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Sardegna Madre - L'Ile et l'Autre |
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Home Download (PDF, 306 pages, 0.8 MB) I. Observations historiques Volonté d'intégrité L'anorexie à ses débuts La pratique de l'isolement La boulimie et son rapport avec l'anorexie Le défi de l'indéfinition II. A la recherche de l'unité perdue La quête de l'identité Le complexe d'Antigone Elle et son Double Pour une métaphysique de la sexualité III. Le mythe de l'androgyne Le désir de devenir une seule chair Le déni et la séparation Tout par la bouche: un plaisir d'organe Nostalgie du chant IV. Les nouveaux castrats Bibliographie
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Home Le désir de devenir une seule chair Selon le premier récit de la Création de la Genèse, Adam, l'homme originel, apparaît sous un aspect hermaphrodite, image d'une unité première encore indifférenciée et antérieure au surgissement du temps, conçue comme sphérique, « œuf primordial » ou « embryon de l'Immortel » et présentée dans de nombreuses cultures comme l'innocence ou l'âge d'or à reconquérir. Chez les latins, l'indécision sexuelle des dieux fut chose fréquente, de même que la mythologie grecque propose un grand nombre de divinités bisexuelles comme Adonis, Dionysos ou Aphrodite. Au reste, cette association de l'origine, de la bisexualité et de la sphère ovoïde se retrouve dans Le Banquet de Platon, où il est dit qu'au début des temps était un être unique sphérique qui pour la forme comme pour le nom - Androgyne est son nom (andro, mâle / gyne, femelle) - tenait à la fois du mâle et de la femelle avec quatre bras et quatre jambes, deux organes de génération et deux têtes. Mais cette constitution donnait aux hommes une vigueur rayonnante et une puissance spécifique telles que très vite ils décidèrent de s'en prendre aux dieux, d'escalader le ciel pour les attaquer. Alors, un dieu en colère les coupa en deux moitiés pourvues chacune d'un visage, afin qu'elles se regardent et mènent une existence différenciée, les arrachant de ce fait à leur félicité circulaire. Aristophane de commenter: « C'est sans doute de ces temps reculés que date l'amour inné de l'homme pour son semblable, l'amour qui tente de retrouver notre condition première, de refaire l'unité rompue et de rétablir ainsi la nature humaine. » A partir de là, ces deux tronçons, jetés au hasard dans le monde, vont errer et se chercher, malheureux et incomplets, jusqu'à ce qu'ils "reconnaissent" celui ou celle qui, de toute éternité, représente la "moitié" disparue. C'est leur destin, leur fatalité: s'ils y échappent, ils ne pourront jamais se réaliser. Ajoutons cependant que les hommes qui sont amoureux des femmes ou les femmes qui aiment les hommes ne forment qu'une catégorie d'êtres humains. Il y en a deux autres: les femmes qui se tournent plutôt vers les femmes parce qu'elles sont "une coupure de femme" et les hommes qui aiment les hommes et qui ont du plaisir à s'enlacer à eux, parce qu'ils sont "une coupure d'homme". De ces trois catégories, Platon privilégiait moralement la troisième, car l'amour, selon lui, ne devait pas s'arrêter à l'amour de l'Autre, à une relation intersubjectice, c'était une aspiration à la Beauté dans sa neutralité intelligible, en vue de l'immortalité. Et là on peut soupçonner qu'il désirait le retour au Même, à l'Origine, source de volupté, qui est bien un souvenir, non pas du voyage de l'âme avant la naissance, mais d'un lieu souterrain, en forme de grotte... >>>> Lire la suite
Patricia Bourcillier, Androgynie & Anorexie, 306 pages, PDF, 0.8 MB
Un couple formé de deux êtres semblables permettrait-elle plus facilement la fusion et l'unité ?
Convoiter cette unité, chercher à l'obtenir, est en tout cas ce que Platon nommait amour. Dès lors
le sillon était tracé. Sur les bases du discours d'Aristophane, une tradition tenace reconduisait la
conception d'un "amour fou", fusionnel et unique. Platon, l'Origine, mais Platon, aussi, la fatalité
! Car dans le même temps où le philosophe inculquait à la postérité l'idéal d'une union passionnelle
et exclusive, on le voyait se détourner de l'amour ayant le corps pour objet. Comme si le rêve de
l'androgynie ne pouvait advenir qu'au prix du renoncement à l'acte charnel. Au passage, il est
important de noter que l'androgyne, à l'image de la divinité grecque bisexuelle, a dès le départ une
nette tendance à la masculinité. Bornemann nous fait même remarquer que cet être créé à la
ressemblance des dieux est ‹‹ la figure idéale du pédéraste ›› qui trouve le vagin hideux; mais le
pénis, les seins et le séant fort beaux . Qu'on pense au mythe d'Orphée qui propagea en Grèce
l'amour des jeunes garçons, sous-tendu par une croyance en la supériorité du mâle et favorisé par
les obstacles intérieurs et extérieurs aux rapports avec les femmes.
‹‹ La fixation à la mère... rend plus difficile la fixation à un autre objet féminin ››, écrit Freud
dans Un souvenir d'enfance de Leonard de Vinci (1910). Dans ce cas, la mère continue à exercer une
trouble fascination qui pousse l'enfant à s'imprégner d'elle au point de s'identifier à elle et ‹‹
il prend alors sa propre personne comme l'idéal à la ressemblance duquel il choisit ses nouveaux
objets d'amour ››. Ce qui expliquerait le sentiment de ‹‹ l'autre moitié d'orange ››, si fréquent
chez les homosexuels qui ne se sentent eux-mêmes que lorsqu'ils tombent amoureux d'un autre comme
eux.
Toutefois, le mythe de l'androgyne primordial hante pareillement les hétérosexuels, comme en
témoignent des textes divers. Ainsi pour la poésie surréaliste, ‹‹ l'unité intégrale, organique et
psychique ›› du couple, dont les deux éléments ne se différencient plus l'un de l'autre, se réalise
dans la première relation d'objet: la relation au sein maternel . Réflexion qui rejoint l'idée
freudienne d'une substance originellement Une dont les fragments dissociés ‹‹ chercheraient à
travers l'instinct sexuel à se réunir ››. Il est d'ailleurs intéressant de constater que l'amour de
l'homme pour la femme était aux yeux du poète Eluard une véritable initiation au salut. (‹‹ C'est à
partir de toi que j'ai dit Oui au monde. ››) Alors qu'Aragon soutenait que ‹‹ l'homme ne naît pas
naturellement bon ››, il peut le devenir grâce à sa femme: ‹‹ Je suis l'ennemi de ce règne de
l'homme qui n'est pas encore terminé. Pour moi, la femme est l'avenir de l'homme. ›› En d'autres
termes: c'est d'elle qu'une humanité encore dominée par les hommes et les valeurs masculines a
besoin pour retrouver son harmonie. N'oublions pas que la première créature vraiment humaine ce fut
la femme, puisque, selon le premier récit de la Création dans la Genèse, Adam n'était pas mâle avant
la création d'Eve, mais androgyne. La sexualité humaine commence donc avec Eve; elle est ‹‹ la
conduite du Manque ›› qui permet à l'homme de sortir de lui-même et de rejoindre l'autre puis
l'ouvre à la con-naissance. (Dans la pensée hébraïque, telle que nous la présente l'Ancien
Testament, "connaître" possède la signification de l'acte conjugal; ainsi Adam "connaît" Eve.)
Des écrivains et des poètes ont éprouvé et chanté cette fascination exercée par l'acuité d'existence
et d'extase provoquée par ‹‹ cet évènement sans égal ›› (J. Romains) qu'est le coït (du lat. coire,
"aller ensemble"). Un thème qui rejoint ici par bien des traits la vision totalisante de l'amour
mystique ou romantique. Baader, le théosophe allemand allait jusqu'à prétendre que ‹‹ par sa
constitution ostéologique, l'homme est déterminé à un amour qui tend vers la restauration de
l'Androgyne primitif ››. ‹‹ En effet ››, ajoute-t-il, ‹‹ l'ostéologie nous apprend que les bras sont
les prolongements des côtes; or, en faisant les gestes de l'amour, l'homme prend la femme dans ses
bras; aucun animal ne peut faire de même; dans ce geste propre à l'homme il y a le désir de
réintégrer la femme dans son corps, de la remettre à la place de la côte enlevée lors de la chute .
›› Comme il est dit dans la Genèse (2, 24): ‹‹ l'homme quittera son père et sa mère et s'attachera à
sa femme et ils deviendront une seule chair ››, devenir Un semble être le but de la vie humaine.
Plus net encore est le texte d'inspiration gnostique rapporté par Clément d'Alexandrie, selon lequel
les vérités enseignées par le Christ deviendront intelligibles ‹‹ ...quand le vêtement d'opprobre
sera foulé aux pieds et que les deux deviendront Un, et l'homme avec la femme ni homme ni femme. ››
Dans la perspective gnostique, connaissance et rédemption vont de pair. L'amour est sur terre le
moyen d'obtenir la rédemption, mais à la condition que l'homme et la femme ne soient intérieurement
ni homme ni femme. Jung note d'ailleurs à ce propos que ‹‹ l'androgynie du Christ est la concession
la plus grande que l'église ait faite au problème des contraires ››. Selon la doctrine chrétienne,
il existe, au demeurant, une étroite corrélation entre Adam et le Christ. La divinisation à laquelle
l'homme est convié lui fait retrouver cet androgynat perdu par l'Adam différencié et rétabli grâce
au Christ - Nouvel Adam, ‹‹ héros-crucifié-ressuscité-sauveur ››. Qu'on évoque le Banquet de Platon
ou encore les doctrines des gnoses chrétiennes, le romantisme ou le surréalisme, l'androgynie est
toujours présentée comme l'état initial qui doit être reconquis, le bonheur suprême. Las, seule la
mort confère à l'être cette unité détruite par la vie, dans la mesure où, derrière la recherche de
l'Amour, se dissimule l'aspiration à une existence paradisiaque, au retour à l'indistinction
primordiale.
‹‹ Il n'y a pas d'amour de la vérité sans un consentement total, sans réserve, à la mort ››,
affirmait Simone Weil; car c'est cette mort qui donne accès à la lumière dont le Christ est la
véritable porte (Christus janua vera). Toutes les initiations traversent une phase de mort, sous la
forme d'un sacrifice, avant d'ouvrir l'accès au règne de l'esprit, à la vie véritable: mors janua
vitae. Les psychanalystes partagent l'opinion des mystiques, quand ils notent qu'en tout être humain
et à tous ses niveaux d'existence coexistent la vie et la mort, Eros et Thanatos, à savoir une
tension entre des forces contraires. ‹‹ Ressembler à un tubercule, être recouvert de terre, ne plus
supporter l'arrachement des entrailles ›› comme l'écrit Violette Leduc, c'est encore une fois
assimiler la terre à la mère et réaliser le retour tant désiré à une totalité sans fissure, au
séjour dans un lieu originel où le sexe n'était pas encore déterminé. L'idée est toujours la même:
mourir à une forme de vie pour renaître à une autre forme, régénéré par le contact vivifiant avec la
terre. C'est en ce sens que le corps de l'anorexique témoigne du discours qui l'habite: celui du
questionnement sur sa propre définition en tant que le sexe ne veut pas savoir de quelle "côte" il
est. Pour naître au désir, le sujet devrait renoncer à être cette unité merveilleuse: il devrait se
séparer, se différencier du corps maternel. Or, dans la pensée anorexique, enfanter et naître, être
mère et enfant, s'enchevêtrent et se fondent parfois, jusqu'à devenir indiscernables et
inséparables. Désir "pervers" qu'il faut mettre en relation avec la fascinante et redoutable
nostalgie de la sphère qui précède de loin la naissance et se rapporte à l'état de béatitude dont le
fœtus a joui dans le ventre de sa mère. C'est pourquoi on peut considérer l'anorexie comme une
Robinsonade. Dans la vie d'un tel sujet il n'y a pas de place pour l'Autre. Isolé (de l'italien
isolato, "séparé comme une île"), hors société, celui-ci engloutit seul des nourritures qui ‹‹ ont
toutes le même goût de la terre ›› (Violette Leduc). ‹‹ Où suis-je, qui suis-je ? ›› se demande
ainsi Valérie Valère. ‹‹ Rien, nulle part ››. Retranchée dans son île intérieure, elle vit
inéluctablement dans un monde ‹‹ qui n'écoute rien ››; elle ne croit ‹‹ à rien ››; il n'y a chez
elle aucun appétit de connaître l'Autre, aucune curiosité.
Mais le sujet anorexique n'échappe pas toujours à l'alcool des métamorphoses, à la contagion des
saturnales qui conduisent à une exaspération de l'avidité sous ses diverses formes (boulimie,
jalousie, cupidité, ambition, érudition...) rejoignant l'aspect cannibalesque du mythe de Cronos
dévorant ses propres enfants, dédoublement d'un même hermaphroditisme. S'il n'est "nulle part", s'il
n'est "rien" ni "personne", cela veut dire qu'il est inaltérable, promis à une jeunesse et à une
beauté éternelles. Il va sans dire que dans notre société la beauté est ‹‹ un équivalent du phallus
en ce qu'elle éveille l'envie et le désir de l'autre ››. ‹‹ Pour la femme ››, écrit Pièr Girard au
sujet de L'affamée de Violette Leduc, ‹‹ la laideur et l'absence de charme constituent non seulement
un malheur, mais une faute . ›› La beauté étant, dans l'imaginaire, étroitement liée au divin.
Notons pourtant que si la beauté joue un rôle immense dans le désir, elle n'a pas seulement été
associée au divin, comme le veut Platon, mais aussi au mal, avec lequel elle a été quelquefois même
confondue. Les Pères de l'Eglise ont perçu très tôt le danger de la beauté féminine, le fustigeant
comme diabolique. Car, pour eux, ‹‹ s'occuper de son corps, le soigner le farder, c'(était) s'ériger
en rivale de Dieu et contester le créé ››. Non seulement la beauté suscite l'amour qui est une
espèce du désir, mais c'est bien de la puissance rebelle de la femme que vint la "catastrophe". Ce
pour quoi les victimes des procès de sorcellerie furent en grande majorité des femmes soupçonnées
d'avoir des accointances avec Satan. Dans la tradition cabalistique, Lilith, la première femme,
créée avant Eve avec de la terre et de la glaise et en même temps qu'Adam, est d'ailleurs femme du
démon. ‹‹ Nous sommes tous les deux égaux, dit-elle à Adam, puisque nous venons de la terre . ››
Là-dessus, ils se disputèrent tous deux et Lilith, qui était en colère, prononça le nom de Dieu et
s'enfuit pour donner carrière à ses vices.
Dans cette vieille légende talmudique, la femme tend à se révolter contre l'homme, comme Satan
contre le Créateur (on sait la devise de Satan: Non serviam, "Je ne servirai pas"), et elle est
punie d'une sanction foudroyante. Rejetée dans l'abysse, au fond de l'océan, elle ne cessera d'être
tourmentée par une perversion du désir qui l'éloignera à jamais de toute participation à la vie
sociale. Or la rebellion à la condition féminine, telle que l'anorexique la met en scène, repose sur
l'idée d'une insoumission totale au monde extérieur, d'un refus de toute concession, de toute
dépendance, dont on connaît l'aboutissement. Contre toute recherche d'un "éternel féminin", le corps
réduit à l'os révèle l'abîme où la femme a été précipitée (où il faut lire le mot "révéler" dans son
sens littéral de "retirer le voile" qui recouvre l'abîme); il nous invite à une réflexion sur
l'essence du féminin que l'histoire a tenté de dénier. De ne pouvoir s'identifier à Eve, tirée d'une
côte d'Adam, pousse naturellement les femmes rebelles à d'autres types d'identification. De là, la
place de l'androgynie dans leurs fantasmes, ainsi que l'étrange fascination qu'exercent les
travestis sur maintes d'entre elles, ces êtres ambigus et troublants qui parodient la féminité ‹‹
telle que les hommes se l'imaginent ›› et la mettent en scène. Aussi Baudrillard déclare-t-il que
‹‹ sursimuler la féminité, c'est dire que la femme n'est qu'un modèle de simulation masculin ››.
Féminité toujours plus décadente de models toujours plus transsexuels, statues articulées au gré des
fantasmes des créateurs de mode, et qui servent de modèles aux femmes. Ceux-ci voudraient leur faire
croire qu'elles sont androgynes, libres et libérées, alors qu'ils leur font prendre ‹‹ l'apparence
pure d'un être dénué de sens ››. Dans cet anéantissement, Baudrillard voit une puissance. Mais
cette puissance, soulignons-le, il la prête à la féminité, non à la femme. Et sur ce point, il
semble parfaitement d'accord avec Lacan : ‹‹ La femme, ça ne peut s'écrire qu'à barrer la femme. ››
A de rares exceptions près, c'est toujours l'homme qui fait la mode, ne l'oublions pas. C'est donc
Lui qui revendique, avant tout, l'indifférenciation sexuelle. Il ne faut pas que le corps féminin
renvoie au reste du monde; il ne doit pas être promesse d'autre chose que de lui-même. La femme perd
ainsi toute valeur de provocation. Le moment où elle apparaît dans toute sa nudité sonne la note
initiale de son glas funèbre. Car la nudité chasse le sexe de son corps; elle prend la place du
voile. La chair profane se transmue en image sainte, nous ramenant à l'idée d'une a-sexualité
originelle, liée à l'illusion infantile d'éternité et de toute-puissance. Ultime effort pour retenir
le temps. Néanmoins, il est difficile de démêler ce qui l'emporte dans cette transfiguration: la
négation du sexe ou l'assomption transgressive de ce dernier. Car la mode mêle les contraires et les
pousse à leur limite, sur fond de rêve androgynique, envers solidaire d'un culte de la déesse-mère,
vierge puissante et immortelle, Isis, Artemis ou Marie mère de Dieu, réveillant par là même
certaines angoisses. Ainsi Sheila MacLeod:
‹‹ J'avais le sentiment d'être frappée d'un terrible anathème, pour un crime que je n'avais pas
commis. Pourtant, inconsciemment, je savais que le crime présumé était double: j'étais punie pour
le fait d'être femme, et pour le fait d'avoir grandi. En même temps, je ne me sentais pas du tout
une femme sur le plan sexuel. Un homme non plus. J'avais plutôt l'impression d'être neutre comme un
enfant se sent neutre peut-être . ›› Et d'ajouter plus loin: ‹‹ Je ne refusais pas l'être-femme,
parce que j'aurais préféré être un homme, mais parce que j'aurais voulu rester une petite fille .
››
Au demeurant, nous pouvons observer une crainte très prononcée de la croissance qui s'ouvre devant
le sujet comme un abysse: ‹‹ Je n'ose couper le cordon pour venir au monde dans ce monde ›› déplore
L'affamée . Sentiment souvent en conflit avec un grand besoin d'être aimé.
Bien sûr, les conditions de vie du sujet jouent un rôle capital et ses sentiments de sécurité et
d'épanouissement affectif auront d'autant plus de chances de s'accroître avec le temps, qu'il aura
reçu beaucoup d'amour au cours de ses premières années. Nous avons vu que, derrière l'anorexie, il y
a souvent une mère absente, entièrement absorbée par son propre chagrin, ou bien omniprésente, parce
que le mari est un père insuffisant, passif ou "occupé" ailleurs. L'enfant entretient alors avec
elle une sorte de rapport passionnel qui peut le pousser à rejeter la nourriture par peur de mettre
en danger, à l'intérieur de soi, le "bon objet extérieur" en l'incorporant. Par ailleurs,
l'anorexie, qui situe le mal dans la chair/chère, aurait ses sources dans l'impression de ne pas
avoir été désiré, donc de ne rien valoir, et dans le complexe du corps laid.
‹‹ Ma laideur m'isolera jusqu'à ma mort ››, se lamente Violette Leduc, tandis que Sheila s'enquiert,
au désespoir: ‹‹ Comment pourrais-je être jolie puisque la chair est laide par définition ? ››.
Dans Les enfants de Jocaste, Christiane Olivier nous montre comment la fille inaugure souvent sa vie
par le clivage corps-esprit, nul ne lui parlant jamais du clitoris, ‹‹ seul repère sexuel comparable
à celui de la mère ››. ‹‹ Le drame de la fillette ››, insiste-t-elle, ‹‹ est que son corps n'est
comme celui de personne. Elle n'a ni le sexe du père ni les formes de la mère. La petite fille se
voit nue, plate et fendue, ressemblant à ces poupons asexués que l'on vend dans les magasins . ››
Aujourd'hui, les fillettes ont assurément une préférence marquée pour la poupée Barbie, censée
incarner la perfection, réplique du "mannequin" dont le corps idéal, mince, érigé, fantasme écran du
corps-fétiche ne peut manquer d'évoquer l'image du phallus. Mais elles restent insatisfaites par
rapport à leur propre corps, continuant à viser un autre corps que le leur, toujours enclines à
chercher refuge dans le jeu de la coquetterie, avec ce désir de se sécuriser en séduisant, outre le
fait que la coquetterie est aussi ‹‹ une référence à quéquette, pénis ››. Ce comportement tenu pour
spécifiquement féminin signifie somme toute que le choc provoqué par la constatation du manque, de
la "castration", comporte une jalousie haineuse, non pas tant pour l'homme qui a le pénis, que pour
l'Autre-femme, figure de la mère préœdipienne, dont la petite fille et, plus tard, la femme croit
qu'elle l'a. Le fait est que le niveau d'identification est celui de vouloir être comme
l'Autre-femme supposée détentrice d'une puissance infiniment supérieure à celle accordée à un
phallus qui serait soumis à la problématique de l'avoir, et que cette envie de l'imiter, d'être à
son image et à sa ressemblance, produit, à un moment donné, un sentiment de concurrence et d'envie
envers elle. L'anorexie naît en partie de cette rivalité mimétique, de ce désir d'atteindre à la
perfection. Or l'écart est grand entre le corps idéal et la réalité. Il va alors de soi, que c'est
le corps réel l'origine de tous les maux, le salut ne pouvant venir que par le triomphe de la
volonté.
Ainsi, quand Simone Weil écrit: ‹‹ Je suis parce que je pense, je pense parce que je le veux, et le
vouloir est ma propre raison d'être ››; elle montre de façon saisissante que son aspiration va
bien au-delà de la visée haineuse ‹‹ d'arracher à l'autre-femme le phallus qu'elle n'a pas ››, de
‹‹ la quête par une femme de sa mère, de l'envie du pénis pour l'union avec la mère ›› que Daniel
Sibony prête à l'hystérique. Certes, la qualité désirable du pénis demeure, mais elle est refusée,
puisque l'Autre, comme celui qui peut susciter du désir, est nié dans son existence. Aussi
ajoute-t-elle: ‹‹ Le désir est impossible; il détruit son objet. Les amants ne peuvent pas être un,
ni Narcisse deux. (...) Parce que désirer quelque chose est impossible, il faut désirer rien . ››
Autrement dit, la différence des sexes est tout à fait impossible à accepter, puisqu'elle trouble
l'unité et entraîne un sentiment d'incomplétude qui renvoie au manque, à la privation, à la
dépossession. Pas plus le pénis que l'objet d'amour ne peuvent être à l'extérieur. Ils mettraient
en cause l'intégrité du sujet. En fantasme, ce dernier ne fait qu'un avec sa mère; ils sont une
seule personne en deux, un être unique, une seule chair. A cela il y a beaucoup de raisons, mais ce
fantasme, d'importance capitale, est naturellement la défense par excellence contre l'agressivité à
l'égard de la mère qui possède idéalement le phallus et se trouve, par conséquent, investie de la
puissance mythique de l'androgyne. Par ailleurs, en refusant l'objet-nourriture qui se confond avec
l'objet d'amour, le sujet refuse de détruire celui-ci, le protégeant de ses pulsions agressives par
le déplacement sur l'aliment qui le représente.
En français, le même verbe "aimer" se rapporte à la nourriture comme aux êtres, car le corps
s'incorpore à ce qu'il aime en le détruisant. ‹‹ La condition même de l'assimilation - la cuisine -
détruit ››, remarque justement Bernard Brusset; ‹‹ elle détruit en transformant l'aspect nature
(...) La mastication, la digestion achèvent le processus de destruction. En ce sens, consommer,
c'est détruire . ›› Tandis que Bossuet nous dit que ‹‹ dans le transport on se mange, qu'on se
dévore, qu'on voudrait s'incorporer (...) l'objet de son sentiment, pour le posséder, pour s'en
nourrir ››. En somme, l'amour serait semblable à la faim, puisqu'en fin de compte, aimer, c'est
désirer incorporer. En revanche, l'idée d'ingérer les aliments révulse le sujet anorexique; il y a
impossibilité d'incorporer l'objet (y compris l'objet-nourriture) dans la mesure où celui-ci est,
par son existence même, rupture de la continuité.
Nous avons vu que L'affamée de Violette Leduc associait les nourrritures qu'elle absorbait à la
terre . Or, certaines tribus africaines ont coutume de manger la terre pour faire naître le feu. On
dit alors que ‹‹ le ventre s'allume ›› (Amadou Hampate Ba. Kaydara). L'idée est toujours la même:
mourir à une forme de vie pour renaître à une autre; un désir de régénération (ou de rédemption
selon le lieu et l'époque) par la voie de l'autoengendrement qui souvent nécessite un passage par le
feu (ou l'ordalie). Mais ‹‹ retourner dans la mère, c'est en fait y demeurer ››, observe Pièr
Girard, ‹‹ la désirer sexuellement, ce n'est jamais qu'accepter son emprise, sa tutelle, c'est
adopter ses vues, rentrer en elle, consentir à ne jamais se séparer d'elle . ›› Dans la gestation à
laquelle il souhaite revenir, réalisant le mythe platonicien, le sujet anorexique s'incorpore à la
mère, envahi par cette sensation d'éternité et d'illimité que Freud nomme si poétiquement ‹‹ le
sentiment océanique ››. Nous touchons sans doute ici à une des sources de l'interdiction de cueillir
le fruit de l'arbre du paradis, interprétée par Otto Rank ‹‹ comme équivalant au désir de ne pas
séparer le fruit mûr du tronc maternel . ›› Aussi bien discerne-t-on dans les dessins et les rêves
que caressent les jeunes femmes anorexiques, ceux du sommeil comme ceux de l'éveil, une nostalgie
d'un état perdu ou, plus exactement d'une unité perdue ou jamais conquise. Nostalgie de la condition
d'avant la Chute (d'avant la naissance ou d'avant le sevrage); nostalgie d'un passé idéalisé qui
nous ramène aux légendes de l'âge d'or, au temps où Cronos régnait encore au ciel.
Au commencement, raconte Hésiode dans Les travaux et les jours, il y aurait eu une ‹‹ race d'or ››.
Les hommes vivaient alors comme des dieux, libres de soucis, à l'abri des peines et de la misère.
Ils ne connaissaient pas la vieillesse, passaient leur temps dans les festins et les fêtes,
éternellement jeunes, et n'étaient pas soumis à la loi du travail. Le sol produisait de lui-même une
récolte abondante et eux, au milieu des champs, se nourrissaient exclusivement de légumes et de
fruits, car personne ne songeait à tuer. Ils vivaient en communauté, sans lois, sans villes, sans
frontières, en nomades (au temps des nomades, il n'y avait pas de frontières: la confluence
régnait). Vision enchantée de l'origine, hors du créneau espace-temps; lieu par excellence d'une
pureté enfouie qui exprime le rêve d'un retour au Paradis de l'inconscience prénatale figurée par la
Grande-Mère-Nature, à l'écart de toute société où il faut se livrer à toutes sortes de
compromissions et de compétitions.
D'une façon ou d'une autre, l'homme a toujours cherché à s'affranchir du réel pour atteindre le
bonheur ou échapper à la roue du malheur. Or, dans la tradition chrétienne, le cycle de la
nourriture implique inévitablement l'idée du péché originel et de la punition infligée: l'homme de
‹‹ gagner le pain à la sueur de son front ›› et la femme d'‹‹ enfanter dans la douleur ››. Seuls
ceux qui réussissent à se détacher de la chair en menant une vie d'ascète accèderont à la pureté des
anges. Il est d'ailleurs probable que la diffusion de cet ascétisme dualiste qui, depuis Platon,
oppose la chair à l'esprit a contribué à discréditer les besoins du corps. Car, malgré les
apparences, notre époque continue de sentir ce poids de la chair, de la Matière, ‹‹ et tout
spécialement de la Matière sous sa forme la plus virulente, le Féminin ››, dixit Teilhard de
Chardin. En privant son corps du ‹‹ pain quotidien ›› - au départ simple élément de survie - la
jeune fille anorexique n'affirme-telle pas, dans un monde où règne ‹‹ la confusion entre besoins et
désirs, où la loi symbolique est bafouée ››, que ne pas manger est, pour elle, la seule manière de
se définir et de vivre, de se réaliser comme totalité ? De montrer qu'elle ne veut pas de cette vie
biologique qui l'associe à l'animal aux dépens de son être ? De là, l'aménorrhée (la suppression des
règles), signe d'une sexualité délivrée des contraintes de la reproduction qui la rattache à la
terre et du refus volontaire, bien que non conscient, d'une vie faite de sacrifices et de devoirs.
Du reste, c'est souvent ainsi que les parents de la jeune fille décrivent leur existence: une
existence bâtie essentiellement sur le travail, suivant la morale de la célèbre fable de La
Fontaine, La cigale et la fourmi: ‹‹ La cigale, ayant chanté tout l'été, se trouva fort dépourvue,
quand l'hiver fut venu. ››
Les réactions très diverses à la morale de cette fable, fortement corrélées à toutes les conduites
addictives, montrent combien il est difficile de trouver un équilibre entre l'épanouissement du
désir de la personne sous toutes ses formes et les exigences de la culture et de la collectivité.
Dans L'Odyssée, Ulysse dut se faire attacher au mât de son navire pour ne pas succomber à la
séduction mortelle du chant des sirènes - image du premier amour, celui pour la mère, ‹‹ amour
mortifère qui ne se satisfait que du retour de l'enfant dans la chair de la mère ››. Quant à la
fourmi, elle fut mise à la place de la cigale imprévoyante et c'est à elle que fut confié le soin,
dans le sens du "totémisme freudien", de créer l'organisation sociale et d'en assurer la
persistance. (Au Maroc autrefois, on faisait avaler des fourmis aux malades atteints de léthargie.)
Tout retour à la mère (symbolisé par le chant de la cigale ou des sirènes) est considéré de
longtemps comme réfractaire à l'ordre social, et il fut même l'objet de toutes les horreurs du
fanatisme religieux. Les supplices du feu purificateur et de la roue auxquels furent condamnées les
sorcières au Moyen-Age représentent précisément le châtiment - un des nombreux châtiments - de toute
femme qui cherchait à s'insurger contre la répression de l'Eros et l'omnipotence des Pères de
l'Eglise.
‹‹ Manger pour vivre cette vie là ? Jamais. Plutôt la mort ! ›› s'écriait Valérie Valère hier encore
dans un même refus de participer à un système de production qui favorise le primat de la génitalité
sur les autres zones érogènes du corps, outre la morne répétition du travail quotidien ‹‹ pour
gagner de l'argent pour acheter de quoi manger, absorber, digérer, évacuer. Et cela, tous les jours
de la vie . ›› Tandis que La femme au petit renard de Violette Leduc se demandait: ‹‹ Pourquoi
vivre ne devrait pas être la même chose que se chauffer au soleil, il faut manger pour vivre, même
le puceron est de cet avis. Le pain signifie l'avenir. Si elle veut continuer à vivre, elle ne doit
pas manger, c'est comme ça. ›› Car c'est précisément par son refus de subvenir aux besoins
physiologiques du corps que Violette manifeste la mort de "l'âme" (du gr. anemos qui signifie
"souffle" en tant que siège du désir). Asphyxiée par la mère et affamée de tendresse en même temps,
elle aspire à la "Vérité" qui, pour elle comme pour Platon, est la vraie nourriture.
Dans toutes les grandes traditions, le souffle de vie donné par Dieu ne saurait périr; si la
poussière retourne à la terre d'où elle provient, le souffle donné par Dieu remonte vers lui
(Ecclésiaste,12,7), quand bien même Dieu serait conçu et expérimenté comme une puissance de
dépassement immanente et indépendante de toute religion constituée. Il est de fait que, privée du
souffle (ou de l'esprit), la chair se détruit. Rendre l'âme, c'est mourir. Et Valérie Valère, qui
naquit le jour de tous les saints, y voyait le signe du destin. Aussi s'enquérait-elle: ‹‹ Ce serait
un bon moment pour se tuer, vous ne trouvez pas ? ››
Comment ne pas voir dans ce noir dessein une préfiguration de ce qu'on appelle la pensée intégriste
? C'est que la mort ici n'est pas une fin en soi; libératrice, elle ouvre l'accès au paradis. L'idée
de suicide apparaît comme le seul discours possible inscrit dans une logique du tout ou rien qui,
paradoxalement - et c'est sans doute là son aspect le plus dangereux -, apporte au sujet un
sentiment de réconfort et d'espoir. La pureté, l'intégrité est à ce prix. Unique salut face à une
"société pourrie, corrompue", et qui est un thème récurrent dans l'œuvre de Valérie Valère:
‹‹ Vous m'avez jeté votre monde au visage comme un seau d'eau, je ne trouverai jamais le chemin, je
suis perdue. Que possèdent-ils les gens de votre monde, à part leur univers de sexe ? Que
possèdent-ils à l'intérieur d'eux-mêmes ? (...) Mais pourquoi vivent-ils ? Pour rien, pour faire
comme on le leur a dit . ››
Valérie s'interroge sur le sens de l'existence et son anorexie illustre en quelque sorte la vision
inquiète de Pascal sur la condition humaine: ‹‹ Qui ne voit pas cela que l'homme est égaré, qu'il
est tombé de sa place, qu'il la cherche avec inquiétude, qu'il ne peut la retrouver... ›› D'une
certaine manière, le motif de l'égarement se rattache à celui de la descente aux enfers: lieu sans
issue, perdu dans les ténèbres et le froid, prison sans possibilité d'évasion, à moins qu'on ne
considère comme une perspective réconfortante la théorie du retour, pour laquelle ‹‹ il faut
traverser les sept cercles successifs de l'enfer pour arriver au nirvâna ››, à l'instar de Muriel
Cerf . Dans tous les cas, l'expérience de "l'être perdu", que ce soit dans les enfers ou sur terre,
équivaut à la recherche des pommes d'or du jardin des Hespérides qui ne diminuent jamais, apaisant
les faims et tarissant les soifs. Nul mieux que Violette Leduc n'a souligné ce lien entre la faim et
l'amour: ‹‹ Je me nourris tout doucement de son visage ››, écrit-elle dans L'affamée. Là réside le
plaisir, car, non seulement les anorexiques se préoccupent trop du regard des autres, ce qui est une
façon de se regarder à travers eux, mais, pour elles, le regard est essentiel (elles dévorent les
autres du regard, des yeux).
Qu'est-ce à dire ? Qu'elles cherchent plus ou moins confusément à prendre possession du visage de
l'Autre en tant qu'il se tourne vers elles, pour tenter d'atteindre à ce qui ne leur a pas été
naturellement donné: le désir. Puisque, comme l'explique Max Picard, ‹‹ s'il n'est entouré par
l'amour, le visage humain se fige et l'homme qui l'observe a alors devant soi, au lieu du véritable
visage, sa matière seulement, ce qui est sans vie, et tout ce qu'il énonce à propos de ce visage est
faux. ›› En un mot, rien ne vient teinter le reflet spéculaire des couleurs de l'affectivité: ‹‹
Timorée jusqu'à l'os je suis. Morte et timorée jusqu'à ce remous de vers roses dans ma bouche je
serai. Si je pouvais me refaire avec une pelle et de la terre je me referais . ››
Souhait, on le voit, d'une seconde naissance, autonome, parthénogénétique, prometteuse d'une
délivrance qu'elle ne peut assurer et qui apparaît de même dans le témoignage de Sheila MacLeod: ‹‹
Je ne savais comment me lever de ma tombe, perdre ma pâle virginité de chair ou d'esprit et réaliser
mon aspiration à une vie que je m'étais mise à préférer à la demi-vie où je m'étais enfermée . ››
Rien encore n'a été accompli. Et rien ne vient dessiner l'avenir. De là la préférence du sujet
anorexique lors des premières séances d'Art-thérapie pour le noir de l'encre de Chine (incarnant
l'ombre, l'humidité, la féminité) qui s'oppose au blanc vide de la feuille de papier (à la lumière,
la sécheresse, la masculinité, la dureté) et avec lequel il s'interpénètre tout autant. Du reste, un
peintre comme W. Kandinsky écrit au sujet du noir et du blanc - souvent considérés comme des
non-couleurs : ‹‹ Comme un rien mort après la mort du soleil, comme un silence éternel, sans avenir,
résonne intérieurement le noir, (tandis que) le blanc, sur notre âme, agit comme le silence
absolu... Ce silence n'est pas mort, il regorge de possibilités vivantes... C'est (...) un rien
avant toute naissance, avant tout commencement. Ainsi peut-être a raisonné la terre, blanche et
froide, aux jours de l'époque glaciaire . ›› Cela dit, si le sujet anorexique utilise de préférence
la plume ou le crayon, liés à la symbolique du bâton en rapport avec celle du feu et, par
conséquent, avec celle de la régénération et de la résurrection, c'est avant tout à des fins de
maîtrise, qualité requise pour ne pas se laisser emporter dans le cercle infernal de ses désirs
effrénés. Dans le même temps, cependant, c'est bien grâce à la maîtrise qu'il estime pouvoir
parvenir, à partir de lui-même, à la connaissance et au recommencement de lui-même. Le noir étant
par ailleurs, à l'origine, la couleur de la terre fertile, celle qui contient les tombeaux, lieux
par excellence de la métamorphose du corps sexué en corps éthéré ou de la résurrection qui se
prépare.
Si, en revanche, le sujet a le sentiment d'être ‹‹ enfermé vivant ›› comme Sheila ou de vivre ‹‹
comme une larve ›› comme Valérie Valère, ne manifestant aucune affection pour rien, faute d'avoir
été un enfant suffisamment regardé, aimé pour lui-même, on peut dire qu'en fait il n'est pas encore
sorti de l'état primitif, qu'il ne s'est pas encore séparé de sa mère. Ce qui fait dire à Violette
Leduc: ‹‹ Si je pouvais refaire mon enfance, je la referais dans la poche d'un kangourou . ››
Ainsi, ‹‹ la dépendance absolue, l'espoir d'être secouru, protégé, l'ambition de revenir aux
satisfactions originaires ››, dépeints par Pièr Girard au sujet de L'affamée, ‹‹ sont situés comme
désir du refuge matriciel ou bien repérés comme tentative de dépassement ou de défense à l'égard
d'une expérience ancienne qui n'a pu avoir aucune représentation consécutive possible et qui évoque
l'agonie primitive ››. Dans tous les cas, le désir confus de retour dans le ventre maternel
apparaît comme une tentative d'incorporer la mère, sur le plan symbolique, pour compenser la
perte..
Il va sans dire que le supposé abandon affectif de la part de la mère ou la séparation à jamais
d'avec elle, joue un rôle primordial dans ce désir insatiable de renouvellement. Dans le fond,
Violette semble ne s'intéresser qu'au monde antérieur à la Genèse, ce temps archaïque d'avant la
naissance, d'avant le langage. ‹‹ Innocence d'un commencement ››, l'écriture apparaît d'un côté
comme la récupération magique d'une peau, la réappropriation symbolique d'une présence, la promesse
d'une rédemption, d'un salut: ‹‹ Ecrire, c'était lutter, c'était gagner ma vie comme les croyants
gagnent le paradis ››, et de l'autre comme une reconquête sur la mort, le néant et l'oubli: ‹‹ Ma
grand-mère allait renaître, (...) je la mettrais au monde, (...) je serais le créateur de celle que
j'adorais, de celle qui m'adorait . ››
L'Orlando au sexe problématique de Virginia Woolf, c'est aussi cela: une œuvre qui la sauva de la
folie, en lui permettant, à travers l'imaginaire, de mourir et de naître de nouveau, d'osciller
entre les genres, si étroitement fidèle à cet androgynat bisexuel qui la fascinait tant chez Vita
Sackville-West, mais pour lequel elle ne se sentait pas destinée. ‹‹ Pauvre Billy ››, disait-elle
d'elle-même, ‹‹ elle n'est ni l'un ni l'autre, ni homme ni femme . ›› En conséquence, elle se
mettait à écrire ‹‹ comme d'autres se mettent à boire ››, par besoin de cette chaleur, de cette
présence maternelle qui lui manquait souvent.
Autant dire que l'écriture engage quelque chose d'essentiel; quelque chose d'essentiel qui rend
semblable à Dieu. D'ailleurs, Virginia Woolf reconnaissait volontiers qu'elle voulait "tout avoir".
Sa Mrs Dolloway témoigne au reste de ce goût de l'absolu. Car, en dépit du fait que celle-ci remplit
ses fonctions d'épouse et de mère, elle ne réussit pas à se défaire d'une "virginité" qu'elle a
préservée au delà de l'enfantement et qui l'enveloppe comme un drap de lin. Rien ne saurait mieux
faire ressortir la fascination que la pureté, l'intégrité, continuait à exercer sur Virginia Woolf.
Outre le fait que, voilée dans son chagrin, elle apparaissait aux yeux de son époux comme l'Apasie
de Platon, dont Périclès s'éprit passionnément: ‹‹ Si je pense à Apasie ››, écrit-il, ‹‹ je pense à
des collines qui se découpent nettement mais à grande distance sur un ciel froid et bleu, aucun
soleil n'a jamais fait fondre la neige qui les recouvre, et aucun homme n'y a jamais posé le pied .
››
‹‹ Elle est son nom ››, disait-on de Virginia. Il est vrai que, peu après leur mariage, les deux
époux firent chambre à part. ‹‹ Comme je te l'ai déjà dit récemment d'une manière brutale ››,
écrit-elle dans une lettre à Léonard, ‹‹ tu n'exerces sur moi aucune attraction physique. Il y a des
moments - et dernièrement ton baiser fut l'un de ces moments -, où je n'éprouve pas plus que si
j'étais de pierre . ››
La froideur et la dureté qui se manifestent dans cette phrase est probablement une conséquence de
l'identification à la mère morte qui l'habitait et du douloureux souvenir de l'inceste commis par
les deux demi-frères Duckworth. C'est ainsi que son opposition aussi bien au sexe qu'à la nourriture
deviendra l'enjeu symbolique du conflit autour duquel va s'organiser sa relation avec Léonard.
‹‹ De sa propre initiative, elle n'aurait jamais mangé et se serait laissé mourir de faim, raconte
ainsi ce dernier. On présumera sans doute, d'une manière superficielle, qu'elle avait peur de
grossir (sans fondement). Mais au fond de sa réticence ou au creux de son estomac gisait quelque
chose de plus profond que le tabou alimentaire. A travers sa folie perçait un sentiment de
culpabilité dont je n'ai jamais pu dépister l'origine et la singularité, mais qui était lié d'une
manière singulière à la nourriture et à l'acte de manger . ››
Jamais Léonard n'abandonna Virginia en dépit de son absence de chaleur (ou précisément à cause de
cela). Il prit à la fois la place du père admiré, de Thoby, le frère bien-aimé, mort de fièvre
typhoïde, et de la mère nourricière trop tôt disparue, assumant pleinement son rôle d'infirmier
chaque fois que Virginia refusait de s'alimenter. C'est pourtant la nature même de ce dévouement
inlassable qui poussait Virginia à rejeter la sexualité et la nourriture, celui-ci donnant
naturellement naissance à la crainte de perdre ce mari si totalement important et, par conséquent, à
celle de dépendre entièrement de lui. Aussi se plaisait-elle à dire: ‹‹ Léonard, c'est ma mère . ››
Lorsque Platon dit que l'amour n'est pas autre chose que l'attraction qu'éprouvent l'un envers
l'autre deux parties qui, après avoir été autrefois unies, ont subi une séparation brutale, il ne
fait que décrire, avec poésie, la plus grandiose tentative de vaincre le traumatisme de l'éviction
par ce sentiment qu'on a nommé "platonique" et qui rappelle le type de rapport de l'enfant à la
mère. Quoi qu'il en soit, intervient ici la nécessité d'une certaine "virginité" ou "pureté" pour
rendre possible l'union incestueuse, assimilée à une seconde naissance. Comme dans le masochisme,
tel que l'entend Deleuze à propos de Sacher Masoch, nous assistons à trois processus de dénégation:
‹‹ celui qui magnifie la mère, en lui prêtant le phallus propre à faire renaître; celui qui exclut
le père, comme n'ayant aucune place dans cette seconde naissance; celui qui porte sur le plaisir
sexuel, en tant que tel, l'interrompt et en abolit la génitalité pour en faire un plaisir à renaître
. ›› L'enfantement sans la défloration, voilà quel pourrait être en effet le désir de la femme
anorexique. Qui n'est d'ailleurs pas sans rapport avec le culte de l'autonomie où l'Autre est
absent.
Dans les doutes et les inquiétudes de Virginia on reconnaît la sempiternelle angoisse de l'Homme
chassé du paradis. Il y a dans Orlando un goût profond pour la nature. ‹‹ Sœur de la lande ››,
sauvage et indomptable, celle-ci rêve non d'un mariage humain mais de noces avec la terre-mère. Tous
les propos de Virginia Woolf sont empreints de cette nostalgie d'une unité première, présentée
souvent comme l'innocence Outre le fait qu'elle considèrait le mâle comme la source inépuisable du
malheur: ‹‹ Dois-je maintenant respecter l'opinion de l'autre sexe, si monstrueuse, que je la trouve
? ››
Comment ne pas reconnaître dans cet ouvrage le dilemme dans lequel est enfermé tout sujet anorexique
? Loin de cumuler masculinité et féminité comme l'hermaphrodite, celui-ci est combattu, divisé; il
oscille entre deux mouvements divergents: la revendication d'autonomisation, voire d'autosuffisance,
et le conformisme qui le porte à adopter l'Impératif des modes en manière d'identité, toujours
désespérément autre à défaut d'être soi, suspendu entre le je et le moi, l'illusion dont il est le
jouet étant celle d'être le même que le désir de l'autre. Le fantasme du retour à l'origine et celle
de la renaissance sont à cet égard significatives: c'est une demande régressive, celle de
correspondre au désir de la mère, au détriment du désir propre; c'est accepter de ne pas goûter le
fruit défendu, opter en partie pour l'obéissance. Cette régression est l'une des clés du drame
anorexique: le sujet tente de découvrir le mystère de l'existence non pas en avançant vers un but
mais en faisant retour à l'Origine, c'est-à-dire à ce temps archaïque d'avant le langage, d'avant la
distinction du Même et de l'Autre.
Le refus de la réalité, l'idée que les frontières de la sexualité biologico-morphologique puissent
être "dépassées", le sentiment que le rôle assigné à chacun par les lois naturelles et par les
pressions de la société constitue le véritable martyre n'est pas révélateur de quelque chose de
nouveau. Le rêve d'une humanité indivise, promise à une jeunesse et à une beauté éternelle a maintes
fois traversé l'imagination des hommes. Aussi Dorian Gray s'écrie-il, directement qualifié de
Narcisse par Oscar Wilde: ‹‹ Si je m'aperçois que je deviens vieux, je me tue ! ›› Tandis que Otto
Rank souligne à ce propos: ‹‹ Un motif qui trahit un certain rapport entre la crainte de mourir et
la disposition au narcissisme, est le désir de rester toujours jeune . ›› On entrevoit dans cette
peur de vieillir ce qui, fondamentalement, a influencé la génération actuelle. Contrairement à la
précédente, celle de 68, qui prônait la révolution sexuelle et ses Saturnales, l'émancipation
féminine et la liberté, la suppression du père, maître, et se révoltait contre la société de
consommation, la nouvelle génération se refuse - dans un renversement de courant - à affronter la
série d'épreuves, de séparations, qui s'enchaînent tout au long de l'histoire de l'être humain,
depuis la rupture du cordon ombilical du nouveau-né jusqu'au dépouillement ultime du vieillard, en
passant par les divers abandons, renoncements et sacrifices que la vie impose. Au lieu d'une
jeunesse voulant toujours approfondir, renouveler, innover et faire partager dans des rapports de
production de désir apte à bouleverser l'ordre statique au profit d'une pansexualité liquidant les
clivages habituels, la vogue de la génétique, associée à l'image du Double, met fin à l'obsession
des différences. Ainsi le biologiste Jean Rostand annonce comme une prophétie: ‹‹ Il n'est pas
absurde de penser qu'un jour, sous l'influence d'un nouveau médicament ou celle d'un nouveau déchet
radioactif, puisse apparaître une race de femmes capables de créer sans hommes. Il est possible
aussi que les progrés de la biologie permettent un jour de pratiquer une ectogenèse ou gestation
sans utérus . ››
A l'époque de la contestation, l'auteure d'Emmanuelle, Régine Deforges, scandalisait en faisant
l'éloge de la masturbation qui permettait ‹‹ l'autonomie du plaisir ›› et l'homosexualité ‹‹ pour le
plaisir ››. Pour elles, l'idéal était d'être semblable à un mollusque qui, né mâle, devient
hermaphrodite et finit par être femelle. Le personnage d'Emmanuelle qui aime plaire aux femmes
autant qu'aux hommes, au même titre que l'Orlando de Virginia Woolf, a joué sans aucun doute un rôle
de précurseur dans cette quête de l'autonomie qui caractérise la femme d'aujourd'hui. Sous l'idéal
hermaphrodite d'Emmanuelle, où se noue une relation singulière entre la bisexualité, et le désir de
cumulation des sexes, perce déjà la redoutable question: qu'est-ce qu'une femme ? Toutes les limites
sont effacées dans le frénétique élan érotique et l'avidité amoureuse est une façon de se garder
d'une identité sexuée trop précise. Par le sexe, Emmanuelle s'attarde dans une vie indifférenciée
qui équivaut au désir d'échapper à l'obligation d'être femme. Porteuse d'une sensualité hyperbolique
qui multiplie les capacités érotiques, elle apparaît comme la figure inversée de l'androgyne qui
tend vers l'annulation des sexes. On ne peut donc traiter l'idéal hermaphrodite d'Emmanuelle et
l'idéal androgyne auquel aspire l'anorexique, comme d'exacts opposés. L'androgyne - qu'il soit mâle
et femelle ou ni mâle ni femelle - c'est toujours le symbole de la divinité vivant en l'homme,
l'impossible quête d'absolu.
Ici, il est important de rappeler que, pour la religion catholique, la Vierge-Marie conçut l'enfant
Jésus du Saint-Esprit indépendamment des lois naturelles. Et les Pères de l'Eglise n'ont pas manqué
de dérouter les conséquences verbales de ce fait paradoxal: Marie est la fille de son fils (en tant
qu'il est Dieu, son créateur); et elle est la mère de son Dieu (en tant qu'il est homme, incarné en
elle) . A vrai dire, rien ne saurait mieux faire ressortir l'unité de Marie en deux natures: celle
du divin avec l'humain, celle du féminin avec le masculin. Par son état principiel de Mère et de
Vierge, elle représente, dans l'imaginaire, la promesse d'une possible restauration androgynique
sans passer par la sexualité génitale du père. ‹‹ En effet, l'androgyne, dans la logique de
l'inconscient, est foncièrement capable d'auto-procréation. Etant le symbole de la plénitude, il n'a
pas besoin d'être un autre, il semble donc exclure et l'idée de relation, et l'idée de procréation
extrinsèque. En ce sens, il échappe au cycle infernal de la reproduction biologique. (...) A la
limite, il se substitue au devenir et triomphe de la mort terrestre - c'est-à-dire que les valeurs
inconsciemment investies en lui sont considérables . ››
Virginité, innocence, pureté et intégrité sont toutes des valeurs synonymes, conditions essentielles
d'un virtuel retour à l'androgynat initial. L'anorexie vient comme un désaveu de la réalité en
mettant en cause la différence des sexes. Se sentant incapable de maîtriser sa vie, le sujet se
forme un corps d'infans (celui qui n'est pas né, qui ne parle pas) où phallus et mère sont joints.
N'oublions pas la grande valeur que le Christ, selon les Evangiles, attribuait aux petits enfants.
Par ailleurs, Otto Rank souligne que ‹‹ le Christ lui-même est toujours resté un infans, ainsi que
le représentent les images après sa mort (Pietà). ›› Si bien que la crucifixion correspondrait à un
retour dans l'utérus maternel (la croix remplaçant, symboliquement, l'arbre de vie de la Genèse), ‹‹
suivie, en toute logique, d'une résurrection ››, et nous aurions là ‹‹ l'explication du grand rôle
que le mystère chrétien de la rédemption joue dans la vie imaginaire des névrotiques (...)
s'identifiant avec le héros passif auquel est échu le bonheur du retour par le chemin de la
souffrance voluptueuse . ›› Toutefois, le corps réduit à l'état de zombi, mort-vivant, est le
contraire d'une image christique dès lors que l'Autre (divin) est rejeté et forclos. Le sujet
anorexique est clos sur lui-même, ‹‹ enseveli sous la crainte ››, ‹‹ si délicieusement incarcéré
dans une prison d'attente (...) et décidé à vivre en surdimutité, voire autisme au vu insoutenable
du réel . ›› Bernard Brusset parle même d'un plaisir retrouvé au niveau corporel ‹‹ à travers les
contre-investissements qui le travestissent, dans une sorte d'auto-érotisme vécu en dehors des zones
érogènes, plaisir du corps en mouvement, de la marche et érotisation de la faim qui peut culminer
dans l'orgasme de la faim ››. Il semble que, par la faim, soit atteinte l'ex-tase - poussée hors de
soi, mort du moi - qui arrache le sujet à la solitude. Une plénitude est redevenue possible. Comme
si dans cette jouissance ne se passait que la jouissance elle-même, enlacée dans son retour
indéfini. Aussi le sujet anorexique n'est-il prétentieux, triomphant et satisfait qu'en apparence.
En réalité, il est en mal d'amour, d'affection et de reconnaissance. Son enfer, c'est de ne pas
aimer, de s'abolir dans une sorte d'in-différence absolue qui évite de souffrir. Là est la faute
irrémissible, celle qui détermine la honte, parce qu'elle isole et éloigne des deux amours
terrestres, l'amour des autres, l'amour de soi. Pour qui l'a connue, l'anorexie est le drame sans
fin de l'incommunicabilité. Ainsi Valérie Valère de noter:
‹‹ Mon ambition n'a pas de limites lorsqu'elle a pour but de libérer mon âme (...) Je sais que je ne
peux rien y faire sinon crier, un cri fou qui ne déchire que mon propre cœur, que ma propre voix, un
cri pour les enfants abandonnés, un autre appel, une demande d'amour qui, elle aussi, se perdra dans
le vide de ces esprits habités par les prostituées du sexe. Personne n'entend . ››
Partout s'étend la vacuité dans le monde, l'absence de valeurs, la perte de repères. Errance de
toute une culture des apparences, où ‹‹ les signes du masculin inclinent vers le degré zéro, mais
les signes féminins aussi ››. (Zéro dérive de l'arabe çiva, vide.) Et ce dégoût du sexe qui soulève
le cœur de Valérie n'est in fine autre que le dégoût de la vie, une haine atroce de soi - à cause
d'un mot des parents, un seul parfois: ‹‹ sale môme ›› - se projetant presque fatalement sur
autrui. C'est donc l'absence de véritable amour qui favorise ce glissement vers la haine; d'autant
plus que l'Eros ne fait plus la part très belle à l'Amour fou dans son échelle de valeurs. Car,
comme disait Denis de Rougemont: ‹‹ point de passion dans un monde où tout est permis. ››
Ajoutons ici que l'un des buts majeurs de la libération sexuelle était l'entrée dans un univers de
complétude et de communion humaine: ‹‹ Faites l'amour et pas la guerre ! ›› C'était le contraire de
l'orgueil. On se libérait pour ne plus être seul, pour connaître l'Autre (connaître = coïter), aller
vers l'inconnu, vers quelque chose d'ouvert indéfiniment... Et puisqu'on croyait encore à la
collectivité suivant la phrase de Camus: ‹‹ Je me révolte, donc nous sommes ›› et à la révolution,
on se réclamait et de Rimbaud (‹‹ Changer la vie ››) et de Marx (‹‹ transformer le monde ››). En
outre, ce qui apparaissait comme l'éternelle équation millénaire femme = mère, parce qu'ancrée au
plus profond de la nature biologique, volait soudain en éclats au profit d'une nouvelle ère. La
"libération" de la femme, qui s'est accompagnée d'une véritable tentative de révolution sexuelle et
amoureuse, a été une des formes prises par la révolte. De toute manière, la liberté a toujours eu un
caractère féminin et il se trouve que Mai 68 a contribué fortement à remettre en question les
valeurs masculines au profit de valeurs plus féminines, les mères étant traditionnellement ‹‹
ennemies de la guerre, ignorantes de la concurrence, étrangères au pouvoir et à l'oppression ››.
Thème qui sera repris dans les années 80 (en Allemagne surtout) par les mouvements écologistes et
leur combat contre les expériences nucléaires, en réaction à la société moderne et "hypermasculine".
Bernard-Henri Lévy polémique: ‹‹ La nature est bonne; la nature est sainte; rien de ce qui touche à
la nature ne devrait être étranger à la bonne communauté . ››
Cette formule peut sembler trop unilatérale. Il n'en demeure pas moins que la société moderne commet
l'erreur de surestimer un mode masculin d'exister, au détriment du mode féminin (quel que soit le
sexe), accroissant le déséquilibre entre les deux systèmes de valeurs et provoquant la convoitise:
‹‹ Mon dernier truc, écrit Maryse Holder à ce propos: me comporter comme un homme (étaler au grand
jour les émotions et les besoins masculins), avec un peu plus de doigté (être plus maligne, plus
subtile). Le type me plaisait et je l'ai remorqué - comment peut-il avoir l'audace, ensuite, de me
faire passer pour une idiote qu'il a réussi à avoir et qu'il peut peloter devant tout le monde . ››
Dans le jeu de l'amour, Maryse Holder voulait être aussi "virile" que "féminine", en fonction de ses
désirs et de ses fantaisies, mais elle se heurtait continuellement au réel, comme un oiseau à la
vitre d'une fenêtre.
‹‹ Je n'arrive pas à leur faire comprendre que j'ai un clitoris ou mieux encore, que le clitoris est
l'organe sexuel féminin. Le contexte fait complètement défaut ››, écrit-elle à son amie . Et
d'ajouter plus loin: ‹‹ Ce qui vraisemblablement touche le plus les femmes, c'est le fait qu'elles
soient le sexe invisible . ››
Sexe caché au propre regard, tout au fond de la fente, replié au-dedans. Le problème de la
renonciation de la femme à cette partie désirante d'elle-même que Christiane Olivier soulève
précisément dans Les enfants de Jocaste: ‹‹ Malheureuse assimilation du clitoris à quelque chose de
masculin qui engage Freud dans l'erreur, car à partir de là, les femmes se trouvent réduites à jouir
avec une partie seulement du sexe: celle permise par l'homme. Alors comment jouira-t-elle, "elle",
si ce n'est en s'identifiant au désir de l'"autre" ? Définition même de l'hystérie; la femme aura
seulement accès à une jouissance hystérique . ››
C'est bien là l'origine de l'hostilité et de l'envie haineuse de Maryse Holder, l'aventure passagère
dans un monde machiste conduisant à l'escamotage des préliminaires, dont toute femme a besoin pour
prendre du plaisir. La situation était encore compliquée par le fait que les hommes lui contestaient
alors la permission d'avoir une sexualité propre. La thèse de Maryse: ‹‹ sans désir on n'est rien du
tout ›› ne manque pas de vérité. Encore ne faut-il pas qu'on entende ce "désir" dans un sens trop
"initial", sinon on risquerait, tout comme elle, de n'avoir que du dégoût pour les suites d'une
aventure amoureuse qui suppose, comme toute croissance, une certaine quantité de frustrations. On
peut même considérer contraire à l'épanouissement humain l'attitude de Maryse, comme celle du
"macho" qu'elle combat, tous deux subordonnant leur vie à une quête incessante - le désir physique -
qui les enferment dans un pur égoïsme, un auto-érotisme déguisé, incompatibles avec la
reconnaissance de l'existence d'autrui. Les crises de vomissements se présentent comme la négation
d'un plaisir qui dépendrait de l'autre. Il s'agit là de souligner combien le partenaire doit rester
désormais insignifiant... A travers l'ivre perdition de ses lettres, on devine l'agressivité
impuissante. Son désenchantement est total, mais elle ravale sa colère puisque, selon elle, ‹‹ être
furieuse contre les hommes ›› équivaudrait à ‹‹ être condamnée à grossir ››. Et qu'‹‹ être grosse ››
signifierait perdre son sujet et ‹‹ la Chose ›› pour laquelle elle vit: ‹‹ le désir ››. Comme si le
désir était encore à trouver, telle une chose perdue. Illusion lourde de confusions, sinon funeste,
puisque celle-ci la met dans un certain rapport avec la mort, le néant de l'ennui:
‹‹ La liste des choses mangeables que j'ai avalées aujourd'hui est, comme d'habitude, infinie,
grotesque (...) ››, écrit-elle. ‹‹ L'ennui, c'est que ma vie avec Miguel m'embête autant que ma
propre vie . ››
Entre ce qu'elle obtient et ce qu'elle désire se glisse l'intense déception qui marque
l'impossibilité de l'assouvissement. Les diverses considérations de Lacan sur le désir qui serait
précisément ce ‹‹ résidu irréductible, résultat de l'écart entre l'exigence du besoin et la demande
articulée, qui est en son fond demande d'amour ››, nous porte à croire que la pauvreté amoureuse de
Maryse, où chaque aventure se vit dans une sorte de dénuement total, a pour signe premier la haine
de soi-même rendant impossible une attention aux autres. Le mot de la fin, c'est qu'elle n'aime pas
plus Miguel qu'elle ne s'aime elle-même. En dehors du sexe, de la recherche du plaisir sexuel (usure
répétitive du même trajet), il n'y a rien. L'Autre est nié, réduit à l'état d'objet de jouissance -
une des nombreuses conséquences de la surestimation de l'érotisme. Quoi qu'il en soit, c'est de la
liberté sexuelle qu'elle se réclame, de la vie pour le désir et la beauté, dans l'instant. Résultat:
elle se sent, au sortir de chaque aventure, comme ‹‹ un morceau de viande sur le marché ››, avilie,
humiliée; elle est ramenée à son enfance, à des frustrations et des humiliations héritées du passé.
Cette dimension est essentielle. Car c'est moins le désir qui est en jeu qu'un besoin d'être se
manifestant par une confusion identitaire et un permanent sentiment d'exil.
Continuons: dès l'enfance, Maryse vit en paria. Fuyant le danger nazi, elle erre d'un pays à
l'autre, arrachée à sa langue, à ses origines. Inévitablement, la mort traumatisante de sa mère,
probablement assassinée par les Allemands, provoque le sentiment de la perte, de l'exil intérieur.
De fait, Maryse porte à l'excès la dissociation du déraciné: sa douleur indicible, innommable,
irreprésentable, son sentiment de perte de l'identité personnelle, sa solitude accablée au milieu
d'une multitude où ses choix électifs ne lui permettent que de rencontrer dans les objets d'amour la
douleur de l'absence.
La jeune femme qui ne connaît pas la langue du pays dans lequel elle a échoué, qui n'a de nom pour
personne, demeure impuissante à communiquer. Coupée d'elle-même, elle ne peut se mettre à la place
d'autrui. Le champ des autres n'existe pas pour elle et ses relations avec les hommes ne sont
conçues qu'en fonction des besoins primaires. L'Autre est comme avalé, manduqué. Par la suite,
progressivement, Maryse se réfugie dans l'isolement, en proie au délire de persécution. L'angoisse
et la haine consécutives à la frustration d'amour se projettent sur les Mexicains, incapables de la
comprendre, et sont éjectées hors du moi, tandis que l'altérité est niée parce que celle-ci la
distrait de l'objet de son voyage: recouvrer la "nature originelle", avant la distinction du Même et
de l'Autre, qui n'est pas sans rapport avec son refus du corps sexué. Disons les choses autrement:
la quête du désir qui l'anime, si elle est au départ liée à la fascination de la beauté, à l'élan
vers la beauté androgyne des hommes mexicains, elle dégénère très vite en une manière de réduction à
soi de l'autre. De là, finalement la confusion entre désir et besoin narcissique, exhibé comme faim
et carence du corps. Bien entendu, ‹‹ tout est de la faute de (s)es cheveux ››. Comme si
l'incapacité à se mettre en question était une réplique de son anorexie.
Notons que l'expérience de la faute se situe ici dans un rapport perturbé à l'objet symbolique qui
manque (si la mère l'a laissée en plan, c'est qu'elle n'était pas digne d'être aimée), dans cette
"peur de manquer" du discours anorexique. ‹‹ L'argent, la nourriture ›› deviennent alors souvent les
‹‹ seuls sujets d'intérêt ››, par prudence, par égocentrisme, par ressentiment. Ainsi donc, La
bâtarde de Violette Leduc s'écrie-t-elle: ‹‹ Aider mon prochain. Est-ce qu'on m'aidait quand je
crevais de chagrin ? ›› - et de chercher toujours des raisons de s'apitoyer sur elle-même, sur sa
vie, claquant les portes, se transformant en furie parce qu'elle se sentait toujours ‹‹ de trop ››.
‹‹ Je me sens comme quelqu'un - et j'en ai bien l'air - qui n'a pas été désiré, dont on n'a pas
voulu ››, note également Maryse . Impression toujours de ne pas exister qui se répète inlassablement
sur le ton de la plainte, quand elle n'aboutit pas à une sorte de dissociation affective au cours de
laquelle le sujet perd les contours de son image propre. ‹‹ J'étais privée de visage ›› gémit
L'affamée qui vit son visage comme s'il était voilé, qu'elle fantasme comme non-visage.
A la recherche de la minceur (corps phallique), en passant par les régimes de famine ou la marche,
l'anorexique doute secrètement de son identité sexuelle en dépit de cette coquetterie apparente qui,
souvent, la caractérise. Il y a toujours dans son corps quelque chose qui ne va pas: nez, oreilles,
poitrine, jambes... Un manque, un défaut. Et le narcissisme blessé s'achève lamentablement dans le
nombrilisme: ‹‹ Que suis-je donc ? - Rien. ›› Pourtant, dans cette envie d'anéantissement, on peut
voir une espérance de ressourcement. Signe des temps. Voie régressive qui conduit de la multiplicité
à l'unité: le moi réintégré dans le tout, le tout réintégré dans le moi. Nostalgie de l'unité,
laquelle est sans doute la véritable motivation de toute anorexique. Simone Weil, là-dessus, était
du reste fort lucide.
‹‹ Un malheur de la vie humaine ››, déplorait-elle, ‹‹ est qu'on ne peut pas à la fois regarder et
manger. Les enfants sentent ce malheur. Ce qu'on mange, on le détruit. Ce qu'on ne mange pas, on
n'en saisit pas pleinement la réalité. Dans le monde surnaturel, l'âme par la contemplation mange la
vérité. Ce tout, par le renoncement, mange-le. ››
Selon elle, ce qu'il fallait, c'était exercer la vertu de "pauvreté" suivant Platon, parce que ‹‹ la
privation seule fait sentir le besoin. Et, en cas de privation, (l'homme) ne peut pas s'empêcher de
se tourner vers N'IMPORTE QUOI de comestible. Un seul remède à cela: une chlorophylle, permettant de
se nourrir de lumière . ›› Cette lumière divine qui était à ses yeux le salut de l'homme au même
titre que le Verbe. Et d'ajouter plus loin, rappelant que le jeûne est la porte de la religion: ‹‹
L'être passe par une porte, entre sur la route de la perfection qui rend capable de douleur
rédemptrice . ››
La pureté de l'"âme" est à ce prix. Mais ‹‹ la pureté est dangereuse ››, nous enseigne Bernard-Henri
Lévy, faisant référence à l'idée du Talmud que la volonté de pureté, d'intégrité (intègre = pur,
entier) ‹‹ ne peut aller au bout d'elle-même sans susciter l'apocalypse . ›› Voilà ce que c'est
qu'avoir une foi totale en une race, une nation, une classe sociale, un parti: cela nous autorise
automatiquement à chercher à la barbarie (du gr. barbaros, "étranger") des causes hors du milieu où
nous vivons, dans un bouc émissaire, parmi les étrangers, dont le dénigrement, voire l'éviction,
permettra de reconstituer imaginairement l'intégrité de la communauté, autrement dit, pour reprendre
une formule de Mélanie Klein, de ‹‹ réparer le bon objet ››. Or, la barbarie est un caractère
permanent et universel de la nature humaine pouvant être plus ou moins favorisé par les
circonstances, et Simone Weil en avait parfaitement conscience, quand elle soutenait que la bête -
une des figures centrales de l'apocalypse - est d'abord en nous. Réflexion qui rencontre de grandes
résonances aujourd'hui.
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