rabattu "tout défile devant soi", mais celui capable de les libérer de leur enveloppe charnelle, source intarissable de souffrance, de les faire naître à la "vraie vie". Une naissance à rebours. Cette idée est fortement présente dans la nouvelle de Nicole Châtelet, où le corps exprime ce que Marie-Claude appelle le mystère de l'existence: ‹‹ Après six ans de souffrance à l'état pur, six ans à entretenir l'illusion d'une jeune fille sans histoire, six ans de remplissage et de vidange forcenés, à questionner un corps d'adolescente, six ans de clandestinité à s'engorger et à dégorger, Marie-Claude avait pénétré le mystère de son existence . ›› Le rejet de la nourriture, l'irrévérence envers les limites physiques, l'absorption impulsive de médicaments pour défier le destin sur le mode ordalique, tout cela ressemble étrangement à la représentation idéale du "savoir-mourir" dépeint par Karen Blixen: une forme de "chasse aux lions", une manière de risquer sa vie ‹‹ totalement dénuée de valeur ››, parce que ‹‹ ne vit libre que celui qui sait mourir ››. C'est dans ce défi au danger, qu'elle puise la force de vivre. De même Simone Weil, quand elle suppliait son ami Maurice Schumann de lui trouver, lors de la deuxième guerre mondiale, ‹‹ une mission dans une opération de sabotage. Dangereuse de préférence ››. Encore faut-il bien comprendre le sens de ces phrases, fondées sur l'espoir en une résurrection du corps nié jusque-là. ‹‹ Parce qu'elle veut vivre, elle accélère sa fin ››, écrit Violette Leduc à ce propos dans La femme au petit renard. Espoir qui se précise dans le témoignage de Sheila MacLeod: ‹‹ J'étais froide, insensible, indifférente, dans cette tombe, où je ne désirais pas être. Je désirais être chaude, au soleil, être touchée par le soleil. Mais je ne savais pas comment m'y prendre . ›› Si bien que la mort, pour elles, n'est pas la destruction. Raimbault et Eliacheff ont choisi le mythe d'Antigone, héroïne de Sophocle et fille du mariage incestueux d'Œdipe et de Jocaste, pour représenter une telle tragédie. Une héroïne qui se définit d'abord par son opposition à la collectivité et se place sous la seule autorité des lois non écrites et immuables des dieux qui existent éternellement, c'est-à-dire "hors-la-loi naturelle". Une héroïne qui lance sa plainte, accuse Créon, et se dit malheureuse et incomprise. Comme s'il n'y avait d'autre voie/voix que l'opposition pour manifester sa distinction. Or, il se trouve que la psychanalyse a fait d'Antigone un symbole en donnant son nom à un complexe: celui de la fixation affective de la fille à son père et à son frère, au point de refuser une vie d'épanouissement personnel dans un autre amour. En refusant d'aimer un autre homme que son frère - ce qui supposerait une rupture des attaches enfantines - elle reste dépendante et prisonnière de l'ordre familial. Condamnée à être emmurée vivante dans le caveau de famille, Antigone se pendra avec sa ceinture (symbole d'attache), comme sa mère, provoquant alors l'inquiétante étrangeté, accompagnée, selon Freud, ‹‹ d'une certaine volupté, à savoir le fantasme de vie dans le sein maternel ››. (Das Unheimliche, 1919)
 
 

 
 
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