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I. Observations historiques

Volonté d'intégrité

L'anorexie à ses débuts

La pratique de l'isolement

La boulimie et son rapport avec l'anorexie

Le défi de l'indéfinition

II. A la recherche de l'unité perdue

La quête de l'identité

Le complexe d'Antigone

Elle et son Double

Pour une métaphysique de la sexualité

III. Le mythe de l'androgyne

Le désir de devenir une seule chair

Le déni et la séparation

Tout par la bouche: un plaisir d'organe

Nostalgie du chant

IV. Les nouveaux castrats

Bibliographie
 


 
 
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Le complexe d'Antigone

C'est en payant de sa vie les effets aliénants de l'inceste entre Jocaste et Œdipe qu'Antigone mettra un terme à la malédiction ancestrale des Labdacides. Il importe donc de ne pas perdre de vue le sens premier de son action sacrificielle: la purification. Dans la tragédie grecque, en effet, seule la souffrance d'une victime expiatoire est à même de conjurer la représentation de la malédiction qui se transmet de génération en génération; elle est l'unique ressort vers son amendement.

Ajoutons que l'inhumation du corps garantit la différence entre la mort et la vie; elle assure la mort définitive et salutaire. En tant que marque spécifique de l'humain, elle indique in fine la présence de l'ordre symbolique. C'est du reste en ce sens que Raimbault et Eliacheff lisent d'abord l'acte d'Antigone: « un être humain, son frère, fût-il criminel, ne sera exclu de la chaîne signifiante, soit de l'ordre humain. » Autrement dit, l'existence de l'être humain repose sur la possibilité d'être inscrit dans le "livre des généalogies" qui perpétue la mémoire d'une famille. Au demeurant, pour comprendre la signification donnée par Sophocle à l'acte d'Antigone, il faut savoir que, chez les anciens Grecs, quand un homme périssait sans qu'on ait accompli sur lui les rites funéraires, le défunt - ou plutôt son "double" - était condamné à errer sans fin entre le monde des vivants et celui des morts; il n'appartenait plus au premier et il n'était pas encore relégué dans le deuxième. Qu'est-ce à dire, sinon qu'Antigone se réfère à une loi non écrite, impérissable, émanée des dieux, pour protéger de l'errance l'âme d'un frère empêtré dans la culpabilité ?

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Patricia Bourcillier, Androgynie & Anorexie, 306 pages, PDF, 0.8 MB

© Flying Publisher 2007

Dans cette perspective, il est tentant d'introduire la thèse de Luce Irigaray, qui met l'accent sur l'importance de la relation entre les générations ou, plus précisément, sur celle de la relation entre la maternité et la filialité, et qui interprète le mythe d'Antigone comme le devoir de ‹‹ prendre soin des corps vivants engendrés par la mère, de les inhumer s'ils sont morts, de ne pas préférer (...) le fils à la fille ››. Cela dit, historiens et anthropologues n'ont pas manqué d'analyser le rôle des femmes dans le respect des rites funéraires (qui remontent aux cavernes) et, tout particulièrement, dans la garde et le maintien de la sépulture, dont la fonction est de marquer la distinction entre le mort et le vivant, la coupure entre la nature et la culture, l'animal et l'humain. Ce n'est pas un hasard si l'Antigone de Sophocle est emmurée vivante; car la prison de la demeure souterraine où elle doit descendre nous renvoie à la question de la différence entre le vivant et le mort. Ne s'écrie-t-elle pas du fond de son tombeau: ‹‹ je suis encore et ne suis plus parmi les hommes; séparée à la fois des vivants et des morts ››. Comment ne pas reconnaître ici ‹‹ l'impitoyabe refrain de l'"aître" boulimique (non pas l'être) dont nous parle Balac ? - l'aître (étant) un enclos de couvent ou de cimetière entourant l'église ››. Il y a entre le lamento d`Antigone et celui du sujet anorexique d'évidentes ressemblances. Mais, à la différence d'Antigone, ce n'est pas pour autrui ou par piété que ce dernier agit; il n'œuvre que pour lui-même et que par lui-même, en s'appuyant sur des ressorts internes. Une telle expérience va souvent de paire avec un sentiment d'écartement chez celui qui la vit. Comme s'il était enfermé vivant dans un cercueil, inanimé; comme s'il vivait replié dans une citadelle de silence, sans autre. Là où le secret et le mystère ont leur droit le plus absolu. Car le silence n'est pas forcément imposé. De manière générale, le sujet anorexique ne veut pas parler. Sa douleur se veut muette dans la complétude insondable d'une tombe inaccessible et protégée avec soin qui le maintient en vie et lui permet d'acquérir un sentiment d'invulnérabilité (ou de sécurité). ‹‹ Sa timidité, une deuxième peau bien agréable, une pantoufle fourrée qui la réchauffait ››, nous souffle ainsi La femme au petit renard de Violette Leduc. ‹‹ Retiens-toi, tais-toi, prends garde à toi (...) ›› Enveloppé voluptueusement dans le silence ouaté de cet inpace qui apparaît comme un ultime rempart au vide et à la dépression, le sujet anorexique se vit pourtant comme s'il était mort de son vivant, écarté du monde des vivants. L'absence de nourriture, le corps réduit à l'état de squelette sont autant de manières de mimer la mort (ou le mort, "l'innombrable foule des morts" qu'il garde enseveli(s) en lui), parfois sa vie entière, à son insu. On retrouve chez lui sur bien des points, des traits d'Antigone: sa dureté, son intransigeance, son exigence d'absolu et ce, malgré les différences d'époques, de lieux ou de croyances. Tout comme elle, il n'admet ni les conseils ni les remontrances, et se déclare "seul juge". Qu'on prenne garde cependant, car sa révolte est dépouillée de toute transcendance: elle ne se réfère ni à une tradition religieuse ou familiale ni à une cause. Dans son acte, il n'y a aucune valeur, aucune foi. C'est un mouvement quasi nietzschéen, le mouvement d'un "éternel retour", de ce retour à l'homme qui ne veut dépendre de rien ni de personne. Mais celui-ci a beau faire, il ne peut échapper au poids insupportable du passé: celui des antiques secrets de famille, honteux et bien cachés qui le retiennent à jamais dans la prison d'une souffrance qui s'installe dans la fatalité. De ce point de vue, Raimbault et Eliacheff ont jugé bon de remonter loin dans le temps, jusqu'à l'origine de la malédiction qui pesa sur le genos des Labdacides, pour illustrer les vraies raisons du comportement suicidaire d'Antigone: le rapt de Chrysippe par Laïos, père d'Œdipe, puis le viol homosexuel qui entraîna la mort du jeune garçon... alors que Laïos avait été lui-même séduit et violenté par le dieu Poséidon dans la prime adolescence. Résurgence donc, avec Chrysippe, du poids d'une réalité reniée et jugée par la Grèce ancienne comme plus ou moins déviante, indigne du citoyen adulte; retour du refoulé qui fournira la matière d'un récit aux déterminations secrètes, puisque c'est à partir d'une faute ancienne ‹‹ que la malédiction vise le fondateur paradigmatique de l'homosexualité et interdit toute filiation, tant au niveau de l'ancêtre qu'à celui d'Antigone. Faute sexuelle, mort, stérilité: autant de points d'ancrage dans cette généalogie ››. Antigone n'aura connu ni l'amour, ni le mariage, ni la maternité. A l'instar de l'aïeul homosexuel réprouvé, elle incarne "la mort des sexes", autrement dit la rupture des rapports avec l'Autre et la fin de la procréation tant redoutée par la Grèce ancienne, laquelle fustige la vierge pour avoir contrevenu à ses devoirs de génitrice (le mot "vierge" désignant dans son sens primitif la célibataire). Dans toute la poésie grecque, la vierge est volontiers comparée à une pouliche qu'Eros et les liens du mariage contribueront à juguler et à domestiquer. Comment s'étonner alors de ce que Créon est devenu fou de rage à l'idée que la jeune fille veuille lui dicter sa propre loi ! Quant à Luce Irigaray, si elle a fait retour à la figure d'Antigone lors des revendications féministes, c'était pour reconsidérer le contenu du droit civil qui ne respecte pas la généalogie des femmes, et pour proposer ‹‹ d'inscrire le droit à la virginité comme appartenant à la fille et non au père, au frère, et au futur mari. ›› Car elle pensait que ‹‹ le droit à la virginité doit faire partie de l'identité civile des filles en tant que droit au respect de l'intégrité physique et morale ››, qualifiant d'"incivils" les hommes qui considéraient les enfants et les filles vierges en particulier comme leur bien, ‹‹ ce qui correspond à des incestes symboliques ›› - pour ne rien dire ‹‹ des incestes réels qui existent aussi et beaucoup plus que cela ne se sait ››. Souvenons-nous à cet égard de Simone Weil, surnommée "la Vierge rouge", qui ‹‹ aurait peut-être tué pour empêcher un viol ou s'en défendre elle-même ››. D´autant que ‹‹ rien ne lui faisait plus horreur que le viol ››. Se comparant elle-même à une pierre stérile sur laquelle le grain ne pouvait germer, elle se déclarait même franchement hostile au mariage, allant jusqu'à dire que celui-ci était ‹‹ un viol consenti ››. Pour elle, une seule chose comptait sur terre: la révolution qui donnerait à manger à tout le monde. ‹‹ Il paraît que l'Antéchrist est au Puys ››, chuchotait-on. ‹‹ C'est une femme. Elle est habillée en homme. ›› Bien sûr, elle eût préféré être un garçon. Mais ce qui la caractérisait avant tout, c'est qu'elle faisait davantage appel à l'autonomie du sujet et sa libre décision qu'à une société se référant à l'obéissance, à l'assujettissement. Voici ce qu'elle écrit en 1934: ‹‹ La bonne volonté éclairée des hommes agissant en tant qu'individus est l'unique principe possible du progrès social. ›› Dans ce but, il fallait réagir à la subordination de l'individu à la collectivité, et pour commencer, ‹‹ refuser de subordonner sa propre destinée au cours de l'Histoire . ›› Qu'est-ce à dire, sinon qu'elle se révoltait d'abord contre un destin funeste, contre ce que Rimbaud appelait "l'infini servage de la femme", pour s'accomplir, pour devenir elle-même ? Ce qu'elle voulait préserver coûte que coûte, c'était sa liberté, son fou, le fou qui seul dit la vérité sans craindre d'être puni. Cette passion pour la Vérité n'est pas restée sans écho, semble-t-il. Car chaque époque a ses révoltes têtues, hors les normes de la société. Simone de Beauvoir de noter ainsi dans Les mémoires d'une jeune fille rangée: ‹‹ Je prétendais soumettre les hommes à la même loi que les femmes (...) Je m'entêtai donc, en dépit de l'opinion publique, à exiger des deux sexes une identique chasteté . ›› Malgré les apparences, notre siècle continue d'éprouver la nostalgie d'une "pureté", d'une "innocence" telle que nous la suggérait Paul Claudel quand il écrivait que l'amour cherche à ‹‹ refaire d'un homme et d'une femme cet être qui existait dans le Paradis ››. Que le heurt de l'individu et de l'Etat soit nourri ou non par la foi dans une justice divine, c'est toujours le drame de l'être humain face à un ordre qu'il récuse, à une vie qui lui a été imposée, qui lui a appris ‹‹ à s'effacer ››, à contrôler son langage, à censurer ses désirs, ‹‹ à dire et à faire exactement ce qui devait être dit et fait ››, ne revendiquant ‹‹ rien ›› et osant ‹‹ peu de choses ››. On ne s'étonnera pas, dès lors, de déceler des évocations de l'anorexie dans les œuvres d'auteur(e)s qui n'ont pas voulu mener une vie "comme tout le monde", qui ont cherché à préserver les chances de l'idéal: ‹‹ être aimée, être admirée, être nécessaire à quelqu'un ››, voire échapper à la prison des sexes en allant jusqu'au bout de la "volonté d'être" et de la "volonté d'agir" prônées et considérées par Simone Weil comme les éléments profonds du féminin et du masculin en elle. Il semble que l'autre sexe, sans être toujours l'ennemi, soit celui qui fait peser sur l'intégrité de l'être les plus graves dangers. Le propre de la femme n'est-il pas de parcourir l'Histoire tout en étant niée ? L'expérience de l'éducation qu'on a tenté de lui inculquer lui a suffisamment fait pressentir que la relation de l'homme et de la femme est toujours celle de gouvernant à gouverné, et que l'on est loin d'avoir obtenu la parité. Ce pour quoi Valérie Valère s'en prit très tôt aux lois écrites des hommes et à ses représentants, aux médecins surtout: ‹‹ je ne les aime pas (...) tous ces gens (...) qui ont le pouvoir . ›› Plus grave peut-être encore, et en tout cas plus constant tout au long du récit de Valérie est la distinction entre deux mondes non communiquants: d'un côté celui des adultes et de l'hypocrisie sociale et de l'autre, celui des enfants, voués au mutisme, à la solitude, à l'incompréhension. Sans doute Valérie fut-elle isolée par son entêtement, par sa volonté de dire "non" à une vie de compromissions et de lâchetés qui lui apparaissait sordide et mensongère. Et pourtant il est bouleversant de voir cette fillette craindre non pas la mort mais la démission qu'on attendait d'elle. Elle qui, à l'instar d'Antigone, voulait seulement faire ce qui lui semblait juste. Or, pour être juste, ‹‹ il faut être nu et mort ››, proclamait déjà Simone Weil, c'est-à-dire sans désir. (On notera que, dans la tradition biblique, Adam et Eve n'ont recours aux vêtements qu'après la chute). C'est la hantise de la pureté, de l'intégrité qui provoque chez Valérie, comme chez Simone d'ailleurs, le refus de manger (de l'arbre de la connaissance du bien et du mal tu ne mangeras pas), ce qui l'amènera inévitablement à vouloir la mort, à considérer celle-ci comme l'unique porte de la vie véritable, de la Vérité (car, le jour où tu en mangeras, tu mourras certainement (Genèse, 2, 8-17)). Aussi Valérie écrit-elle dans Le pavillon des enfants fous: ‹‹ Je saurai bientôt, je vais sauter de la tour la plus haute... et ce sera un soulagement immense de s'écraser enfin avec violence sur un trottoir pavé de vérité. ›› ‹‹ La Vérité existe ››, dit également l'intégriste. ‹‹ Elle est une. Elle est toute . ›› De ce point de vue, Simone Weil ne fut pas exempte d'un certain intégrisme catholique. ‹‹ Il faudrait purger le christianisme de l'héritage d'Israël ››, assurait-elle, après qu'elle eut renoncé au judaïsme à une époque où l'antisémistisme était dangeureusement croissant. Si elle a d'abord rendu grâce aux récits des Pères du désert, dont l'ascèse avait pour but d'entraîner un affaiblissement de la chair et de ses exigences avec la seule aide de Dieu, c'est avec Saint-Antoine, auquel la chair apparaissait comme une puissance diabolique habitant le corps de l'homme, qu'elle s'éloigna définitivement de la tradition juive. Son anorexie est la métaphore centrale de cette identification avec les ermites du christianisme qui regardaient la chair comme l'adversaire de l'esprit (Du fruit de l'arbre de la connaissance, il ne fallait pas désirer le goût) et vivaient avec l'indigence pour compagne. A leur exemple, elle dormait à même le sol, refusait de soigner la tuberculose qui se surajoutait à son état de dénutrition et vivait dans le dénuement, ainsi que dans le manque - ce manque innommable, parce que désirer quelque chose, c'était impossible pour elle; il fallait désirer rien pour s'élever à la vérité. Le désir étant opposé à la piété. Pour dire les choses en bref: Simone Weil allait à la révélation du divin et non à la "chute" et au châtiment. De nos jours, les anorexiques se réfèrent à des thèmes bien différents des thèmes antiques ou mystiques, mais l'idée de manger, d'être esclaves de leur appétit continue à les terrifier. Dans toutes les traditions, celui qui tend à égaler les dieux ou le Créateur en cherchant à se soustraire aux vicissitudes de la condition humaine et du même coup à l'œuvre de l'avenir (qui est histoire de l'humanité) est toujours puni d'une sanction foudroyante. Voici ce qu'écrit le psychanalyste Bernard Brusset: ‹‹ On se souvient que Tantale ayant été invité à partager le festin des dieux déroba à leur table l'ambroisie qui rend immortel; en châtiment, ils lui confèrent l'immortalité, mais aux enfers où il est constamment en proie à la faim et à la soif; les eaux de la rivière se retirent dès qu'il se penche sur elles, la branche de l'arbre élève hors de sa portée le fruit qu'il veut cueillir . ›› Outre le symbole du désir inextinguible de l'homme, semblable à la faim, à la soif insatiable, on perçoit ici un autre aspect de la morale grecque: se refuser à un acte naturel, c'est se condamner à une absurdité sans fin, à des actes stériles, dénués de sens, à une peine aussi démesurée que "la faute" commise envers Dieu. On ne saurait sous-estimer le rôle joué par ce recul de l'homme devant ses besoins physiologiques. Cela était d'autant plus facile que la morale reposait naguère sur des interdits transmis par la tradition et imposés à tous par la pression sociale. Tous les contes de Karen Blixen traitent de la vengeance, de la Nemesis à laquelle elle s'est exposée en écrivant sous le nom masculin d'Isak Dinesen, par référence au premier amour biblique - la Bible nous disant à propos d'Isaac, fils d'Abraham, qu'il aima Rebecca et qu'avec elle, il ‹‹ se consola après sa mère ›› (Genèse XXIV) qui venait de mourir. Daniel Sibony commente le texte de la manière suivante: ‹‹ il peut l'aimer pour la femme nouvelle qu'elle est et pour l'ancienne qu'elle remplace: la "première" (...) La femme en question, Rebecca, se trouve d'ailleurs être de la famille du père, en plein dans l'origine qui s'évide (la femme d'Abraham étant d'ailleurs aussi sa sœur... Ma sœur, ma bien-aimée dira le Chant des Chants) . ›› Ainsi donc, l'inceste frère-sœur, vieil idéal d'amour, transparaît sous le pseudonyme de Isak Dinesen, alias Karen Blixen. Par ailleurs, Isak signifie en hébreu "celui qui rit." Car lorsqu'elle lui donna naissance, Sarah dit: ‹‹ Dieu m'a créée pour rire afin que tous ceux qui entendront rient avec moi. ›› (Genèse XXI, 6) Eclat de rire qui exprime la mise en doute des certitudes, des vérités toutes faites mais surtout la mise en doute de soi-même, plus profonde, en ce qu'elle met radicalement en question l'identité sexuelle de Karen Blixen: homme ou femme ? Qu'importe ! Pour elle, il s'agit avant tout d'échapper à la détermination sexuelle, de se transcender, pour connaître la jeunesse de l'esprit. Il est difficile ici de ne pas faire le lien avec Kafka, quand il déclarait à son ami Janouch: ‹‹ Je feins la gaieté pour me dissimuler derrière elle. Mon rire est un mur en béton. ›› Proche de la mélancolie, l'humour et l'ironie de Karen Blixen en participe plutôt qu'elle ne la combat, malgré ses efforts pour nous présenter les aspects riants de sa personnalité. La plus forte impression que Judith Thurman retire du conte Carnaval, ‹‹ c'est son désir insatiable, ce désir métaphorique, qu'elle peut assouvir précisément parce qu'elle joue tous les rôles ››. En prenant un pseudonyme, elle brouillait d'un coup le jeu des oppositions traditionnelles homme-femme et pouvait se livrer en toute liberté, sans contrainte ni entrave d'aucune sorte, à tout l'essor de ses rêveries érotiques. C'était regarder très loin dans l'avenir... et ce conte mérite une attention minutieuse, car il permet de réfléchir à la confusion des genres, à cette quête effrénée du Même qui caractérise les deux dernières décennies, laissant toute une génération aux prises avec le désir inassouvissable d'une impossible fusion avec les êtres et les choses. Non plus la verticalité de la femme, fille du Père-Tout-Puissant, mais une horizontalité de la fraternité, une sorte de "transcendance horizontale" - sans référence à une religion constituée - qui renvoie au mélange illicite du masculin et du féminin. Peut-être Simone de Beauvoir s'en approchait-t-elle déjà dans Les mémoires d'une jeune fille rangée, lorsqu'elle évoquait le mariage: ‹‹ Moi je voulais qu'entre mari et femme tout fût mis en commun. Cela excluait qu'on aimât quelqu'un de différent: je ne me marierais que si je rencontrais, plus accompli que moi, mon pareil, mon double . ›› La filiation entre le fantasme du double et le mythe de l'androgyne transparaît au travers de ces lignes, rejoignant l'image biblique de Abraham et de Sarah, de l'inceste frère-sœur, qui tient une place sous-jacente aussi bien dans l'œuvre de Karen Blixen que dans celle de Valérie Valère. Le fait que le double soit conçu de sexe opposé est évidemment significatif: il désigne à l'origine deux éléments identiques qui forment en fait un tout indissociable, il figure le complément indispensable auquel tout être humain devrait être réuni selon l'unité originelle de l'androgyne évoqué par Aristophane dans le Banquet de Platon. Et par le fait que le couple androgynique se suffit à lui-même, il est parfait. Simone de Beauvoir d'affirmer à ce sujet: ‹‹ Le couple heureux qui se reconnaît dans l'amour défie l'univers et le temps, il se suffit, il réalise l'absolu. ›› Si cet idéal de perfection n'est pas possible, mieux vaut alors rester seul. L'alternative "tout ou rien" se retrouvant du reste dans la relation à l'objet alimentaire: se remplir indéfiniment ou rester vide. Aujourd'hui, le mot "célibataire" n'équivaut plus à vierge. Celui-ci évoque plutôt le choix de vivre seul, sans autre, et témoigne d'une certaine règle d'autonomie qui est le propre de notre temps. C'est toute la question narcissique qui se réinvestit dans le célibat tenant lieu de virginité ‹‹ comme déploiement de l'absence de trace ›› et ses excès sont toujours à craindre, surtout quand le sujet n'a plus besoin d'un être autre et qu'il semble exclure et l'idée de relation et la nécessité d'un partenaire pour engendrer. L'idéal, c'est de se suffire. C'est ainsi que l'aménorrhée qui s'accompagne généralement d'un désintérêt sexuel, peut avoir chez la femme anorexique ‹‹ la valeur d'une grossesse ››, la femme enceinte étant de toute manière, au même titre que la vierge, ‹‹ la plus juste approximation de l'androgyne ››. La tradition chrétienne qui veut que Marie ait conçu Jésus hors-la-loi-naturelle, entre pour beaucoup dans ce fantasme de parthénogénèse qui se trouve confirmé dans la position des jeunes filles anorexiques. Le désir d'enfant s'avère ainsi comme la promesse d'une possible restauration androgynique, et celles-ci désirent "être enceintes" comme d'autres, jadis, désiraient prendre le voile pour entrer en communion avec le Christ. Mais tel désir peut malheureusement s'infléchir en vœu de non-être, envie de mourir. Un auteur comme Clérambault n'a pas manqué d'insister sur la légitimité d'un tel passage à l'acte, en particulier dans le cas où le sujet manifesterait de l'anxiété altruiste: ‹‹ Dans tous les cas, le sujet avant de se suicider, est apte à tuer ceux pour lesquels il a sans cesse autant d'anxiété que pour lui-même . ›› Profondément convaincu que lui ou son enfant, c'est la même chose, celui-ci choisit d'ailleurs ses métaphores dans le registre chrétien: "il est la chair de ma chair; il est mon sang". Cela permettant d'expliquer l'étonnante absence de conscience chez certaines mères maltraitantes qui torturent leur enfant sans même s'en rendre compte. ‹‹ Imagine deux poissons dans un bocal ››, suggère Ullrich à sa sœur Agathe dans L'homme sans qualités de Musil. ‹‹ Ne nous soucions pas de savoir s'ils sont deux ou un seul en réalité. ›› Est-il besoin de préciser que ces images évoquent l'amour de Narcisse pour sa sœur jumelle Echo, tel qu'il est rapporté par Pausanias ? ‹‹ Ressembler, c'est aimer ››, comme l´affirme Valérie Valère. Le thème de l'amour fraternel est un Leitmotiv qui revient constamment dans le discours anorexique. L'aimé fait fonction de "jumeau", ressenti comme indispensable et jamais suffisant pour l'amour minimum de soi (Freud l'a expliqué comme la projection de "l'idéal du moi"). Nous avons d'une part un véritable archétype - l'archétype gémellaire - et d'autre part le thème du double qui contient virtuellement celui de l'inceste: un être et sa réplique, créé par le sujet lui-même, dont on imagine, dans le ventre plein de la mère, les noces éternelles. Otto Rank de noter à ce propos: ‹‹ L'idée que les jumeaux se sont créés eux-mêmes me paraît se manifester avec évidence dans la croyance très répandue d'après laquelle les jumeaux d'un sexe différent peuvent accomplir l'acte sexuel déjà avant leur naissance, dans le corps de leur mère et transgresser ainsi le tabou de l'exogamie . ›› Et dans la logique de cette vieille croyance, où les jumeaux ne dépendent que d'eux-mêmes et de personne d'autre, l'état androgynique est nécessairement privilégié. Le rapport fusionnel est total au point que l'Autre est devenu le Même. Mais cette forme d'amour qui ne distingue nullement l'amour de l'autre de l'amour de soi présente une pente fatale et débouche finalement sur le repli sur soi: ‹‹ Alors, la nuit les cernant, Talmède et Dalmète se couchent l'un dans l'autre et se resserrent sur Soi . ›› Les anciens Grecs avaient déjà présagé les dangers de l'amour-passion. Ainsi, le malheur d'Antigone annonce la destinée funèbre du double narcissisme. Si l'un des deux meurt, il convient que l'autre meure lui aussi, et dans la même loge que le premier (Hémon, son fiancé, se donne la mort sur le cadavre d'Antigone): telle est, en définitive, la figure la plus emblématique de la reconstitution androgynique !
 
 

 
 
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