Bourcillier.com Sardegna Madre - L'Ile et l'Autre

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I. Observations historiques

Volonté d'intégrité

L'anorexie à ses débuts

La pratique de l'isolement

La boulimie et son rapport avec l'anorexie

Le défi de l'indéfinition

II. A la recherche de l'unité perdue

La quête de l'identité

Le complexe d'Antigone

Elle et son Double

Pour une métaphysique de la sexualité

III. Le mythe de l'androgyne

Le désir de devenir une seule chair

Le déni et la séparation

Tout par la bouche: un plaisir d'organe

Nostalgie du chant

IV. Les nouveaux castrats

Bibliographie
 


 
 
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L'anorexie à ses débuts

Tout le dynamisme de la philosophie néo-platonicienne est conçu suivant le schéma de l'émanation de l'Un et du retour à l'Un. C'est également le modèle dans lequel s'inscrivent les grandes théologies, pour lesquelles la mort n'est qu'une des portes par où passe le cycle de la vie. La pratique du jeûne, susceptible de nous conduire à la purification salvatrice, à l'expiation et au renoncement des appétits terrestres en faveur du divin, à la vie spirituelle, à la force morale, au désir de plaire à Dieu et de prendre part à sa toute-puissance, existe dans toutes les religions. Dans tous les grands textes fondateurs il y a un chemin qui mène dans le seul vrai monde, juste et éternel, celui de l'Au-delà, où l'homme renaît à lui-même par le biais d'un certain nombre de mises à l'épreuve. Partout, l'évitement de certains aliments ou le renoncement total à toute nourriture traduit un certain refus de l'animalité, la peur panique d'un retour en deçà de l'humain, vers le sang des origines. Le Ramadan musulman, par exemple, correspond au Carême pour les chrétiens. A travers l'abstinence et la privation, l'Avoir se change en Être, car jeûner est propre à l'homme. Les animaux ne savent pas renoncer à la nourriture. Seul l'être humain peut décider volontairement de vivre un certain temps sans manger, afin d'accéder à la nourriture spirituelle. De cette façon, il renonce symboliquement à la volonté terrestre d'avoir, de posséder. Jésus, dans le Sermon sur la montagne, recommande de ne pas se soucier de la nourriture ou du vêtement qui ne désigne que le corps. Ainsi donc, dès les premiers siècles chrétiens, des hommes et des femmes vécurent en ascètes dans les déserts d'Egypte, de Syrie, de Palestine, presque sans nourriture, afin de résister à la première et à la plus fatale des tentations: la convoitise. A travers la pénitence, le dénuement, ils espéraient surmonter les exigences du corps et racheter "la grande faute" commise par Adam et Eve. Pour ces ermites du désert (désert se dit en grec: érémos), "où règne Dieu seul", Adam et Eve - encore unis - représentaient l'humanité telle qu'elle fut créée par Dieu à l'origine: quand l'homme se distinguait encore de l'animal, réceptacle du diable, du mal, de l'immoralité, de la mort, et possédait l'esprit de Dieu et la vie éternelle. La transformation volontaire du corps par des années de discipline ascétique visait à une régénération, à un dépassement de toutes les divisions, y compris celle qui dissociait l'homme de la femme, à une sorte de retour à l'état primordial par dépouillement de la nature charnelle commune avec l'animal. Là était la "vraie voie", celle qui débouchait finalement sur l'unité antérieure d'avant la chute, connue sous l'expression d'"union mystique" avec Dieu.

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Patricia Bourcillier, Androgynie & Anorexie, 306 pages, PDF, 0.8 MB

© Flying Publisher 2007

Il existe par ailleurs dans la doctrine chrétienne, une étroite relation entre le premier Adam, dont la nature reflète la bipolarité divine, ‹‹ symbole de Dieu vivant en l'homme ›› et le Christ. D'où l'alliance de l'âme et du corps, de l'esprit et de la chair symbolisant sur un plan intérieur l'union des sexes masculin et féminin. Les cercles gnostiques ont fait grand cas des épisodes qui, dans les Evangiles, décrivent les relations étroites que le Christ a entretenues avec les femmes et, en particulier, avec Marie-Madeleine la pécheresse. Au jugement de Simon Petrus: ‹‹ Marie doit nous quitter car les femmes ne sont pas dignes de vivre ››, Jésus répondait: ‹‹ moi, je la guiderai et j'en ferai un homme. ›› Pour ce faire, Marie Madeleine dut alors le suivre et renoncer à tout bien matériel. Elle se retrancha dans le silence, la pauvreté, la pénitence et la chasteté. Autant d'adjuvants dans l'acquisition de la sainteté résultant d'une parfaite maîtrise de la chair. Dès lors, la virginité acquit le plus haut rang, tout de suite après le martyre, quand elle ne devint pas son représentant. Et l'anorexie mentale laisse penser que, dans l'ordre de l'ascèse, l'idée chrétienne de la rédemption à travers le renoncement et la dénégation sexuelle de soi-même, joue encore aujourd'hui un rôle important, même sans la foi. Si le thème dominant de nombreuses saintes fut ‹‹ l'identification avec le chemin de Croix du Christ ››, celui du discours anorexique évoque la mise à mort du Christ agneau de Dieu. A travers l'image sacrée de la victime sacrificielle, la jeune fille anorexique, même étrangère à la foi, révèle qu'elle conserve une proximité avec la chrétienne de jadis, en quête de rédemption. Elle se sent déchirée entre la chair et l'esprit, refusant de toute évidence le corps comme lieu d'aliénation: corps-barrage, corps-prison de l'esprit, corps-objet de besoins physiques qui l'empêche de se situer en tant que "sujet". Les saintes se nourrissaient de spiritualité. La religion était leur véritable nourriture. L'incorporation du Saint-Esprit élevait le déroulement de leur journée au rang du rituel. Grâce à cette intériorité, elles se sentaient éveillées et inspirées, en aucun cas malades. Or cette attitude, aussi bien marquée par l'affirmation de soi que par la dénégation de soi, nous la retrouvons chez les anorexiques qui font du jeûne une ascèse; attitude qui réapparaît de manière transposée dans l'alternative du Tout ou Rien, elle-même composée de la faim de l'idéal ou de l'anéantissement, dûe à un étrange besoin de "corriger" le corps (aux deux sens du terme: supprimer les fautes et sanctionner) et de lui donner une valeur en l'élevant au-delà de l'humain. Ce qui fait dire à Bernard Brusset que ‹‹ la spécificité la plus nette de l'anorexie mentale tient à ceci que la destruction n'est que corporelle et apparaît pour le sujet comme la condition de sa survie mentale, condition de la conservation de sa valeur, de sa possibilité d'être aimé, de son intégrité et de son identité ››. Ainsi donc, nous assistons dans l'anorexie consomptive à une victoire des forces opposées aux pulsions et à une aspiration à la transfiguration de l'esprit. Cependant, il serait faux de prétendre que les anorexiques aspirent à la sainteté, quand bien même elles conserveraient une proximité avec le Christ, comme la sainte. Car, dans la pensée chrétienne, le martyre n'a de valeur que dans la mesure où il s'agit de sacrifier sa vie charnelle pour témoigner d'une vie supérieure dans l'Unité divine. Il n'est pas à lui seul une totalité fermée sur elle-même. Le sacrifice perpétuel, dont fait preuve le sujet anorexique, doit être envisagé sous une autre perspective, puisqu'il l'éloigne de la plénitude de l'amour chrétien. Il y a clôture au lieu qu'il y ait communion... En outre, celui qui, en se privant de manger, n'arrête pas de penser à la nourriture et de surveiller son poids, se pesant tous les jours, calculant inlassablement le nombre de calories propres à chaque aliment, il ne jeûne pas, il est tout simplement affamé, il ne sait plus faire la différence entre besoin corporel, désir et satiété. En bref, il rêve d'un absolu par le vide, et ‹‹ s'il marche vite, c'est pour mieux perdre son âme ››. Manifestement, le souci d'un corps, prison d'une "âme" et d'un esprit, s'est transformé. A tel point que celui-ci a pris une valeur de refuge, fermé au monde extérieur, devenant le lieu de l'Unité pure. ‹‹ Le corps propre, dans un univers pauvre, devient un objet organisé et rassurant ››, note Boris Cyrulnik à ce propos. ‹‹ C'est pourquoi tous les êtres dans un milieu altéré se replient sur eux-mêmes, sur leurs comportements . ›› En ce début du XXIème siècle, le souci du salut personnel, qui a traversé les deux millénaires de l'histoire chrétienne, fait place à l'indifférence individualiste. Ou bien à une révolte "sans nom" (ou sans non ?), tout à la fois porteuse de rupture et de retour. Et si la mort physique est le prix que le sujet doit payer pour se libérer d'une mort permanente de l'esprit, alors rien ne saurait être plus rédempteur ! Depuis l'ère gréco-romaine, les femmes ont été dépossédées de leur corps, de leur jouissance et de leurs droits, et cela en dépit du rôle qu'elles ont pu jouer au cours des siècles, puisqu'aujourd'hui encore c'est toujours le droit romain qui, en France, régit les mœurs. Ce "droit" est sans ambiguïtés, nous dit Régine Pernoud. ‹‹ Il est assez facile de définir la place de la femme dans la civilisation romaine: elle est nulle. ›› On attend d'elle obéissance et soumission. Dans le cerveau de pierre du Golem, il fut d'ailleurs écrit: ‹‹ Tu serviras fidèlement ton maître: tu lui obéiras comme un cadavre . ›› Il est vrai qu'à force d'avoir été ignorée ou trahie, la femme anorexique a fini par se désintéresser des autres. Du "rien manger" au "n'importe quoi", ce qu'elle cherche c'est un état où elle ne dépendrait plus du monde extérieur, où elle serait "immune" aux autres. Par orgueil, elle renonce aux objets. Sa maigreur est d'une part le témoin de la privation; elle lui permet d'autre part de s'effacer, de se dérober au regard concupiscent de l'autre sexe, de préserver son corps. Cette remarque pourra sembler paradoxale et pourtant, dans l'anorexie, la préservation de l'intégrité du corps joue un rôle important. En refusant à son corps la nourriture indispensable à la vie, l'anorexique tente de trouver un espace dans lequel elle pourra désirer. Une sorte d'île intérieure. La maigreur devient l'objet d'une véritable quête, la recherche d'une perfection (image d'une unité première, présentée souvent comme l'innocence, le paradis perdu à reconquérir par la maîtrise du corps) qui associe à la recherche de l'Origine la tentative désespérée de trouver le lieu d'où pourra advenir la Parole: ‹‹ la "parole parlante d'un Je", et non (...) la parole parlée du "on" de l'institution ››, comme l'explique Marc-Alain Ouaknin. Pour écrire, ‹‹ il faut sortir de la vie, il faut sortir de soi ››, notait Virginia Woolf dans La traversée des apparences. Il faut plonger au cœur des choses, sous l'océan des mots vagues et creux, vers le lieu de naissance (ou n'essence) où l'écriture prend racine, cette écriture qui est d'abord silence, à savoir ‹‹ les choses que les gens ne disent pas ››. Au début du XXème siècle, Karen Blixen, écrivain appliquée à devenir ‹‹ la personne la plus mince du monde ››, déclarait que le désir unit tous les êtres humains et que le refuser, c'est se couper de la ‹‹ vraie humanité ››. ‹‹ Grossir la rendait malheureuse, raconte une de ses amies et, à chaque repas, elle prenait de ces "pilules Marienbad" ›› pour maigrir. Se demander si Virginia Woolf ou Karen Blixen méritent a posteriori la qualification d'anorexique n'a probablement aucun sens, puisque la notion même d'anorexie a subi une évolution. Pourtant, nous ne pouvons manquer de constater, en lisant leur biographie, une singulière concordance avec l'analyse de Raimbault et Eliacheff qui voient dans le combat anorexique contre l'appétit une lutte pour l'identité individuelle, ‹‹ une demande impérative de reconnaissance d'un désir, d'une faim d'autre chose, d'une inscription dans l'ordre symbolique nécessaire pour différencier la nature animale de la condition humaine ››. Dans tous les cas, on retrouve le thème de la lutte pour la reconnaissance et l'égalité des droits, aussi bien sur le plan social que familial. Même les prières que Catherine de Sienne (1347-1380) adressait à Dieu étaient souvent ‹‹ des marchandages ››, soutiennent les deux auteurs, ‹‹ des quêtes qui ne sont éloignées ni des scènes qu'elle fait à sa mère, ni de celles que les anorexiques font aux médecins et à leur famille ››. En somme, elle exigeait de Dieu des preuves d'amour incessantes et la réponse juste à la question de l'être. On retrouve tous les symptômes de l'anorexie mentale chez Catherine de Sienne. Et durant toute sa vie, ‹‹ sa sainteté sera mise en cause de fait de ses habitudes alimentaires la faisant suspecter d'être inspirée par le diable, d'être une sorcière ou une simulatrice ››. Déjà à la fin de l'Antiquité, la croyance était fort répandue que le péché originel d'Adam et Eve n'était pas lié à la sexualité mais à l'appétit dévorant de la convoitise. Les hommes d'alors pensaient que seul le désir de manger le "fruit défendu" de l'arbre de la connaissance les avait portés à enfreindre la Loi de Dieu. Ils considéraient que l'homme est esclave de ses passions: le désir, l'envie, l'orgueil, l'intention et l'inclination ou la disposition même de faire le mal, mais aussi le plaisir de la chair, l'appétit quel qu'il soit, qui entraîne sur la voie de toutes les folies: folies d'une sensualité débridée ou maladies d'une faim purement animale. Les fonctions corporelles leur apparaissaient sales, impures et corruptrices, abominablement abjectes, d'où l'interdiction de manger de la viande en période de Carême ("faire maigre"), la consommation de la viande reliant les hommes à la nature carnivore, vorace des bêtes sauvages. L'historien américain Rudolph M. Bell a fait une recherche sur les conditions sociales des saintes dans la Toscane du XIVème siècle. Selon lui, il s'agissait déjà de jeunes filles au "destin hors du commun", en ce sens qu'elles combattaient pour exprimer ce qu'elles entendaient par vie humaine, et cela en se servant toujours, de façon paradoxale, des valeurs reconnues par la société de l'époque: spiritualité et jeûne. C'est dans cette contradiction que tout se jouait. Il en va de même pour la poussée d'anorexie à la fin du XXème siècle qui va de pair avec l'inexistence des valeurs et la passion contemporaine pour la jeunesse éternelle. Avec, au bout d'une telle inclination, la conscience d'une solitude farouche. Néanmoins, le jeûne de l'ascèse diffère radicalement du jeûne anorexique par la référence à l'Autre - Dieu en l'occurence - qui fait défaut chez la plupart des anorexiques. Le sujet anorexique, en effet, ne s'adresse pas à l'Autre qui est Dieu, comme Catherine de Sienne ou Teresa d'Avila; celui-ci tente, au contraire, d'atteindre un état d'autosuffisance où il ne dépendrait de personne; il révèle le néant de soi (il faut lire le mot "révéler" dans son sens littéral de "retirer le voile" qui recouvre le néant), le vide d'une culture clinquante qui ne croit plus à rien sinon aux apparences, aux artifices, aux leurres et faux-semblants rassurants. Tout est transport dans l'ascèse. Alors que dans l'anorexie (qui est le contraire de l'orexie, l'action de tendre les bras dans un mouvement de transcendance et d'accueil), tout est "absence" (étymologiquement: éloignement de l'être, le fait de n'être pas), désir de rien, du vide, de la mort, impuissance à aimer. Demeure, à la place de l'élan, un corps dévitalisé, sans désirs ni besoins, un squelette nihiliste qui est assurément un déni à l'ouvert. Si l'on considère que la parole "religion" est issue du latin religare (= relier), le fantasme de l'autarcie n'est donc pas seulement areligieux, il est proprement infernal, puisqu'il exclut la rencontre et l'expérience avec l'Autre. L'enfer, on le sait bien, c'est l'univers de l'indifférence: autrui n'a pas d'existence, il est posé comme non avenu. Là où les saintes formulaient une exigence inhumaine par un excès d'amour, les anorexiques proposent un absolu inhumain par défaut d'amour, d'élan vers l'autre. Une révolte individuelle extrême donc, intégrale, sinon intégriste, fut-elle payée d'une damnation qui les portera à se fermer au monde, aux corps étrangers et à la vie. L'Absolu n'est plus dans un au-delà, où elles retrouveraient un corps glorieux; c'est un absolu (du préf. ab et lat. solutus, délié: ce qui n'a pas de rapport, pas de relation) concret que chaque individu peut réaliser par une maîtrise de l'appétit. Conçue comme une réaction défensive contre la boulimie, une stratégie élaborée de défense, l'anorexie mentale doit permettre de supprimer la crainte devant la nourriture, origine de tous les maux, de s'affranchir de tout affect. La revendication d'une totale autonomie dans la ‹‹ perpétuelle affirmation de la négation (de tout lien) ›› se mêlant inextricablement au refus d'une société de marchandise, d'un "monde sans âme" qui confond l'être et la valeur. Un comportement hors normes dont on ne pénètre pas toujours la logique. Parce que l'on ne sait vraiment pas, chez ces jeunes femmes, où s'arrête le conformisme et où commence la révolte. L'indifférence individualiste, les comportements d'isolement, dont témoignent les sujets anorexiques, rencontrent comme par accident la radicalité des mouvements intégristes dans une projection narcissique de l'unité, par une sorte de régression, qui n'a d'autre expression que le langage du corps. Refus de la marchandisation du monde certes, mais qui s'épuise dans l'acte de négation, dans le déchirement et le ressentiment permanents, au lieu d'être affirmation du droit à l'insoumission, du droit à la parole. Il s'agit d'abord d'épurer, on verra après. Ce retour du refoulé de l'intégrisme vient de loin. C'est pour avoir voulu égaler Dieu, qu'Adam a péché, non par luxure ou par gourmandise. On voit de quelle manière sont appariés l'intégriste, obsédé du "retour aux sources", pour nier le temps qui passe, pour en finir avec le progrès, l'histoire qui avance, et l'anorexique qui ne veut vivre que pour lui-même devant un miroir sans tain, pour parfaire sa ressemblance avec un Dieu qui est mort. Le désarroi identitaire dégénère en une quête délirante des origines, en mobilisation contre les "corps étrangers", y compris contre soi-même. La révolte légitime qui pourrait être libératrice prend alors une forme infernale, puisque sa logique échappe à tout dis-cours. L'essentiel est "ailleurs" et il est indicible, impensable. La médecine psychosomatique nous enseigne que l'être humain devient un corps parlant, quand les mots ne suffisent pas à rendre compte de sa souffrance. Ne se maintenant que dans le défi, ne se posant qu'en s'opposant à l'Autre, jusqu'à la folie, parfois jusqu'à la mort, la révolte du sujet anorexique est avant tout réactive. Expression de la loi du talion: "Œil pour œil, dent pour dent". Les symptômes les plus visibles du malheur d'être n'ont ainsi aucune importance et sont même franchement déniés. Confronté au dialogue impossible, ce qu'il veut, ‹‹ ce n'est ni du sable ni de l'eau, mais une vérité indéniable comme un œuf. La vérité . ›› Cette quête de la vérité, lente et périlleuse, est au cœur de la démarche de Valérie Valère, quitte à faire crier les autres à l'inhumain, au démoniaque, à l'horreur. ‹‹ Au Moyen-Age, on m'aurait accusée de sorcellerie et fait brûler sur un bûcher ››, affirme-t-elle dans Le pavillon des enfants fous, avant d' arriver à la conclusion suivante: ‹‹ Quelle chance, j'aurais eu ce que je cherchais et je n'aurais souffert que peu de temps, à côté de ce qui m'attend ! ›› Qui détient le pouvoir use à son gré de cette fonction. Encore aujourd'hui, d'aucunes cliniques psychosomatiques interdisent aux patientes anorexiques de voir leurs parents tant qu'elles n'ont pas repris du poids: une consigne qui rappelle le principe de Châtiment appliqué aux hystériques par les psychiatres du XIXème siècle. Meurtries d'humiliation et de honte, elles se voient toujours contraintes d'avaler toutes sortes de nourriture, soumises à un chantage dérisoire: "Si tu ne grossis pas, tu ne verras pas tes parents." Celles qui, de surcroît, souffrent de crises de boulimie suivies de vomissements sont contrôlées à toute heure jusque dans les toilettes, parfois à travers des portes vitrées, pour éviter les rechutes. Il n'est donc pas étonnant qu'avec de telles méthodes, elles simulent la soumission en reprenant les kilos qui seuls intéressent les médecins et leur permettront de sortir de cette réclusion forcée. Mais une fois rentrées à la maison, la plupart recommencent, pour mettre fin au système du réel, désireuses d'un monde sans souffrances, sans douleurs, sans mouvements. Hors temps.
 
 

 
 
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