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(PDF, 306 pages, 0.8 MB)

I. Observations historiques

Volonté d'intégrité

L'anorexie à ses débuts

La pratique de l'isolement

La boulimie et son rapport avec l'anorexie

Le défi de l'indéfinition

II. A la recherche de l'unité perdue

La quête de l'identité

Le complexe d'Antigone

Elle et son Double

Pour une métaphysique de la sexualité

III. Le mythe de l'androgyne

Le désir de devenir une seule chair

Le déni et la séparation

Tout par la bouche: un plaisir d'organe

Nostalgie du chant

IV. Les nouveaux castrats

Bibliographie
 


 
 
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Le défi de l'indéfinition

Le nouvel idéal de beauté est apparu en 1959 avec la poupée Barbie et ses jambes démesurément longues, ses cheveux blonds jusqu'à la taille, infectant, sans remède, des millions de jeunes filles contaminées par le virus de la minceur. Dès lors commence la véritable ère de l'anorexie. Nous savons qu'aujourd'hui, la raison la plus répandue de s'abstenir de manger naît du désir d'une silhouette mince et sportive. Il ne s'agit plus de comprendre, à travers le refus des équilibres contingents, la signification symbolique de la nourriture pour l'esprit. La minceur de la femme culmine dans l'athlétisme, dans une sexualité libérée des contraintes de la reproduction, dans une sorte d'indépendance androgyne. Ce qui a commencé comme une représentation de la liberté sexuelle (en 1965, la pillule arrive sur le marché en même temps que Twiggy) occupe peu à peu une fonction limitative et aliénante qui menace le corps féminin. Selon Jean Baudrillard, la libération sexuelle aurait laissé tout le monde « en état d'indéfinition ». Ce phénomène se manifeste notamment au début des années 80, à travers la mode des vidéo-clips et de ses nouvelles idoles, « celles qui relèvent le défi de l'indéfinition et qui jouent à mélanger les genres », l'androgynie étant ce terme où les rôles de l'homme et de la femme se renversent et se confondent. « Ni masculin, ni féminin, mais non plus homosexuel. Boy George, Michael Jackson, David Bowie... Alors que les héros de la génération précédente incarnaient la figure du sexe et du plaisir, ceux-ci posent à tous la question du jeu de la différence et de leur propre indéfinition. »

Michael Jackson témoigne tout particulièrement « de la passion contemporaine pour la jeunesse éternelle, le désir d'immortalité ». Le charme irréel de sa voix asexuée qui, dans son indétermination, trouble fort les enfants et provoque même des réactions de pâmoison chez certaines jeunes filles comme au temps des castrats, devient un moyen de séduction capable de capter l'attention d'un public toujours plus insatiable, n'écoutant que son plaisir jubilatoire (de masse). Michael Jackson surprend et réjouit ses fans comme une figure de dessin animé sans genre ni sexe, de tout genre et de tout sexe, prenant l'omnitude des apparences. Figure d'autant plus insaisissable qu'il multiplie les masques, se métamorphose, se renouvelle selon son désir, en changeant constamment de visage. D'emblée, le perfectionnement de son image androgynique passe par l'intervention de la chirurgie esthétique, qui, à coups de bistouri, fait de lui l'incarnation d'une génération, convaincue de pouvoir construire et manipuler son physique à sa guise, de pouvoir changer d'identité et de peau, l'une et l'autre se confondant. A tout le moins, Michael Jackson ne se laisse en aucune façon déterminer, ni par sa couleur, ni par son sexe, mais se définit en tant qu'être autonome qui « a sa vie en main ». Son succès est indissociable de ce message sous-jacent, de cette ambition de dépasser l'humanité ordinaire, de s'affranchir de tout héritage. De fait, Michael Jackson n'a plus figure humaine. Il s'abrite derrière un masque sans ride, impénétrable, jouant dans un pays de nulle part le rôle de mère-nourrice, d'idole protectrice à l'égard des enfants malades. Mais, c'est un leurre; fatalement, la solitude se profile derrière un tel travail de modelage, de construction d'une identité sans référence au réel qui trouve seulement sa cohérence dans la référence au mythe dévastateur de l'androgyne. C'est un vrai procès qu'on lui a fait pour s'être pris pour un monstre sacré, une déesse-mère. Et les taureaux de Balaam, virils et puissants, ont bel et bien failli avoir sa peau.

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Patricia Bourcillier, Androgynie & Anorexie, 306 pages, PDF, 0.8 MB

© Flying Publisher 2007

Michael Jackson a fasciné pourtant; il a été adulé par les foules, regardé par tout un chacun comme une manifestation à la fois inquiétante et attirante, aux marges de l'existence, puis rejeté sans ambages. Cela dit, à la faveur des questions de l'indéfinition posées par Baudrillard dans les années 80: ‹‹ Suis-je sexué ? De quel sexe suis-je ? Y a-t-il finalement nécessité du sexe ? Où est la différence sexuelle ? ››, on pouvait déjà noter un syndrome commun avec les sujets anorexiques: situation de retrait face à l'agressivité dominatrice, problème d'identité sexuelle et troubles relationnels. ‹‹ A la limite, désir d'une identité en deçà ou au-delà de la sexuation, hasarde prudemment Bernard Brusset; unisexe ou bisexe d'un genre neutre qui maintient inconsciemment une bisexualité virtuelle . ›› Bisexualité de "l'idéal androgyne" naguère prôné par Virginia Wolf dans son exigence de liberté, d' autonomie, d'indépendance: ‹‹ On a un profond instinct, si irrationnel soit-il, qui parle pour la théorie de l'unité du féminin et du masculin dans l'être humain, comme source de la plus grande satisfaction et du bonheur ››, écrivait-elle dans Une chambre à soi. ‹‹ Peut-être qu'un esprit uniquement masculin est aussi peu créateur qu'un esprit purement féminin . ›› L'alliance de la minceur et de l'appartenance à une classe sociale élevée a contribué, par surcroît, à l'évolution de cet idéal très aristocratique. Virginia Wolf, par exemple, avait fortement conscience de son rang, et la Danoise Karen Blixen se distanciait des colons qui n'étaient pas de la même condition sociale. A cette époque-là, la stratégie de ces femmes, c'était - consciemment ou inconsciemment - de garder leurs distances, de se tenir à l'écart de l'ordre bourgeois. De ce point de vue, leur anorexie était bien l'équivalent de la tuberculose pulmonaire qui avait frappé les dandys au XIXème siècle. Une maladie faite de solitude, de retraite, marquée par un dégoût profond des aliments et un refus amer de tout ordre social. Là encore, la santé déficiente est une image, celle du manque, d'une blessure sans mesure, d'une absence incommensurable. Virginia et Karen ont passé leur vie à sentir qu'il y avait des choses qui leur manquaient, à les chercher obstinément, mais aussi à tirer parti de cette sensation de vide, grâce à l'écriture. Lorsque des maladies prennent une extension quasi épidémique, on peut s'interroger sur la possibilité d'une étiologie sociale et d'une signification historique de tels malaises. Il en va ainsi du désespoir identitaire, engendré par la marchandisation du monde. En hébreu, le mot "maladie" se dit mahala, de la racine mahol, "faire une ronde", "tracer un cercle", nous dit Marc-Alain Ouaknin. ‹‹ Pour sortir de la maladie, il faut sortir de l'enfermement, de l'image du cercle auquel correspond l'image de l'androgynie, briser le cercle ! ›› La psychanalyse confirme cette idée, omniprésente dans le Talmud, que le désir ne marque pas la satisfaction, le comblement de cette séparation, puisque ‹‹ l'homme comme désir n'est possible qu'à partir de la transcendance conçue elle-même comme séparation et résistance à l'idée d'une synthèse ››. Pour Lacan, Dieu était mort; n'empêche que cet espace entre l'enfant et l'Autre qui est aussi la mère permet de laisser le désir désirer et le manque subsister. Voilà pourquoi la psychanalyse s'est si fortement concentrée depuis les années 50 sur la relation duelle mère-enfant, ou plutôt sur le rôle de l'expérience préverbale pendant laquelle l'enfant ne sait ni ne veut encore se distinguer ni se séparer de sa mère, et qui serait à l'origine de l'anorexie. Qu'est-ce que cela veut dire ? Peut-être la mère n'a t-elle pas pu, en temps utile, trouver les mots susceptibles de calmer l'enfant en pleurs, de faire accepter l'expérience du manque, de compenser le vide persécutoire de la bouche non emplie de nourriture. Les chansons, les contes (qui peuvent paraître désuets à une époque où la télévision envahit la tête des enfants) participent de cette oralité de la Parole et délivrent la bouche. Certes, la psychanalyse reconnaît - et comment pourrait-elle affirmer le contraire - que le début du rejet de la nourriture coïncide avec la ferme résolution de perdre des kilos "en trop ", mais elle réfute la thèse de la cure d'amaigrissement dont la jeune fille aurait perdu le contrôle. En fait, il y a, au centre de la symptomatologie, un trouble de la temporalité (l'action même de se souvenir est difficile), qui fait signe vers un retour à la mère et à la situation du pré-sevrage, où l'enfant est encore dans la passivité réceptive de la nourriture immédiate, qu'il n'a pas besoin de transformer pour qu'elle permette sa croissance (d'où le danger de la télévision, les images étant faites pour être consommées passivement, pour provoquer l'affection intense et spontanée). Or, le sevrage permet l'ouverture sur l'Autre; il est l'apparition de la juste distance entre le nourrisson et le sein maternel inaugurant un face à face, rendant possible la parole (parole réellement "parlante" et non creuse ou préfabriquée). Bien plus, c'est de cette "coupure", de ce vide de la bouche que naît l'amour, l'élan vers l'Autre. Sans cette "coupure", il n'y a ni corps ni monde. Parce que le corps propre suppose toujours l'Autre, l'écart à l'autre. En cela, le sujet boulimique semble bien le produit de son époque de gratification immédiate, celle-ci faisant miroiter aux yeux des individus toute la variété possible des plaisirs. Miroir déformant, mais en même temps le plus "vrai" qui soit, puisqu'il reflète ce que les hommes se refusent à reconnaître: rien ne tourne rond dans ce monde ‹‹ en état d'indéfinition ››. En vérité, ‹‹ personne ne sait où il en est ››. La plupart des auteurs, qui traitent le problème des troubles du comportement alimentaire, ont vu également dans l'anorexie et la boulimie les formes expressives de la violence familiale et de la violence sociale. Un nombre important de femmes boulimiques affirment en effet avoir été l'objet de sévices, voire les victimes d'abus sexuels pendant l'enfance ou la prime adolescence. Le fait que la nourriture soit à proprement parler ingurgitée est à prendre en compte. Il semblerait que la problématique profonde est celle de l'appartenance de soi, de la délimitation d'un espace "propre". Lorsque Virginia Wolf affirmait que toute femme a besoin d'une chambre à soi, elle ne pensait pas seulement à l'espace physique, mais à l'intégrité du corps et au droit à l'abstinence sexuelle. Rien ne permet donc d'exclure que l'anorexie n'ait pas pour finalité cachée, un espace d'inaccessibilité: retrait de la sexualité génitale des hommes, et, dans la mesure où il y a de leur côté aussi déficience, de celle des femmes.
 
 

 
 
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