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I. Observations historiques

Volonté d'intégrité

L'anorexie à ses débuts

La pratique de l'isolement

La boulimie et son rapport avec l'anorexie

Le défi de l'indéfinition

II. A la recherche de l'unité perdue

La quête de l'identité

Le complexe d'Antigone

Elle et son Double

Pour une métaphysique de la sexualité

III. Le mythe de l'androgyne

Le désir de devenir une seule chair

Le déni et la séparation

Tout par la bouche: un plaisir d'organe

Nostalgie du chant

IV. Les nouveaux castrats

Bibliographie
 


 
 
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La pratique de l'isolement

Valérie Valère, internée à l'âge de treize ans dans un grand hôpital parisien, a dénoncé la violence de la pratique de l'isolement. Publié en 1978, le récit de son hospitalisation ne laisse pas de surprendre. Il soulignait le désespoir infini et la dimension d'appel de l'anorexie et, du fait de son énorme succès, il réussit à sensibiliser le public au problème de l'isolement des anorexiques dans les cliniques. En 1996, c'est-à-dire dix-huit ans plus tard, le témoignage de Sophie Delorme montre que la manière dont on soigne et traite les anorexiques en France n'a pas beaucoup changé. Les médecins usent des mêmes stratagèmes pour arriver au but: la reprise de poids, et la récompense est toujours la visite des parents. Risible chantage quand ils sont les derniers êtres humains qu'elles aimeraient à voir apparaître. Aussi Valérie Valère écrit-elle:

« elle (la mère) qui disait: "Je ne cèderai pas". Elle qui disait: "Tu veux me rendre malade ?" Elle qui disait: "Tu comprends bien que tu ne peux pas rester ici !" Et ce serait elle la récompense de mes quatre kilos ! vous vous rendez compte ! »

Pour Valérie, le monde n'a pas de sens et elle, pas de valeur. Faire le vide en soi-même, c'est renoncer aux objets, c'est échapper à la convoitise, pour ne plus éprouver que la faim de l'absolu. Il n'en demeure pas moins que la plupart des anorexiques tentent de réaliser les vœux contradictoires de la société. Aux yeux des autres, ces jeunes femmes réussissent souvent tout ce qu'elles entreprennent, elles font carrière sans renoncer à avoir des enfants et ne pèsent pas un kilo "en trop". Façade de perfection, dont le fragile édifice menace constamment de s'écrouler. Car, contrairement aux apparences, elles se sentent tout aussi misérables que Valérie Valère; elles souffrent d'insomnies et de migraines, oscillent entre l'amertume et l'euphorie, les crises de boulimie et l'anorexie. Obsédées par leur corps et la nourriture, elles sont tour à tour perfectionnistes et dépressives; elles ont un comportement obstiné qui ressemble étrangement à celui des premières patientes hystériques recrutées par Freud à la fin du siècle dernier. Dans leur combat solitaire, on retrouve le même sentiment d'échec, la même difficulté à rejeter le poids des conventions. Une difficulté d'être qui les empêche de désobéir à leur famille et de passer outre à leur "sacrifice". Pour cela, il leur faudrait "faire preuve d'ingratitude", et le reproche d'ingratitude est, pour elles, la plus opprimante des camisoles de force. Elles finissent donc par développer un ensemble de troubles, généralement attribués à la simulation. Caméléons, elles donnent souvent une image sage et docile d'elles-mêmes, pour ne pas déplaire. Condamnées à ne rien partager de leur profond malaise, recroquevillées sur leur infinie douleur, la pratique de l'isolement ne fait qu'exacerber le sentiment d'exil, de solitude absolue qui les anéantit. Valérie n'est pas une exception. On peut dire que, déjà au début du siècle, des femmes vivaient le même désarroi lorsqu'elles tentaient de se révolter contre la famille, d'en rejeter la bonté étouffante, le dévouement, pour l'étrange raison que leur propre conscience les faisait se sentir indignes et coupables. Virginia Woolf et Karen Blixen furent par exemple, de par leur éducation, des êtres profondément isolés, élevés dans la terreur et dans la honte des besoins naturels. A travers la biographie de Karen Blixen, on découvre une adolescente attirée par la nature sous toutes ses formes, mais prisonnière à l'intérieur du cercle de lumière du foyer, claquemurée dans « une mélancolie véritablement horrible, de celles où l'on se trouve lorsqu'on espère tout à la fois mourir et tuer tout le monde ».

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Patricia Bourcillier, Androgynie & Anorexie, 306 pages, PDF, 0.8 MB

© Flying Publisher 2007

Chez Valérie Valère, cette haine sourde et cruelle contre "tout le monde", y compris contre elle-même, basculera dans une atroce détermination de faire payer sa souffrance à ceux qui ont détruit son Moi: la famille, l'école, les médecins, et la société qui propose de faire de la consommation l'horizon de toute existence. Dans ce désir de vengeance, il y a cependant en Valérie comme en Karen une exigence qui va au-delà de la haine et du ressentiment et que Karen appelle la vengeance de la Vérité . A ce niveau de révolte intégrale, pour ne pas dire intégriste, c'est le principe même de la socialité qui est mise en cause. Toutes deux aspirent au plus profond d'elles-mêmes à une libération de leurs chaînes, quand dans le courroux vengeur il ne peut y avoir de véritable libération. La bataille achevée, elles se retrouvent seules, égarées, des idées de suicide les hantent; elles se détestent elles-mêmes. Mais elles ont beau glorifier la mort, elles font preuve d'une volonté de survie extraordinaire. On peut même dire que cette volonté de survie est le fond commun de toutes ces révoltées du rien qui ont usé de l'écriture comme moyen d'expression, voire comme d'une arme subversive. ‹‹ Ecrire, c'est être. Ecrire, c'est vivre ››, clamait ainsi Virginia Woolf, laquelle tentait le suicide après chacun de ses livres. Parce qu'à la fin du livre, elle se sentait vide, qu'il n'y avait plus rien. L'histoire de Simone Weil (‹‹ Mon Dieu, accordez-moi de devenir Rien ››), comme celle, par ailleurs, de Violette Leduc, Marie-Victoire Rouillier, Valérie Valère, Maryse Holder, illustre parfaitement les deux formes essentielles de l'anorexie. D'un côté, l'anorexie mentale, au sens étroit, avec ses restrictions alimentaires poussées jusqu'à l'extrême; de l'autre, le syndrome de l'orgie alimentaire suivie de vomissements provoqués qui rassemble des symptômes des deux formes opposées (anorexie et boulimie) et que Marlene Bosking-White décrit aux Etats-Unis sous le nom de "boulimarexie". Dénomination que la psychiatre Hilde Bruch considère comme ‹‹ une atrocité sémantique ››, puisqu'à ses dires, ‹‹ il n'est pas clairement établi que la boulimie joue un rôle dans la véritable anorexie et comment ››. Il a toujours existé, semble-t-il, des anorexiques qui se livraient à des orgies alimentaires mais qui restaient dans leur comportement général dans un état anorexique. La plupart des anorexiques présentent des conduites boulimiques et essaient d'éviter la prise de poids en utilisant divers procédés comme les vomissements provoqués, la prise de laxatifs ou de diurétiques mais aussi la course à pied, la bicyclette ou le body-building. Souvent, la boulimie (du gr. ancien boulimia, "faim dévorante") qui se manifeste par une absorption massive et impulsive de nourriture, suivie d'une phase de rejet, a été précédée d'une phase anorexique. La "crise", sous-tendue par un besoin irrépressible de manger "n'importe quoi" est vécue dans l'angoisse, et un sentiment intense de culpabilité et de honte succède à la prise des aliments. Grâce aux remarquables précisions du médecin Richard Morton (1686) sur la "consomption nerveuse" liée, selon lui, ‹‹ aux passions de l'esprit, à un zèle intempestif pour les études et d'un excès de tutelle parentale ›› et non plus à une crise mystique, l'anorexie mentale primaire est clairement reconnaissable trois siècles plus tard . Pourtant, il faudra attendre le XIXème siècle pour assister à l'acte de naissance véritable de l'anorexie mentale avec des descriptions quasi simultanées en Angleterre (1868-1874) et en France (1873) sous les noms respectifs d'"anorexia nervosa" et d'"anorexie hystérique". Quand bien même l'anorexie aurait existé avant le nom. La première étude documentée du syndrome de l'orgie alimentaire suivi de vomissements provoqués semble, en effet, remonter au IXème siècle. L' historien Tilmann Habermas relate le cas d'une jeune paysanne bavaroise, Friderada von Treuchtlingen, qui succombait régulièrement à une faim excessive dont elle avait honte et qui, un jour, décida de se retirer dans un couvent où elle se soumit à de longues périodes de jeûne, afin d'élever son corps au rang de l'esprit. Aujourd'hui, le syndrome de l'orgie alimentaire semble plus répandu, accompagnant ou non l'anorexie, et menant bien souvent à une désocialisation, à une désintégration de liens, à cause de son caractère envahissant et exclusif. Rappelons que les signes diagnostiques de l'anorexie n'ont cessé au cours de l'histoire de subir des fluctuations. On l'a souvent confondue avec d'autres syndromes comme la chlorose - une anémie par manque de fer - ou des pertes d'appétit d'origine mélancolique ou hypocondriaque, comme le terme d' "anorexie" (privation d'appétit) l'indique. Du reste, l'anorexie pouvait survenir en même temps qu'une autre maladie, la tuberculose par exemple. Franz Kafka est, certes, mort de tuberculose, mais son récit Hungerkünstler traduit bien la tragédie et la nostalgie du sujet anorexique. Ce n'est pas un manque d'appétit qui anime le personnage, mais une lutte féroce et dérisoire contre l'appétit, menée jusqu'à l'absurde.
 
 

 
 
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