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Sardegna Madre - L'Ile et l'Autre |
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Home Download (PDF, 306 pages, 0.8 MB) I. Observations historiques Volonté d'intégrité L'anorexie à ses débuts La pratique de l'isolement La boulimie et son rapport avec l'anorexie Le défi de l'indéfinition II. A la recherche de l'unité perdue La quête de l'identité Le complexe d'Antigone Elle et son Double Pour une métaphysique de la sexualité III. Le mythe de l'androgyne Le désir de devenir une seule chair Le déni et la séparation Tout par la bouche: un plaisir d'organe Nostalgie du chant IV. Les nouveaux castrats Bibliographie
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Home Les nouveaux castrats La "moralité" du syndrome est sans équivoque: l'égalité des sexes est loin d'être acquise. Maigre, l'anorexique rêve toujours d'abandonner un corps qui l'emprisonne. La langue même garde trace du sexe par le genre, masculin ou féminin, articles, noms, pronoms femelles et mâles. Elle nous accule à une alternative homme/femme qui refoule la foncière ambivalence de tout être humain. Conjurer la différence, c'est une des fonctions de l'anorexie. La lutte, jamais articulée même si proclamée par tout le corps, est d'autant plus poignante que le sujet demeure enchaîné, annihilé. C'est peu de dire qu'il y a une inclination morbide dans l'anorexie, une présence insistante du cadavre, et du devenir cadavre (de cadere, tomber). Réduit à l'os, le corps anorexique évoque une mort indéfiniment recréée, une course errante vers le royaume goethéen des mères, dont personne ne lui a montré la voie, un plongeon de haut vol dans les profondeurs de ce qui est secret et caché. « Voilà pourquoi je serai toujours une exilée », nous dit Violette Leduc. Autrement dit, loin de celle qu'elle a irrémédiablement perdue et qu'elle regrette amèrement. Aussi n'est-il pas difficile de partager avec P. Aimez et J. Ravar cette intuition fondamentale: « la conduite boulimique - comme la conduite anorexique - a pour objet de rétablir un lien archaïque, puissant, pré-verbal avec la mère. » Le sujet ne s'intéresse pas au ciel comme naguère la chrétienne, puisque le ciel lui apparaît vide, déserté; il est surtout pressé d'accomplir la marche incessante à travers la grande ville (ou la forêt dévoreuse), d'où seule la force de l'amour fou, sinon la foi en quelque chose, lui permettra peut-être de ressortir indemne. Dommage qu'il ne prenne pas le temps de lire les premiers romantiques, ceux qui ont tenté de nommer le plaisir ou la douleur par « une tension des mots vers leur androgynie perdue, à l'image d'un monde lui-même frappé de séparation et souffrant d'une puissante nostalgie intrinsèque ». Car le goût de la nature, des voyages en des pays lointains, la mode de l'exotisme ou du passé, le fantastique, la rêverie et la poésie furent pour ces tourmentés autant de dérivatifs bénéfiques au poids oppressant de la réalité. De même que le sommeil est une pause indispensable dans l'effort de la vie, l'évasion hors des contraintes sociales, morales ou corporelles a toujours eu sa place dans l'effort d'émancipation. A preuve, l'apparition de l'institution des castrats à Naples « une fois que les Espagnols s'étaient solidement installés ». Comme si le Royaume de Naples, qui avait « le monopole de recrutement et de la formation des sopranistes », désavouait la réalité extérieure en mettant en cause la différence des sexes et le fondement même des lois de la société érigée par l'occupant. >>>> Lire la suite
Patricia Bourcillier, Androgynie & Anorexie, 306 pages, PDF, 0.8 MB
On entrevoit dans la commune condition du castrat et de la sirène Parthénopé (du gr. parthenos,
vierge), emblème de Naples, le lien qui les rassemble. Ce sont tous deux des créatures étranges,
ambiguës, privées de sexe, dont la fonction principale semble être de rappeler par la beauté de
leurs voix l'origine perdue du désir... seulement, le prix payé par la séduction et la beauté du
chant c'est, sous des formes différentes (la sirène, dit-on, se serait suicidée) la mise à mort
impitoyable. Dominique Fernandez de souligner à ce propos: ‹‹ Le chant, la séduction par le chant ››
fait partie ‹‹ de l'aventure collective appelée Naples. Mais aussi l'échec, l'échec par le chant, le
suicide et la mort à cause de l'insuffisance du chant ››.
Précisons que, sous l'influence de l'Égypte qui représentait l'âme des défunts sous la forme d'un
oiseau à tête humaine, la sirène fut longtemps considérée comme l'âme errante du mort qui avait
manqué sa destinée, avant de se transformer en androphage ou vampiresse. Or, c'est précisément à la
dévoration qu'a été assignée la fonction du prototype du travail de deuil. ‹‹ Comme si la guérison
de la dépression connue comme accomplissement d'un deuil se jouait sur le paradoxe scandaleux d'un
suicide ou d'un meurtre . ›› Dans ce courant d'idées, voilà d'une certaine façon ce qu'exprime
Marie-Victoire Rouillier:
‹‹ Cet appétit de vampire a chassé bien des amies, peu décidées à me donner leur verbe en pâture,
écrit-elle. D'autres cependant acceptent de me parler, de me donner un peu de leur vie, de me venger
de toutes les absences que vous m'avez fait subir à travers vos mots éteints et vos émotions
enterrées. (...) Sans le savoir, elles m'aident à tuer cette image de vous que je porte en moi comme
un cancer. ››
Virginia Woolf exhortait également au meurtre symbolique de la mère, quand elle déclarait qu'elle ne
s'était mise à vivre, à écrire, qu'aprés avoir tué la sienne en rêve: ‹‹ Je me suis retournée contre
elle et je l'ai prise à la gorge. J'ai fait de mon mieux pour la tuer... Si je ne l'avais pas tuée
c'est elle qui m'aurait tuée. ›› Une mère fantasmatique bien sûr qui, selon Julia Kristeva,
constitue, dans l'histoire spécifique de chacun, ‹‹ cet abîme qu'il faut constituer en "lieu"
autonome (et non envahissant) et en objet "distinct", "c'est à dire signifiable" pour apprendre à
parler. ›› Faute de quoi le sujet risque d'être, psychologiquement, rongé, dévoré par la rage de
vivre dans laquelle se trouve inclus un périlleux germe de destruction de soi-même et des autres.
Les mythologies les plus diverses attestent l'existence dans l'inconscient d'une corrélation entre
la mer, la mort et la mère. Dans La traversée des apparences, premier roman de Virginia Woolf, il
s'agit justement de traverser la coque du navire pour atteindre les gouffres effrayants qui ont
donné du plaisir. Thème qui nous renvoie de ce pas au mythe de l'avalage par les monstres gardant
l'ouverture de l'autre monde et à la puissance fantasmatique de la mère qui doit être vaincue. Dans
toutes les civilisations, les images de monstres avaleurs, anthropophages et psychopompes, relèvent
de la symbolique des rites de passage, de la nécessité d'une régénération. Il faut avoir traversé la
mort pour renaître. Mais la traversée peut être aussi féconde que périlleuse. D'un côté c'est
l'invitation à explorer les profondeurs abyssales de soi, au-delà des apparences, et de l'autre
c'est l'invitation à la mort, à la noyade dans un corps-océan, que ce long périple en mer ne cesse
d'annoncer: ‹‹ La plus maternelle des morts ›› comme eût dit Bachelard . Folle promesse de
transformation et de renaissance dans un monde (1941) où la guerre et l'absence de tout repère
donnait à Virginia Woolf un fort sentiment d'exil et de ruine.
‹‹ Il n'y a pas de Shakespeare, il n'y a pas de Beethoven, assurément et catégoriquement il n'y a
pas de Dieu; nous sommes les mots, nous sommes la musique, nous sommes la chose elle-même ››, de
noter dans son carnet en 1903.
Mais quelle est donc cette ‹‹ chose ›› avec laquelle elle se confond, s'y lovant, sinon, comme écrit
Keyserling, l'‹‹ indémembrable Chose primordiale qui ne cesse de se détortiller, de disparaître et
de renaître ›› sous la forme ondulatoire d'un serpent, parfaite illustration de la vie dans sa
latence en raison de sa proximité avec l'élément vital qu'est l'eau, ‹‹ cette enfant première ››
(Novalis), et qui fut par la suite remplacée par la figure bien mystérieuse et finalement
inquiétante de la sirène réingurgitée par le gouffre de la mèr(e)...
* * *
Nées avec le culte des divinités de la naissance, et, comme telles, peu à peu dépossédées de leurs
prérogatives et inversées en démons femelles ou créatures hybrides, moitié femmes et moitié
poissons, qui ravissaient les navigateurs par la beauté redoutable de leurs corps souples et
sensuels et la séduction de leurs chants avant que de les attirer dans les grands fonds de la mer
pour s'en repaître, on prétend qu'elles se seraient suicidées par noyade ou transformées en rochers,
faute qu'Ulysse eût accepté d'écouter, d'entendre la mélodie de leurs voix qui s'élevaient comme des
suppliques, des appels... comme si elles avaient appelé à l'aide. Images profondément mélancoliques
qui confirment bien d'une part la nécessité où était alors la femme de séduire l'homme par son
attrait sexuel, pour accéder au désir et à l'existence, et de l'autre l'énigme du lien de la fille à
la mèr(e), celui qui la relie à un Autrefois "pur", source de jouissance pleinière et de ravage
intérieur. Aussi est-ce bien l'errance dans l'entre-deux de la période mycénienne (maternelle) et de
la période œdipienne, rattachée à l'image très saisissante de la mort et de l'exil, qui rattache la
figure légendaire de la sirène à celle de la nymphe Écho, laquelle, du fin fond de l'eau, s'acharne
à capter le regard de Narcisse, essayant désespérément de communiquer avec lui. Mais Écho reste
transparente; elle murmure des mots d'une voix enfantine, indistincte, sans que Narcisse l'entende.
Puis, elle se met à parler en écho à ce qu'il dit. Le désir déjà glacé - comme si ce qu'elle voulait
dire ne pouvait l'être, n'était pas de nature à être compris.
De la même manière que le royaume d'Hadès est un territoire dévolu au châtiment de la convoitise à
laquelle Perséphone fut incapable de résister, le chaos ténébreux des origines semble s'incarner
dans la faim infligée qui, jour et nuit, tenaille les sirènes et les nymphes jusqu'à dissoudre leur
corps et le faire disparaître dans l'eau mortifère. Or c'est également à cette seule sensation - la
faim - que les anorexiques finissent par se réduire, toutes leurs préoccupations ayant pour seul but
de faire taire une bouche avide et vorace qui ne trouve pas à s'assouvir, une bouche ouverte comme
un trou noir et vertigineux qui recrache tantôt la mort tantôt la vie. La faim est omniprésente.
Mais elles n'ont pas seulement faim, elles sont l'incarnation même de la faim. C'est pour cela
qu'elles sont toujours du côté de l'humanité souffrante qui peuple la terre. A preuve,
Marie-Victoire Rouillier:
‹‹ J'ai épousé toutes les colères, toutes les causes pour vomir notre société, puis j'ai fini par
découvrir que ce n'est pas la faim des pauvres qui trouble mes digestions, écrit-elle. Je croyais
pleurer sur les autres, mais je m'apitoie sur moi-même. ››
Le nombrilisme est souvent tel que, au bout du compte, ce sont des notions comme la révolte et la
victimisation qui se confondent ou disparaissent, et avec elles toute possibilité pour le sujet de
se reconnaître responsable de ses propres échecs, de se prendre en main, de changer sa vie. Alors,
il accuse l'autre (le corps "trop gros", la société marchande, l'humanité), que ce dernier ait
"fauté" ou pas. Il se rebelle, refuse de s'adapter à la vie "normale", résiste sans parler ni agir,
au risque de se maintenir à son niveau d'infans. En d'autres termes: il accède fantasmatiquement au
statut de "crucifié-né", non pas comme fils de Dieu, mais comme soif de persécution ‹‹ plutôt que
d'affronter ce qui l'effraie ››.
Il faut souligner l'importance de l'angoisse persécutive qui se trouve mise en jeu dans le raptus
boulimique, car celle-ci nous permet de rappeler que le vecteur "dévorer" a toujours son corrolaire
dans la peur d'être dévoré(e), telle qu'elle est évoquée dans L'homme aux loups de Freud: la terreur
du petit garçon de servir de pâture, autrement dit de coït au père, avec ce que cela comporte de
passivité. Terreur qui s'inscrit certes contre une forte menace d'inceste, mais aussi contre une
forte menace de castration, mettant en lumière l'interdit ou plus exactement la notion d'inceste
alimentaire que Ferenczi désigne du nom de ‹‹ fruit défendu ››. Dans ce sens, Luce Igoin semble
soutenir l'interprétation de la boulimie comme ‹‹ incorporation du pénis, la nourriture remplissant
le rôle de substitut symbolique du phallus paternel ou fraternel ››. Il est de fait qu'en ne
résistant pas à la tentation de manger le ‹‹ fruit défendu ››, le sujet se montre essentiellement
désireux de rapter le phallus pour être unique, tout-puissant, autofécondateur permanent, tel le
serpent qui se mord la queue, ou jumeau en lui-même. Stratagème désespéré, pour sauvegarder le lien
avec la Déesse-Mère ou avec celle qui en a pris le relais: parce que ce pénis-là, c'est aussi
l'enfant décrit par Freud dans Au-delà du principe de plaisir: celui à la bobine qui ‹‹ jetait ›› la
mère ‹‹ dehors ›› (hinaus en allemand) - via l'objet symbole - ‹‹ meurtre ›› dont s'opérait
l'annulation par la ‹‹ récupération ››. Contrairement à l'affirmation d'aucuns psychanalystes, on
peut inférer que la boulimie n'est pas un acte pervers, mais plutôt une extension de la jouissance
au moment où le sujet retrouve le risque de la castration qu'il cherchait à fuir.
Différent du psychotique auquel on associe l'expulsion par le "déni" de la castration, le sujet
anorexique a plutôt été marqué du sceau de la catastrophe ou de la coupure, signifiée par le
processus de défense qui s'en est suivi et dont la répétition repose sur une érotisation d'organe.
D'ailleurs, la bouche n'est pas la seule à se trouver concernée par ce processus. Les autres
orifices du corps interviennent aussi, tel l'orifice anal à titre d'ordure, de saleté ou de ‹‹
déchet ››, autant de représentations auxquelles s'identifie le sujet et auxquelles il assimile les
autres. La honte est profonde et la détresse totale. Affirmer la castration, c'est alors faire en
sorte de s'interdire ‹‹ toute possibilité d'investissement et d'ignorer le monde puisque le rien
auquel le sujet s'identifie ne peut séduire qui que ce soit et encore moins lui-même. ›› Il est
finalement seul, enveloppé dans un voile noir qui se referme sur lui. Déguisé en phallus. Ainsi
donc, l'apparente "envie du pénis" nous transmet la vérité que nous ne voulons pas entendre et qui
masque une revendication profonde: revendication de pureté, d'intégrité, faite du rêve fou de se
libérer de l'histoire et de la saleté et de retrouver le chemin jusque-là caché vers le royaume des
mères.
La femme anorexique a faim de tendresse, de volupté, non de phallus, grâce au neutre.
L'identification de la fille avec le père se fait par refoulement du choix homosexuel. Et c'est sans
doute la raison pour laquelle elle se sent irrésistiblement attirée par des hommes sexuellement
ambigus. La preuve en est que nombreux furent les hommes homosexuels qui fréquentèrent le Salon des
Stephen au bord du Gordon Square, avant que Virginia Woolf ne se mariât. A cette époque, Virginia
jouissait pleinement de leur compagnie, celle-ci offrant certains avantages ‹‹ quand on est une
femme ››. Le cas de Valérie Valère offre un autre exemple d'identification totale avec les hommes
homosexuels, au risque de se confondre avec eux. Ce qui ne fait que confirmer sa nostalgie du Même
comme Autre, de l'Autre comme Même, dans la panoplie du mirage narcissique.
Entendons que l'autre transforme en frère ou double - imaginaire -, rétablissant de ce fait la
situation de l'union de deux personnes égales, de deux moitiés indifférenciées, elle-même
imaginaire. ‹‹ Je suis né dans le reflet de ton reflet ››, dit Yan à Mickael dans Laisse pleurer la
pluie sur tes yeux ... Au demeurant, thème culminant chez l'écrivain René Crevel, qui pensait que,
grâce à l'amour d'un ‹‹ étranger vêtu de noir qui (lui) ressemblerait comme un frère ››, il
pourrait enfin coïncider avec lui-même, englober tout son être dans le regard désirant de "sa
moitié", accéder à une vie nouvelle comme seconde naissance parthénogénétique: ‹‹ Mon corps formant
une croix avec le tien et déjà j'imagine ma prochaine mort et ma prochaine renaissance... ››
Au commencement, est le miroir. Freud est formel: ‹‹ Partant du narcissisme, (les hommes
homosexuels) cherchent des adolescents qui leur ressemblent et qu'ils veulent aimer comme leur mère
les a aimés eux-mêmes ››. C'est-à-dire d'un amour "parfait", où il n'existe plus d'intervalle, où il
ne s'agit plus de deux corps, mais où les deux font un, sans séparation. C'est en ce sens que, pour
Proust, ‹‹ certains rêves de tendresse partagée s'allient par une sorte d'affinité, au souvenir
(...) d'une femme ››, tandis que, pour René Crevel, l'amour entre garçons n'a pas de meilleur lit
que la mer, ‹‹ cette femme immatérielle qui sculpte les vagues dans son corps pour vous apprendre le
monde ››. Aphrodite-Ourania, incarnation de l'amour devenant liberté du corps et désir humains. ‹‹
Avènement de l'esprit dans la chair (...) grâce à la philotès (la tendresse) féminine de la déesse
››, en sorte qu'‹‹ elle est là, comme un cadeau de Dieu ou comme le reflet de notre amour, elle est
là pour nous unir et nous aimer. Indifférente mais accueillante, mystérieuse mais proche, amoureuse
mais insaisissable. La mer ››.
Devenir un homme (du lat. homo) complet, ce n'est donc pas du tout faire comme le dieu mâle, ni
prendre sa place comme Prométhée en s'emparant des semences de feu (le sperme qui entraîne la
procréation), c'est au contraire en supprimer la ressemblance. Devenir un homme digne de ce nom
signifierait ainsi dans l'imaginaire de l'homme homosexuel comme dans celui de la femme anorexique:
renaître de l'écume ensanglantée du membre mutilé d'Ouranos, telle Aphrodite; être l'objet d'une
seconde naissance ‹‹ hors du ventre maternel et sans accouplement ››, se mettre soi-même au monde,
librement, non pas pour tendre vers un mode d'être divin ou incorporel, mais pour exister finalement
dans sa chair en tant qu'être bisexué. Le fait que l'union des deux garçons dans Laisse pleurer la
pluie sur tes yeux présente une forte coloration androgynale indique qu'aux yeux de Valérie Valère
le couple homosexuel est nécessairement privilégié, puisqu'il ignore la dualité des sexes. Sur ce
point, elle rejoint le romancier Michel Tournier, dont l'œuvre est hantée par l'image du couple
gémellaire. Nul doute que la source première des Météores se trouve dans le mythe des Dioscures,
dans la fascination de ce que l'auteur appelle ‹‹ la super-chair gémellaire ››, donnant à la
jouissance maternelle (Léda) son emblème. Rien ne montre mieux cette force du narcissisme que la
passion de la gémellité fantasmatique qui ramène curieusement à ces temps originaires où le moi
était encore mal distingué de l'Autre (maternel), à cette période éminemment propice à ‹‹
l'identification projective ››, autrement dit à l'attribution à autrui d'une ressemblance avec
soi-même. De là, l'idéalisation de ces êtres doubles que sont les jumeaux imaginés, promis à une ‹‹
éternelle jeunesse, (une) inhumaine beauté ››.
Libre alors à la psychanalyse de voir dans cet idéal de complétude imaginaire le désir de nier la
différence des sexes, le négatif de la sexualité, le signe d'un instinct de mort; il n'en reflète
pas moins la quête à jamais nostalgique de la philotès d'Aphrodite, de l'infinie tendresse attribuée
à la mèr(e). Quête abyssale d'une autre Loi, celle de l'union, fût-elle mortifère.
Mais revenons à l'iconographie chrétienne, laquelle a maintes fois fourni des thèmes se prêtant à
des fantasmes androgynaux. Le thème de l'ange, par exemple, fut longtemps terrain d'élection pour
qui voulait s'élever au-dessus de sa condition sexuée: ‹‹ annulation de toute sexualité démarquée,
harmonisation des principes masculin et féminin, conciliation de la puissance et de la grâce ››. De
même celui de la Vierge Marie qui mettait en relief la pénétration du divin dans la créature finie,
temporelle et charnelle. Certes, la mère du Christ était une femme, mais elle était avant tout un
Objet au-dessus de tout objet, à la fois fille de son fils (en tant qu'il était Dieu) et mère de
Dieu (en tant qu'il avait pris un corps d'homme, s'étant incorporé en elle), Vierge et Mère pleine
de pureté, et donc très proche des divinités de la naissance, associées aux grottes, qui enfantaient
sans la défloration, à savoir sans le recours à l'amour sexuel.
Il y a de quoi soupçonner chez l'homme qui s'abîme dans le culte de la virginité, de la pureté, une
profonde haine de la vie charnelle. Et ce culte pourrait bien trouver sa clé non seulement dans
l'angoisse du féminin et de la jouissance maternelle, mais encore dans la rage d'être soumis à la
sexuation et à la mort, dans la peur d'aimer. De toute manière, il semble que les hommes aient
toujours craint les femmes, les aient toujours fuies ou mises à l'écart, forcées à rester dans un
espace limité. L'historien Max Gallo note à ce propos: ‹‹ après avoir tenté de les mutiler, taillant
à vif dans leurs corps pour les réduire à l'obéissance, n'en faire que des formes passives au sexe
tranché, puis, quand ils avaient renoncé à ce dressage barbare, il les avaient quittées pour
constituer des armées, hommes parmi les hommes seuls entre eux, se livrant au jeu de la mort: les
femmes absentes, régnait alors le désespoir ... ›› A vrai dire, il n'est jamais bon que les hommes
agissent ‹‹ comme un seul homme ››, cramponnés au corps de l'armée où l'amour pour l'autre sexe n'a
pas sa place. (Boutade de Marc-Alain Ouaknin: ‹‹ pourquoi l'armée est un mot qui peut s'écrire la
mère ? ) ›› Mais cette folie de l'unité est-elle réellement le propre du mâle ? L'anorexie chez la
femme n'est-elle pas également suscitée par un besoin exacerbé d'être unique, seule, indépendante,
au besoin par l'évacuation par la bouche de la nourriture qui la fait vivre ? Aussi l'hésitation
entre la terreur et l'admiration éperdue, la crainte d'être possédée par des forces incontrôlables
et la volonté de les capter, se reflète-t-elle d'une manière saisissante dans le culte angoissé que
Violette Leduc rend à la femme aimée qu'elle a nommée ‹‹ Madame ››, parce qu'elle est la Dame, posée
comme désirable et détentrice de cela qu'elle n'a pas: le phallus et/ou la jouissance.
Loin de se détourner de la Mère Toute-Puissante, les êtres humains, sans distinction de sexe, n'ont
pu s'empêcher de faire d'elle, sans se l'avouer, le modèle mimétique de leurs aspirations. Quand,
dans la symbolique, le Père figure comme donneur de lois, nous dit Sibony, ‹‹ c'est en tant que (le
pénis) serait arraché à l'Autre-femme, éventuellement à la mère, qui de ce retrait serait castrée .
›› Les innombrables figures de l'androgynie, qui peuplent les diverses mythologies et les fantasmes
délirants de chaque être humain, s'exemplifient et se condensent dans le fantasme masculin de la
mère castratrice et terrifiante, de la Déesse-Mère de la "période mycénienne", dont la seule vue
effrayait les vivants et dont le culte se confondait, dans les temps les plus anciens et tous les
lieux habités, avec celui de la fécondité. Rappelons qu'à l'époque de la décadence romaine certains
cultes païens - en particulier le culte de Cybèle, associé au culte d'Attis, le dieu mort et
ressuscité périodiquement - exigeaient des prêtres l'autoéviration, cependant que ‹‹ parallèlement,
des prêtresses pratiquaient l'ablation d'un sein ou même des deux ››. Tout porte à croire que
l'évolution de la domination patriarcale vers des systèmes politiques de plus en plus masculinisés
fut la cause de l'élimination complète de la femme de la scène publique. Elle vivait désormais
"cachée", reléguée dans la solitude, assistant, impuissante, à sa propre déchéance, ainsi qu'à ce
qu'il advenait de sa vie d'avant. Derrière la porte du paradis plus personne ne répondait, puisqu'on
l'avait, à tout jamais, empêchée de parler... La Déesse-Mère rendait son dernier souffle, elle était
morte, tandis que les hommes s'emparaient des femmes, les faisaient sombrer tout entières dans
l'abîme, de façon physique, animale, les laissant seules avec leur honte à n'être plus intègres,
socialement et affectivement. A cette époque-là, les civilisations grecques et romaines s'adonnèrent
du reste très largement au commerce des eunuques en provenance d'Afrique ou d'Asie, la coutume de
ces lieux assignant ces derniers à la fonction de veille dans les gynécées. Pour lors, forcées de se
taire et réduites au corps, les femmes n'étaient plus au diapason du reste du monde... Isolées,
elles restaient comme amputées d'un de leurs membres, mutilées. Et les symptômes psychogéniques ne
tardèrent pas à faire leur apparition !
La généralisation de la castration au Moyen-Orient est bien connue, mais on oublie trop facilement
que l'Église, toute opposée qu'elle fût dès le début de l'ère chrétienne à un tel acte, non
seulement chez les païens mais chez tous ceux qui interprétaient à la lettre les paroles de
l'évangéliste Matthieu (‹‹ il y a des eunuques qui se sont eux-mêmes rendus tels à cause du Royaume
des Cieux ››) ne pût empêcher jadis ce culte religieux cruel autour de la divinité, non moins que
l'utilisation des castrats chanteurs dans le monde musical religieux du XIIème siècle. Souvenir
ineffable du temps de Cybèle... D'aucuns parents, et cela jusqu'à la fin du 18ème siècle ( Napoléon
usa de tout son pouvoir pour condamner cet usage qu'il qualifiait de ‹‹ honteux ›› et ‹‹ horrible ››
), vendaient leurs petits garçons aux ‹‹ fabriquants ›› de castrats chanteurs, conscients ‹‹ qu'un
enfant au conservatoire représentait une bouche de moins à nourrir, surtout dans le monde rural
miséreux du Sud italien ››. La bouche se révélant être, du coup, aussi bien la porte des enfers que
celle du paradis...
Les techniques de l'opération variaient selon les lieux, mais elles différaient surtout de celle des
eunuques de harem ‹‹ à qui on enlevait tous les organes sexuels extérieurs, généralement après la
puberté, ce qui ne permettait plus de conserver une voix d'enfant ››. On connaît la fortune
ahurissante du castrat Farinelli, lequel devint favori de Philippe V d'Espagne, parce que le son
mélodieux de sa voix blanche soulageait le roi de sa mélancolie, insufflait un sens à sa vie.
Certains castrats s'en sortaient bien, même très bien. Ils ‹‹ bénéficiaient ›› en quelque sorte de
leur malheur. La plupart d'entre eux avaient au demeurant la possibilité de connaître une relation
sexuelle à peu près normale, l'ablation des deux testicules avant le début de la fonction
glandulaire ‹‹ ne leur empêchant ni l'érection ni l'émission de sperme et de liquide prostatique,
sans spermatozoides bien entendu ››. Ainsi, il leur arrivait de profiter de ce "manque" auprès des
femmes, de tels amants ne faisant courir aucun risque de progéniture.
Toutes les ambivalences, toutes les ambiguïtés existent dans la figure du castrat, laquelle révèle
une tendance éminemment polymorphe. ‹‹ Eunuque par la main des hommes ››, mi-homme mi-ange, le
castrat matérialisait la plus haute des communions. Selon Patrick Barbier, ‹‹ il modelait (...)
cette trinité - homme, femme, enfant - pour en extraire une personnalité asexuée et une voix jugée
sublime et sensuelle par les témoins du temps. (...) De cette voix qui franchissait constamment le
fossé entre le masculin et le féminin, jusqu'au qualificatif d' "angélique", de "céleste", qui
revenait sans cesse à son propos, il n'y avait qu'un pas. ›› Or le son merveilleux de la voix, qui
jaillissait des gorges, s'élevait comme une complainte, comme un cri de détresse strident et
perçant, faisant toujours retour.
Aussi loin que remonte la mémoire humaine, l'androgynie a été présentée comme l'état initial qui
doit être reconquis. Fantasme qui tend évidemment à favoriser la toute-puissance maternelle, donc
l'absence du tiers ou sa mise en suspens. Dominique Fernandez d'observer: ‹‹ C'est ainsi que les
progrès des lumières et les efforts conjoints (...) des Francs-Maçons de tout poil sont venus à bout
des castrats, mais non de l'esprit qui était incarné par les castrats, esprit de liberté absolue,
défi à toute loi qui limite, à toute définition qui restreigne, puisque, encore à présent (...)
survit un monde à peine moins ignorant des règles de fer qui gouvernent les sociétés modernes. ››
La preuve en est que l'internationale des ‹‹ invertis ››, tragiquement brisée par la seconde guerre
mondiale, se reforma à cet effet dans Naples. A en croire Malaparte, un mois ne s'était pas encore
écoulé depuis la Libération que ‹‹ cette noble et illustre capitale de l'ancien Royaume des deux
Siciles ››, était redevenue la capitale de l'homosexualité européenne, ‹‹ la grande Sodome vers
laquelle, de Paris, de Londres, de New York, de Rio de Janeiro, de Venise, de Rome, tous les
invertis du monde accouraient ››. Outre le fait que, pour communiquer, ces hommes parlaient
l'anglais élisabéthain des Sonnets, celui-même que déclamaient les personnages des comédies de
Shakespeare, tels ‹‹ ces merveilleux amants, dont Portia dans Le marchand de Venise envie
l'harmonieuse mort de cygne, a swan like end, fading in music ... ›› En quête de l'unité la plus
explosive !
Nulle part en Europe, le commerce des jeunes garçons destinés à la prostitution ne fut aussi répandu
qu'au cœur de l'Italie où se dresse encore l'image la plus achevée de l'hermaphroditisme propre aux
hommes, celle du femminiello: transsexuel situé hors de la nature, certes, mais non hors de
l'histoire de Naples; descendant en quelque sorte de la sirène Parthénope et toujours hanté par ‹‹
l'esprit castrat ››. On ne saurait nier l'évidence: le femminiello incarne aujourd'hui l'aspiration
à la coupure de la coupure, que les modernes appellent cliniquement "orchiectomie" (du grec orchis
qui signifie "testicule") et qui met fin à la division sexuelle mâle/femelle, outre à la procréation
et, par conséquent, à la valorisation de la sexualité génitale du père. La loi phallique, dont le
père symbolique est le descendant direct, par son nom, est tout bonnement abolie. A l'évidence, la
soi-disante ‹‹ bourse vide ›› qui amène le femminiello à se prostituer, n'est en fait rien d'autre
que la représentation de ses testicules mortes, sacrifice singulier à lui seul réservé. Signe de son
alliance entre lui et la Déesse-Mère et de son élection.
On sait que bon nombre de populations pratiquent des techniques non moins sanglantes aux dépens ou à
‹‹ l'avantage symbolique ›› des petites filles: clitoridectomie, infabulation. Mutilations
effectuées, dans les villages, par la mère de l'enfant ou la sage-femme traditionnelle mais, dans
les villes, par les médecins. Volonté d'hommes jaloux en concurrence avec la Mère des mères,
prétendant qu'il faut exciser les filles, pour que celles-ci restent chastes et deviennent des
épouses au ventre plein, fécond sans autre destin que la servitude... Encore pratiquée dans les
hôpitaux au XXIème siècle, un tel respect des archaismes sacrificiels laisse pantois ! Toute
référence au divin fait évidemment défaut. Point d'extase; ni fête ni célébration mais une solitude
sidérale, un sentiment de fragilité incroyable, une souffrance qui n'a plus de nom. Inverbalisable.
Ainsi, au long de son œuvre, Fernandez nous demande ce qui advient de l'être humain, quand il place
la mèr(e) au centre de sa vie:
‹‹ Pourquoi nous être fixés sur celle qui fut une victime plus qu'une reine du chant ? ›› se demande
le castrat Porporino. ‹‹ Parthénope ! à qui l'art des sons rapporta moins de bonheur que de chagrin,
moins de gloire que d'opprobe et de dérision. ››
Parce que l'image de la sirène, assimilée à l'autre monde qui n'est pas de ce monde, un ancien monde
d'eau, enchanté et obscur, d'avant la naissance, pouvait réparer imaginairement la cruelle
sépararation d'avec la mère ? D'autant que la mère les avaient totalement abandonnés, livrés au
supplice, soit pour les sauver de la misère, soit pour tirer profit de la beauté de leurs voix. On
peut facilement imaginer que les jeunes soprani contraints à la castration avant la mue furent
épouvantés par la menace mortelle à laquelle ils devaient faire face. Épreuve terrifiante, toujours
proche de l'impassibilité du père, que rien ne semblait affecter... tandis que la mère poursuivait,
sans qu'elle le sache, l'entreprise de Marie, puisqu'elle sacrifiait son fils au souverain, faisant
de lui, d'une certaine manière, ‹‹ l'homme sur la croix ›› dont nous parle Deleuze, à savoir: ‹‹
sans amour sexuel, sans propriété, sans patrie, sans querelle, sans travail ››. Une figure au bord
de l'effacement qui renvoie, par ailleurs, aux mythes sacrificiels de l'Antiquité et à l'attachement
à la Déesse-Mère. En témoigne, au reste, la façon dont Hildegarde de Bingen voyait l'Eglise
catholique, apostolique, romaine, qu'elle présente au XIIème siècle sous les traits d'une femme ‹‹
immense et semblable à une cité ›› qui ‹‹ portait sur la tête une merveilleuse couronne. De ses bras
des rayons de gloire descendaient allant du ciel à la terre; son ventre ressemblait à un filet aux
milles mailles, par où entrait et ressortait un grand nombre de personnes ››. Coïncidence curieuse:
Hildegarde de Bingen a développé toute une théorie du chiffre 5 comme symbole de l'homme, qu'elle
compare à une croix en ce monde, ‹‹ le nombre pair signifiant la matrice, car il est féminin, le
nombre impair étant mâle, l'association de l'un et de l'autre est androgyne ... ›› Quand la croix,
instrument de supplice et de rédemption, rassemble en une seule image les deux signifiés extrêmes du
signifiant majeur qu'est l'arbre de la Genèse, considéré de même comme une image de l'androgynie
initiale: par la mort vers la vie; per crucem ad lucem, par la croix vers la lumière . Image que
l'on retrouve, au reste, dans le Nouveau Testament et dont l'épître aux Galates offre un précieux
exemple: ‹‹ La Jérusalem d'en haut est libre: c'est elle qui est notre mère; car il est écrit:
Réjouis-toi, stérile, toi qui n'en portais point; éclate en cris de joie ... ››
Comparée à la Vierge Marie, l'Église est aussi nommée l'épouse du Christ: elle remplace Israël dans
les commentaires chrétiens du Cantique des cantiques. Fécondée par un esprit qui s'insinue en elle
et donc libérée de l'homme et de l'union sexuelle, la représentation de la sainte vierge comme Mère
de Dieu doit probablement beaucoup aux divinités maternelles de l'Antiquité, dont elle semble avoir
pris le relais. Sauf que Marie a remporté la victoire sur le serpent, rangé du côté des vieilles
religions de la Déesse-Mère. On passe ainsi de la mauvaise à la bonne mère, de la mère de mort à la
mère de vie. La Bible connaît assurément quelque chose du symbolisme oriental des eaux primordiales
fascinantes et redoutables - mer ou abysse - où habitent des êtres mystérieux, dont le pouvoir
irrésistible menace la vie de l'homme. Aussi Yahvé dut-il maintenir en sujétion la mèr(e) chaude et
ses monstres. Les anciens écrivains juifs, dont la religion et les valeurs symbolisent sans doute le
mieux la Loi du Père, précisent d'ailleurs clairement que la mer est ‹‹ une création de Dieu,
qu'elle doit lui être soumise, qu'il peut l'assécher pour faire passer Israël à travers elle ››.
Quant à Ezéchiel, il prophétisa à cet effet contre Tyr, annonçant à la cité la montée de l'abysse et
des eaux profondes; il chanta le monde nouveau où la mer n'existerait plus . Cela se comprend de
soi. Comment accéder au désir et à l'existence, si l'on demeure toute sa vie en confusion avec la
mère originelle, et plus encore avec le désir de celle-ci ? Parthénope, dans l'imaginaire et
l'inconscient, c'est aussi ‹‹ ça ››: la naissance et la mort données par la mèr(e). Représention de
l'aspect terrifiant de la mère originelle, à l'instar de la terre ou du tombeau. Les sirènes, les
succubes, les sphinges à la limite du vampire ou franchement cannibales habitant l'univers
mythologique sont autant d'indices qui se rattachent à la figure maternelle, dont ‹‹ on ›› redoute
quelque manifestation de cruauté. Or, pour une femme, se reconnaître enfant de la mère, c'est
reconnaître la mère en soi, c'est intégrer la féminité maternelle, en tant qu'elle est liaison à la
terre, à l'eau, à la vie, au passé. Marcel Brion illustre cette idée à travers l'histoire de
l'artiste peintre Leonor Fini:
‹‹ En s'enfonçant dans la terre, en faisant amitié et alliance avec tout ce qui chemine dans les
labyrinthes du sous-sol odorant, elle est descendue ainsi dans le Royaume des Mères (...) dont toute
sa vie et toute son œuvre retracent l'énigme itinéraire . ››
Leonor Fini se souvient d'avoir été Proserpine (Perséphone dans le monde grec) un soir de bal; ‹‹
une pomme-grenade la fit retourner aux enfers; c'est la gourmandise qui la tente avec ce roi-nougat,
cette crème fouettée où elle s'enfonce. Elle rêve que devenue hibou blanc elle joue et s'amuse avec
des êtres emplumés et ravissants qui l'aident à se libérer d'un oiseau noir séducteur, à le tuer
enfin, avant que l'aube n'arrive pour la réveiller . ››
Leonor Fini, on le voit, réclame sa proximité, son attachement à l'empire obscur de la Grande Mère,
où elle fait errer ou divaguer des créatures fantomatiques et mythologiques. L'hermaphroditisme, qui
offre la promesse d'une réunification de l'être et d'une jouissance infinie, prédomine
incontestablement dans son univers pictural comme dans le théâtre de Shakespeare et la littérature
érotique du 18ème siècle. Qui pense à la scène élisabéthaine ne peut manquer, en effet, de se
tourner vers les charmants androgynes qui la peuplaient et portaient avec d'autant plus de grâce
l'habit féminin, que les rôles, on s'en souvient, y étaient interprétés par des garçons. Cette
exigence de l'Un, à laquelle la Loi du Père fait objection, cet appétit d'éloignement de la réalité
qui ressurgit dans les œuvres de Leonor Fini n'est-il pas en outre commun aux jeunes amants de
Valérie Valère ?
‹‹ Et alors là, juste devant l'Eglise, deux garçons qui se tenaient par la main se sont enlacés pour
s'embrasser, deux amoureux d'une mer trop profonde ont ignoré les insultes d'un dieu de pierre . ››
Bien entendu, il y a de quoi soupçonner encore une fois la préférence de Valérie Valère pour
l'androgyne de Platon, dont la femme reste exilée. Mais l'essentiel, c'est de trouver l'amour; cet
amour-passion qui vise en premier lieu à un rapport fusionnel total, à une mythique relation duelle
avec la Mèr(e) originelle. Il va de soi que cette confusion entre la mère et l'enfant - qui prend,
dans l'anorexie, toutes les apparences d'un désespoir effrayant - ne peut conduire qu'à la quête
d'un autre monde, plus profond, où le sujet pourrait retrouver la voix perdue, la voix si belle de
la Mèr(e) qui l'envahit, l'habite et le rend sourd et aveugle au monde extérieur: et alors, à la
fin, rien ne serait privé de contenu et de sens. Pourquoi tenter d'aller au-delà du langage commun,
dans quelques limbes inaccessibles, sinon pour dévoiler la "Vérité" archaïque, aussi dérangeante
soit-elle ? Eugen Drewermann avance: ‹‹ Nous devons réapprendre que les symboles transmettent une
réalité qu'on ne saurait traduire dans un autre langage que le leur, qu'il y a des vérités
inexprimables sinon sous forme de mythes, de sagas, de contes . ›› Ainsi, Leonor Fini reste attachée
‹‹ à l'idée de Lilith, l'anti-Eve ››, dont l'univers est, à ses yeux, celui de l'esprit libre.
Lilith, fut-il dit, aurait osé prononcer le nom de Dieu et tenté de supplanter Adam, le préféré
supposé du Créateur et, à ce titre, son rival. De là, sa terrible expulsion hors du paradis
terrestre en guise de punition, puis du fond de sa solitude sa haine jalouse envers Eve,
l'Autre-femme qui la remplaça, sans rien savoir du passé, et offrit à Adam le fruit défendu, si ‹‹
séduisant à voir ››. Permettons-nous cependant de douter de l'envie de Lilith envers Eve, condamnée
à accoucher dans la douleur, pour avoir écouté le serpent, à savoir la parole de la Déesse-Mère qui
suscitait les tentations... Il y a toujours eu des femmes rétives à l'œuvre de chair. A l'évidence,
les maternités physiques répugnaient instinctivement à Violette Leduc comme à Leonor Fini , laquelle
déclarait sans embages:
‹‹ Je n'ai jamais été attirée par la fécondité. C'est le refus de l'utile: la participation à la
continuité de l'espèce est une abdication. Pour avoir des enfants, il faut une humilité presque
inconcevable dans le monde moderne, une passivité abrutie ou une prétention insensée . ››
Presqu'un écho des paroles de Virginia Woolf: ‹‹ Oui, même avoir des enfants ne servirait à rien. ››
Puisque l'harmonie originelle, de toute manière, est à jamais morcelée, désintégrée.
A travers le refus de s'unir à un homme, pour concevoir, parle toujours le désir premier. Désir (de
désiderium, le regret) de retrouver la nuit, l'obscurité d'un monde caverneux, dont le sujet ne
s'est pas séparé, et qui est peut-être le symbole du secret à porter. Valérie Valère semble en avoir
eu l'intuition: ‹‹ J'écris une sorte de voyage à l'intérieur du corps humain ››, note-t-elle .
Voyage qui conduit à prendre en compte le corps qui a donné du plaisir; voyage dans un passé
personnel enseveli, dans une autre mémoire, dont l'alphabet est, si l'on en croit Deleuze, cette ‹‹
organisation qui trace des signes à même le corps ››. Lacan nous rappelle, au demeurant, que c'est
d'abord le corps, notre corps animal qui est le premier lieu où mettre des inscriptions, celui-ci
étant fait pour être marqué, pour porter les cicatrices indélébiles, témoins de plaies anciennes,
secrètes et profondes. En d'autres termes, le corps sert de repère/repaire sûr dans certaines
situations. On doit en tout cas pouvoir s'y retrouver protégé des menaces du dehors. Ajoutons que,
dans un contexte où la minceur est prônée comme le seul idéal corporel, synonyme de séduction,
chacun(e) s'efforce plus ou moins de se maintenir dans le champ du désir. C'est là un problème
majeur, parce que l'image du moi est cotée, classée à l'intérieur d'un système de références que la
reconnaissance du groupe social confirme. Mais pourtant la femme anorexique ne vit pas tout à fait à
ce niveau-là, quand bien même elle serait aujourd'hui conditionnée par la mode, devenue pure
consommation, et tenterait d'atteindre à l'autonomie au nom du narcisse. Celle-ci ne tolère pas les
lois humaines, les contraintes sociales; elle ne les reconnaît pas. Sa décision de s'affranchir du
besoin de manger témoigne de son refus du social. En particulier, ce qu'elle souhaite au plus
profond d'elle-même, c'est passer du monde visible au monde invisible, cet A-idès occulté par le
commun des mortels mais que, elle, pressent, parce qu'elle a gardé plein d'images en mémoire. Une
mémoire qui ne parle pas mais qui est là. Encore faut-il cependant qu'elle arrive vers cet ‹‹
ailleurs ›› tant rêvé, fait de lait et de miel, immense et accueillant, sans frontières. Car il y a
toujours un risque de pourchasser un souvenir perdu qu'on ne peut pas trouver: c'est d'errer sans
but précis, doublement exilé et du royaume des vivants et du royaume des morts, où demeure l'objet
aimé; en somme, de n'être ni vivant ni mort ou d'être vivant et mort, figé dans une absolue
solitude. Si l'on prend l'exemple de Valérie Valère, celle-ci n'est pas seulement séparée de son
être par un manque (‹‹ manque de tout, de chaleur, d'assurance, de nourriture, de volonté... ››),
elle est encore séparée d'elle-même, divisée de son passé et de son futur par quelque chose de
néantisé; étrangère à elle-même dans l'avènement d'un éternel présent: ‹‹ Sans but, sans joie, sans
rien . ›› Elle ne se reconnaît pas dans autrui qui lui fait horreur, la dégoûte:
‹‹ Ils n'ont la notion de rien, on peut leur faire payer une fortune un bibelot de foire, leur
simuler une liberté, leur vendre des copies... Ils s'extasient devant une vitrine, se font un petit
cinéma pour qu'ensuite la possession devienne une joie encore plus forte, se saôulent de plaisirs
médiocres, pour ne pas regarder en face la réalité . ››
Participer de ce système de valeurs perverti qui repose essentiellement sur l'idée de marchandise
serait pour elle une déchéance, une aliénation. Elle préfère donc ne ‹‹ rien avoir ›› et ne ‹‹ rien
manger ››, rendant compte de la castration qu'elle exprime à travers une demande de refus à entendre
comme le négatif d'un appel que Jacques Lacan désigne en ces termes: ‹‹ pour que ce désir qui
déborde cette demande ne s'éteigne pas, le sujet refuse de se laisser nourrir, de disparaître comme
désir du fait d'être satisfait comme demande, parce que l'écrasement de la demande dans la
satisfaction ne saurait se faire sans tuer le désir ››. Au mieux, il se nourrira de symboles, ceux
qu'il emprunte au répertoire mythologique ou religieux et ceux qu'il invente, au moins
partiellement, puisque ‹‹ l'Androgyne et le Symbole (en général) sont, à la limite, deux termes
interchangeables ››. En fait, tout se passe comme si la pensée anorexique reproduisait un
recroquevillement du multiple sur l'Un, un retour au Temps ancien, un temps qui n'a plus ni
commencement ni fin, un temps où il n'y a plus d'histoire et où l'interdit de l'inceste n'est pas
encore valable. Leitmotiv dans l'œuvre de Valérie Valère, pour qui les seules amours réalisables
sont des amours incestueuses frère/sœur.
Quant à Violette Leduc, elle nous donne l'occasion de mesurer l'importance de cette lutte contre
l'oubli et de la difficulté du sujet à rompre avec le modèle fusionnel:
‹‹ Je vivais seule dans un autre monde, froide, raidie, doutant de moi-même, doutant des autres.
Pourtant, je souhaitais des amours extravagantes, de l'inceste. Je voulais une compensation, une
revanche avec de l'anormal . ››
C'est sans doute la raison pour laquelle les maternités physiques répugnaient à Violette. Lorsque
celle-ci affirmait dans La bâtarde qu'‹‹ une femme enceinte, c'est laid ››, il semble qu'elle
rejetait le ventre plein pour des raisons esthétiques. Mais, au vrai, son refus de la grossesse
était une attitude rebelle: elle déchirait ainsi le pacte de la procréation, ressort principal de la
subordination des sexes, ignorait la loi naturelle au profit du couple androgynique ( ‹‹ J'étais son
homme, il était ma femme dans ce corps à corps de l'amitié . ›› ) et préférait se vouer corps et âme
à l'étude de la musique, ‹‹ le plus mystérieux des arts ››, qui seul peut dire le deuil (de dolore,
souffrir) et la douleur de l'abandon:
‹‹ Cela me consolait du mariage de ma mère, mon piano a été mon directeur de conscience. Je venais à
lui avec de l'émotion, du recueillement. Il était mon autel. (...) C'est un pélerinage, c'est une
chevauchée sur le clavier. (...) Concerto n°1 pour piano et orchestre en si bemol de Tchaikowski,
débauche pour mes amours de tête. ››
Intangible androgyne que la musique, dirait Michel Serres: ‹‹ Sans genre ni sexe, de tout genre et
de tout sexe (...) parce que libre de langue . ››
En Grèce, les cultes orgiastiques recouraient à la danse, au rythme, à l'ivresse pour provoquer chez
leurs adeptes l'extase, l'insensibilité et la possession par le dieu. De nos jours, pour danser, les
jeunes gens ont recours aux psychotropes, à l'ecstasy, qui les transportent au-delà d'eux-mêmes, sur
une musique techno lancinante, martelante. L'action des stupéfiants est bien connue: ils passent
pour magiques et suppriment la douleur. Des peuples entiers leur ont réservé une place permanente
dans leur lutte pour échapper à la misère de leur condition et assurer le bonheur. Un bonheur
construit dans l'instant, sur des jouissances immédiates. L'instant de liberté, où on se laisse
aller. Car la drogue, symbolise un objet idéal. Elle est, selon Freda, un ‹‹ signifiant ayant pour
fonction de faire de l'Autre, un Autre sans faille ››. Il y a quelque chose de chaud, de mystérieux
dans cet objet interdit, qui donne l'impression de s'enfoncer dans le Temps, un temps qui n'a plus
ni commencement ni fin, de se fondre dans la mèr(e). Pierre et Sylvie Angel, qui ont étudié la
toxicomanie au féminin (1983), n'ont d'ailleurs pas manqué de relever l'importance des troubles de
l'identité sexuelle chez ces adolescentes, avec fréquemment un idéal hermaphrodique, preuve de leur
éternité, de leur intemporalité. Idéal qui s'accorde, au demeurant, avec l'idée freudienne d'une
bisexualité fondamentale sous une forme que l'on peut qualifier de "métabiologique", parce qu'elle
extrapole sur l'observation de certains processus biologiques élémentaires (scissiparité des êtres
monocellulaires, parthénogénèse chez la plupart des animaux non vertébrés), et qui nous invite à
considérer toute union sexuelle ‹‹ comme un évènement impliquant quatre personnes ››. Comme si dans
le rapprochement coïtal, les êtres humains cherchaient à restaurer les forces vives des grandes
puissances bisexuelles originelles, la réalisation plénière de leur être, à retrouver le chemin vers
la matrice. Conduite magique certes, mais ‹‹ orchestrée par la fusion des corps et l'abolition de la
distance - naturelle et culturelle - ›› qui sépare les deux sexes.
Admettre le fait qu'il existe des hommes et des femmes semble avoir, de tout temps et en tout lieu,
posé aux deux sexes un grave problème psychique. Le yoga tantrique, si en vogue aujourd'hui, se
fonde depuis des millénaires sur cette psychologie, dont l'argument est explicite dans l'icône de
Çiva: la divinité à quatre bras. Une image qui dit bien ce qu'elle veut dire: tout homme et toute
femme porteraient au plus profond fond d'eux-mêmes, enfoui dans leur inconscient, le germe du sexe
opposé. Le tantrisme exploite cette "vérité" naturelle, non sans l'avoir au préalable sacralisée: il
multiplie le couple par deux, une entité de sexe opposé grandit peu à peu dans l'homme et la femme;
chacun a quatre bras en un sens ! Souvenons-nous du vidéo-clip Black or White de Michael Jackson où
les hommes deviennent femmes, les noirs deviennent blancs, tandis qu'il prend lui-même l'apparence
d'une panthère noire, emblème du mouvement d'émancipation des afro-américains aux État-Unis dans les
années 60. Ce clip remarquable inclut dans une même série la confusion des sexes, le complexe
hybride humanité-animalité, et l'origine africaine de l'homme. Le désir initial de demeurer un petit
garçon qui se refuse de grandir (le chanteur porte au début des années 80 des pantalons trop courts)
est définitivement abandonné au profit d'un idéal suprasensuel qui renvoie à l'idée d'une
bisexualité originelle. Une vocation dont l'exil est partie intégrante.
La peur platonicienne de la musique avait sa raison d'être. Quand le simulâcre prend fin, le
sentiment suraigu de la limite et de l'illusion se termine dans ‹‹ cet étrange malaise qu'on nomme
dépression ››. (Proust) Au centre de la symptomatologie, fatigue, impuissance, ennui profond, mais
surtout raréfaction, puis disparition du désir... qui conduit le sujet à s'éloigner et parfois même
à s'isoler du monde. Ainsi Muriel Cerf:
‹‹ C'est le refuge (...), le cloaque tiède où il ne fait jamais ni trop chaud ni trop froid, où on
se sent en fuite, protégé, coupé du monde, on barbote avec masochisme dans cet égoût où personne ne
viendra vous chercher . ››
De plus, la dépression est fortement corrélée à toutes les conduites addictives. L'acte de manger
répugne souvent au dépressif, outre le fait qu'il se perçoit aussi comme n'étant rien, parce que
personne ne lui a appris à s'aimer. Mais ce n'est pas une existence entièrement noire, car - comme
le souligne Marie-Claude Lambotte - ‹‹ s'identifier au rien, c'est (...) une manière de conserver ‹‹
la Chose ›› qui prend alors l'allure de l'affect de désir disparu chez l'Autre; et c'est encore
maintenir l'idée d'un tout qui aurait pu être, par rapport au rien de ce qui en est resté ››. La
douleur, ici, témoigne de ce qu'une partie de soi a été perdue. Dépossédée de son intégrité et
expulsée de son corps, jadis, par les agressions sexuelles de ses demi-frères, Virginia Woolf, dont
on sait qu'elle a traversé de véritables crises de dépression à plusieurs reprises, avouait trouver
en la poétesse et romancière Vita Sackville-West ‹‹ la protection maternelle ›› qu'elle recherchait
par-dessus toute chose . Mais pourtant, au moment même de partir avec celle-ci pour la France, elle
lui écrivait, terrifiée, faisant apparaître un déchirement fondamental: ‹‹ Je suis tour à tour
mélancolique et agitée. Vous voyez, je n'aurais jamais épousé Leonard si je ne préférais vivre avec
lui plutôt que de le quitter. ››
En réalité, deux voix résonnaient en Virginia: celle de la mère disparue, une mère qu'elle rechercha
sa vie durant par le contact avec Vita Sackville-West, et celle de Léonard, prodigue en conseils
existentiels et littéraires. A vrai dire, ce dilemme est contenu dans la psychologie féminine; c'est
peut-être le problème le plus fondamental et le plus difficile auquel les femmes soient confrontées:
quitter l'indécision bienheureuse de l'état d'infans (rompre avec le Même) pour choisir l'autre sexe
et entrer dans la société des hommes. Alors, comme l´explique Daniel Sibony, ‹‹ le symptôme du
féminin c'est l'impossible partage avec l'Autre-femme ››. A moins que ce ne soit un désir de fuite,
fuite d'une société qui insulte la nature de la femme. Au fond, Virginia balance constamment entre
l'espérance d'atteindre l'Autre-femme divinisée, retenue parfaite et complète, qui demeure tout au
long de la vie un repère/repaire, le modèle de ce qu'elle voudrait être, et la hantise de revenir à
elle-même, ‹‹ retrouvant la nudité impitoyable du silence, la folie qui la guette, l'horreur du
temps, la nécessité de la solitude, la menaçante intrusion de l'homme, l'ultime trahison des objets
››.
En revanche, aux yeux de Violette Leduc, c'est l'amour-amitié sororale qui prend une couleur
franchement maternelle: ‹‹ Elle, elle me demandait si je voulais être son enfant. (...) Oui, je
serai son enfant . ››
Cependant, pour que sa vocation homosexuelle s'affirmât, il eût fallu que Violette renonçât à
l'autre sexe, qu'elle choisît son identité. Mais non ! Divisée entre Hermine et Gabriel, oscillant
entre les deux sexes, elle se sentait constamment un castrat: ‹‹ Et son sourire navrant: mon
bonhomme, mon petit bonhomme à moi est mort et enterré. (Gabriel) voyait clair . ››
Si la femme frigide souhaite le plaisir tout en le refusant, la femme anorexique, quant à elle, rêve
d'être féminine tout en s'y opposant. Cela est manifeste dans le cas de Violette Leduc qui, après
mille atermoiements, s'habillait de façon masculine, tout en désirant ‹‹ la taille mannequin ››. Il
faut se souvenir que Berthe, en couchant dans le même lit que sa fille, l'avait mise en position de
conjoint et, dans cette atmosphère, Violette n'avait pas eu la possibilité d'exister. Elle avait
beau se débattre; elle était prise dans les mailles d'un filet. Exigences, récriminations, jalousie,
tyrannie, tous ces fléaux de l'anorexie se déchaînaient alors sous une forme exaspérée:
‹‹ Je démolissais Gabriel, je démolissais ma mère. je devais les détruire pour me détruire . ››
De toute manière, c'est vers la mort et la destruction que convergent les diverses manifestations de
la haine, ou plutôt vers ce que Julia Kristeva appelle, en anticipant, ‹‹ une pulsionnalité
débordante, non freinée par le Symbolique ››. Néanmoins, toutes les anorexiques ne cherchent pas à
combler le trou du manque par une victoire totalitaire, tyrannique. A la différence de Violette
Leduc, Virginia Woolf affirmait la grandiosité ‹‹ d'être un eunuque ››, sans sexe et sans désir. En
tant que tel, elle n'était pas sous l'influence des conventions sociales qui, à l'époque, poussaient
la femme dite ‹‹ normale ›› à se soumettre au ‹‹ devoir conjugal ››. Or, pour Virginia, il était
important que tout soit beau et pur. Comme dans un rêve... La revendication d'Une chambre à soi,
signe d'une sphère privée, est en ce sens significative: c'est la revendication à la fois de son
droit à l'intégrité physique et à un refuge où l'écrit se fait. L'écriture étant, au demeurant,
l'unique passion qui épouse le destin de l'eunuque, puisqu'elle symbolise ‹‹ une perte de présence
››.
La vie de Virginia, nous l'avons déjà dit, fut fortement colorée de morts inendeuillées, d'une
douleur irrémédiable et de la tentative de la maîtriser. Ce n'est pas la nourriture proprement dite
qui provoquait en elle la répulsion et l'effroi, mais bien l'acte même de manger, lequel s'adresse
toujours à l'objet des premières amours. Comme s'il n'y avait pas eu d'autre voie/voix que celle de
l'anorexie pour exprimer l'absence. Dans les pires moments de dépression, Léonard Woolf passait une
heure ou plus à table avec elle, pour lui faire déglutir quelques bouchées. ‹‹ Le refus de manger
était lié, tout au fond d'elle-même, à un étrange sentiment de culpabilité ››, note-t-il dans son
autobiographie. ‹‹ Elle affirmait qu'elle n'était pas malade, que son état d'esprit venait des
défauts qui l'accablaient - la paresse, le manque d'énergie, l'insatiabilité . ›› Elle faisait même
remonter son dégoût de la nourriture au besoin d'exercer un contrôle sévère sur son appétit ‹‹
dévorant ››. Signe avant-coureur de la mélancolie, que Freud et Abraham décrivent en ces termes: ‹‹
Si nous admettons que les désirs refoulés du mélancolique sont de nature cannibalique, que ‹‹ ses
péchés ›› se rapportent essentiellement à l'acte de manger, acte défendu et même détesté, nous
comprendrons la fréquence avec laquelle le malade refuse de manger. Il se comporte comme si seule
une abstention totale de nourriture l'empêchait de mettre à exécution ses pulsions réprimées. En
même temps il se menace lui-même d'une punition, la seule qui convienne à ses pulsions inconscientes
de cannibalisme, celle de se laisser mourir de faim. ››
Dans la simultanéité du désir insatiable de nourriture et de son dégoût on peut entrevoir le conflit
originel entre les besoins contradictoires de dépendance et d'indépendance, entre le désir ardent
d'être maternée, protégée, et le désir de fuir, de s'en sortir toute seule. Le refus de la
satisfaction orale (et avec lui la dénégation de la faim) résulterait, par conséquent, du sentiment
qu'une telle satisfaction va à l'encontre du besoin de sécurité, d'autodétermination et de contrôle
de soi; besoin qui peut se manifester, par ailleurs, sous forme d'avarice, solide rempart aux yeux
d'aucuns sujets contre les dangers de la luxure et de la gourmandise:
‹‹ Je le dirai toujours ››, souligne Violette Leduc, ‹‹ j'ai été élevée dans la terreur de
l'insécurité. Il faut avoir deux sous devant soi . ›› ‹‹ Avare, je suis, avare je serai. J'aime tout
sans profondeur. (...) Je voulais m'en sortir. Me sortir de quoi ? Du mépris des autres que
j'imaginais. La société... être considérée... J'aime ça, j'aimerais ça. ››
L'allusion à la castration est évidente. Le manque d'argent (la ‹‹ bourse vide ››), c'est de nouveau
le symbole du pénis châtré, éradication de la marque sexuelle, celle, historique, du masculin, qui
alimente tous les schèmes d'érectilité, de verticalité, d'ascendance, de production. Que l'argent,
le succès, la condition sociale fassent tourner la roue des destinées, c'est une évidence. Mais
l'aspiration de Violette vers la célébrité exprime, outre cela, le manque de ce vrai regard, dont
elle fut dépourvue dans l'enfance:
‹‹ Ma mère dédaigne les jeux. Elle soigne son enfant depuis le brossage des cheveux jusqu'aux
fortifiants, un point c'est tout . ››
Voilà aussi pourquoi le signifiant-nourriture va être mis en avant comme lieu possible de la
castration.
L'inexplicable et obscur sentiment d'impuissance fatale qui désespère tant le sujet anorexique,
l'empêche visiblement de prendre son destin en main. Car non seulement il affirme et donne à la
castration une origine mythique - ce qui, de ce fait, lui interdit de se donner une origine
personnelle - mais il s'en fait lui-même l'héritier au risque de s'interdire à tout jamais l'accès à
l'existence. Tant il est vrai qu'au moyen de l'apparence corporelle, il esquisse surtout ce qu'il
voudrait être: un être unique, attirant, bénificiant de tous les privilèges de l'enfance. Un être
doté de droits mais sans devoirs ni responsabilités, pour éviter les choix et les renoncements à
quoi la maturité oblige. Prenons l'exemple de Virginia Woolf qui fut portée à confier à Léonard le
pouvoir de savoir ce qui lui convenait et de décider pour elle, tant son effroi devant l'épreuve du
temps et les réalités d'un monde instable était grand. Même si elle aspirait ardemment à la liberté.
Manifestement, elle ne pouvait se défaire de ces nœuds qui l'empêchaient de se donner à la vie, de
ce passé qui ne passait pas. De plus, Léonard se souciait excessivement de son état de santé. Il la
pesait régulièrement et écrivait les résultats dans son carnet de notes. Dès la première tentative
de suicide, il tint pendant dix ans un registre sur ses menstrues: en 1913 apparaît un écart de 98
jours entre deux cycles. Virginia a terriblement maigri... Il lui importe alors par-dessus tout
qu'elle mange, son équilibre moral ne pouvant être retrouvé qu'à force de repos et de régénération
des forces physiques . En outre, Léonard était un de ces hommes rares, toujours disponibles et
toujours présents. Il veillait férocement sur elle, acharné à la protéger des bruits et des fureurs
du monde qui la rendaient folle et, dans ces moments-là, il la couvait jusqu'à l'étouffement...
Élevée par son père, Virginia souffrit d'une double privation: sa mère aimante et chérie n'était
plus là et son père, au lieu de lui apporter son soutien, de veiller à sa sécurité, avait exigé
toute sa compassion et celle de la famille restante. Le fait de se retouver en situation de devoir
consoler son père, n'était pas moins difficile que la perte qu'elle avait subi. Plus tard, elle fut
marquée, de surcroît, par d'autres malheurs: la mort de sa demi-sœur Stella, puis celle de son frère
Thoby, qu'elle aimait et admirait. D'où son besoin excessif de Léonard, supposé effacer les
séquelles indélébilement gravées dans son esprit. A l'évidence, ce dernier lui témoigna une dévotion
sans faille, ne se laissant jamais décourager, pas même dans les périodes de graves dépressions,
accompagnées et suivies par des crises d'anorexie. Quand elle criait qu'elle ne voulait pas le voir,
qu'elle détestait tous les hommes...
De l'enfance la plus lointaine la terreur d'abandon, la colère impuissante, le besoin d'opposition
dirigé contre la mère, dont il faut se séparer pour s'affirmer, peuvent resurgir sous l'aspect d'une
bouche dévorante avec tous ses dangers. Il n'y a aucune limite, semble-t-il, aux expressions de sa
haine. Désir de brutaliser, de piétiner l'Autre chez Violette Leduc, ‹‹ pour me retrouver, pour la
retrouver, pour tout retrouver ››. Car ce qui est disparu a aussi ses souvenirs. En fait, persuadée
d'avoir été trahie, abandonnée par la mère, Violette s'endurçit dans la provocation stérile, le
défi, quand un regard de Berthe l'eût attendrie. Voilà pourquoi elle sera toujours poussée à
rechercher l'impossibilité de l'amour, à se chercher des hommes avec lesquels elle ne pourra pas
vivre: des hommes impuissants, vaguement androgynes, ‹‹ éperdus de sacrifices ›› ou bien
franchement homosexuels. Des hommes insensibles à ses plaintes, ses pleurs, ses cris de
protestation, ses crises de rage et de jalousie ou bien encore des hommes de lettres inaccessibles,
représentant ce qu'elle voudrait pouvoir être, devenir ou valoir. Mais pour devenir ce qu'elle
voudrait être, il lui faudra mourir à celle qu'elle était, autrement dit quitter Gabriel, son ‹‹
Archange ›› et passer par la voie d'accession à Maurice Sachs qui s'intéresse à elle, apprécie ses
lettres et lui conseille d'écrire. Une telle identification (‹‹ Je me prends pour lui . ››) ayant
entraîné un double mouvement de mort et de renaissance: ‹‹ Nous décidons que l'enfant en moi devra
se libérer de la mère. ›› Car, pour écrire et revendiquer sa part dans l'œuvre de la création,
peut-être faut-il encore pouvoir se libérer de l'emprise maternelle !
* * *
Margarete Mitscherlich a observé chez de nombreuses mères une forte tendance à considérer l'enfant
(en particulier, la fille) comme une partie, voire un prolongement d'elles-mêmes, cela les
conduisant à percevoir insuffisamment la singularité de la petite fille et ses besoins individuels .
Dans ce cas-là, cette dernière court le danger de développer une dépendance excessive, dont la mère
peut abuser, et donc susceptible d'engendrer la haine qui, seule, permettra à l'enfant de lutter
contre l'angoisse du désir incestueux. ‹‹ A l'âge de l'organisation du stade oral, les mères
dévorantes ont plus besoin de leur enfant que celui-ci n'a besoin d'elles ››, observe Françoise
Dolto à ce propos. ‹‹ Elles ont plus besoin de la masse phallique de leur enfant dans leurs bras,
prétextant des soins à lui donner, que de leur conjoint adulte, dans les bras de qui elles éprouvent
des joies moins intenses . ›› De telles mères sont pour cela même mortifères. Sans leur enfant,
elles seraient probablement inexistentes en tant que personnes. En se mirant dans lui, elles se
fabriquent en quelque sorte un objet transitionnel qui fait écran à leur angoisse du vide et leur
permet de survivre. C'est très dangereux. Puisqu'il n'y a point d'accès possible au langage, à
l'objet et à l'homme pour la petite fille prise dans les rets d'une telle mère. En somme, l'ouvert
est emmuré par l'obstacle de l'Autre maternel intrusif et ravageant.
Il est de fait que la naissance d'une fille confronte la mère à la coupure, c'est-à-dire à ses
propres limites, à son propre sentiment d'incomplétude... Valérie Valère, nous l'avons vu, avait été
mal accueillie par sa mère, son conjoint ne voulant surtout pas de fille ! La déception qui
s'ensuivit fut probablement une des causes de l'anorexie de Valérie, moyen tragique mais efficace de
contraindre la mère à s'intéresser à elle, à s'occuper d'elle. Il est clair que Valérie en tant
qu'enfant n'avait pas son mot à dire. Et puisqu'on lui demandait seulement d'être "bonne à l'école"
et à sa bouche de se taire, il ne lui restait plus que la voie de l'imitation pour parfaire son
image. De qui ? De quoi ? De la petite sirène devenue une statue de pierre ? Il est de fait qu'en
grandissant, la petite fille n'aura bien souvent d'autre objet que la fiction: ou bien elle jouera
au garçon, sera un "garçon manqué", ne pouvant au mieux que développer ‹‹ un phallisme intellectuel
›› ou bien elle jouera à la "femme fatale" et en empruntera les artifices, pour satisfaire le désir
de l'autre; en bref, elle aura un comportement "hystérique".
De même, Virginia Woolf aimait paraître et se distinguer. D'où l'importance qu'elle donnait aux
mondanités, à l'éloquence de la toilette, à l'art de la conversation, qui satisfaisaient en grande
partie son goût féminin de la parade:
‹‹ Si vaniteuse que je sois à l'ordinaire, (...) ma vanité est très snob ››, écrit-elle dans son
Journal. ‹‹ Je donnais prise à la critique avec une grande superficialité épidermique, mais avec peu
de chair et de sang. (...) Vingt-quatre heures après la récension, l'impression que provoquait mon
apparition en tant que femme, alors que j'entrais dans le salon Argyll, avait pour moi plus
d'importance que ma renommée en tant qu'écrivain . ››
Aliénation du corps à son image, où l'art de plaire recouvrait un désir profond d'être vue, faute de
l'avoir été suffisamment quand elle était enfant. Au reste, Violette Leduc tient, de façon
contrastée, les mêmes propos:
‹‹ Je me le redis, je me l'avoue, je me soulage: je passe inaperçue. C'est horrible, c'est
intenable. Je ne suis pas le centre du monde . ››
Encore une fois, besoin d'être "vue", d'être "en vue", non par savoir-vivre ou par vanité, mais
parce que l'une et l'autre attendaient de l'approbation d'autrui cette confirmation de soi qui leur
conférait, semble-t-il, un surcroît d'existence.
L'amour comme l'amitié n'échappe pas à l'implacable mathématique existentielle qui fait que les
anorexiques se sentent toujours ‹‹ de trop ›› par rapport à l'Autre ou réduites à cet état de ‹‹
chose ›› que la mère a rejetée. Inconsolable, Violette affirme en outre qu'elle est ‹‹ née brisée
››. Mais pour nombre d'entre elles, vivre est le pire de tout. Parce que vivre, c'est accepter;
accepter de souffrir, de grandir, de se délier de la famille, puis de voir s'effriter une à une
leurs illusions et leurs raisons d'exister, la maturité n'étant souvent à leurs yeux qu'une
constante démission. En fait, ce qu'elles veulent préserver coûte que coûte, c'est l'état fœtal
d'indifférence et de satisfaction immédiate, dont l'enfance demeure proche. Comme si elles avaient
du mal à quitter cet "outre-monde" avant tout objet où on se laisse aller à vivre, dans la pure
jouissance de l'instant, où on peut se soustraire aux servitudes de la vie réelle, pour mieux se
tourner vers la question de la ‹‹ vérité ›› de l'être:
‹‹ Ce sont eux qui avaient raison, ceux qu'ils appellent "les fous". Ils savent la vérité ››
d'écrire ainsi Valérie Valère. ‹‹ "Dehors" ne veut rien dire, le vrai "dehors" est infiniment
distant de notre pauvre monde de déchets, à des milliers de siècles . ››
Ainsi, au long de son œuvre, elle nous relate ce qui advient, quand un être humain refuse d'être
traité en chose, en objet exclusivement historique. C'est la folie ou la mort. Seules issues
entrevues pour échapper au tourment d'exister. Il est de fait que Valérie Valère, frustrée de son
enfance, mourra par suicide, le désir de mourir apparaissant cependant sur le mode paradoxal: se
donner la mort et retourner là où on était heureux et comblé, avant la naissance, pour enfin
renaître à la vraie vie, délivré de la saleté de ce monde. Quelle que fût par moments la grandeur de
l'opposition de ces femmes à la société des hommes, de leur résistance à la morale dominante et au
langage commun, au nom de la lumière, l'acte par lequel elles décidèrent de ne plus manger était
néanmoins vide de tout contenu positif. Ce n'était pas une grève de la faim, telle que l'avaient
pratiquée jadis les suffragettes anglaises, lors de leur combat pour le droit de vote des femmes. Ce
n'était qu'un refus obstiné - le refus de pactiser, le refus de vivre "dans ce monde-là" - qui
s'épuisait dans l'acte de négation, en deçà des mots.
Le piège, évidemment, c'est l'acte. D'autant que, dans son renoncement aux aliments, le sujet
anorexique fascine horriblement et jouit de fasciner. En tout cas, l'entreprise thérapeutique se
heurte à cet objet de fascination dont il se réclame et qui évoque un lieu d'avant l'identité et
tout usage de la parole, un lieu, où il était bien, sans poids et sans attente, sans lien au monde.
Seul et totalement libre. Oui, tout le piège est là, car c'est un leurre, une illusion. En réalité,
il crève de faim pour rien. Un profond nihilisme inspire sa révolte. La conscience d'un vide, d'une
désolation. Certes, il aspire à l'innocence, à la pureté du ‹‹ vert paradis des amours enfantines
››, la revendique même parfois, par l'écriture, mais la honte innommable qui lui fait rejeter son
corps réel persiste. Aucune des raisons avancées jadis par les saints, les mystiques ou naguère par
les intellectuels engagés ne demeure debout: ni la revendication d'une tradition religieuse ou
sociale, ni le refus d'une vie aliénante, d'une parole mensongère, pétrie de conventions, d'une
langue de bois. La folie de l'unité ne se réclame d'aucune transcendance, d'aucune utopie. Le geste
est dénué de sens; le moi est isolé, flottant, sans arrimage sur l'Autre. ‹‹ Non pas insensible,
mais neutre ›› comme disait Georges Pérec.
‹‹ Je me sentais impuissante, désarmée ››, note la jeune Sophie Delorme. ‹‹ Je ne savais à qui faire
porter la responsabilité de ma dégringolade. A mon père qui avait déserté le domicile familial. A ma
mère incapable de refaire sa vie à 45 ans. A moi-même... ››
Délaissé, le sujet anorexique reprend à son compte le néant familial ou social; il l'inscrit dans
son corps jusqu'à fondre dans l'anorexie. Et s'il lui arrive de prendre à son compte le vide de
l'absence, c'est pour que cette vacuité vienne au moins de lui-même... Mais à ce niveau-là, il se
sent entièrement et totalement abandonné, terriblement seul; car il n'y a plus d'Autre et
corrélativement plus de Soi.
Notre temps a, las, pour le rien, le vide, la mort une fascination constante. Ainsi l'anorexie
illustre-t-elle désormais la capitulation générale dans un monde sans signification. Quand on ne
sort pas de la confrontation désolante entre ce qu'on est et ce qu'on voudrait être, la seule issue
est l'identification avec une image idéale, figée comme une statue de pierre, autrement dit la
soumission aux modèles (ou models) proposés par la mode, la publicité, le retour à l'iconolâtrie. Il
ne s'agit pas de combattre le corps, qui est support et garant de l'identité, mais le processus
d'identification et d'incorporation que ces modèles engendrent et qui annulent la personne. A
preuve, l'obsédante présence du corps dans Truismes de Marie Darrieussecq: un corps ramené à l'état
d'un vulgaire animal, obsédé par le sexe et la nourriture. Comme s'il y avait une propension en
l'être humain à se laisser tirer vers le bas, vers la boue; en somme vers l'Origine. C'est cela que
Marie Darrieussecq relève avant tout: la souffrance de ne pouvoir être au monde en tant que sujet
désirant et de savoir que cette situation est sans issue sans le recours à une parole subjective,
une parole réellement vivante, et non vide, ultime témoignage de la personne humaine.
‹‹ La Vérité vous rendra libres ››, disait le Christ. Funeste utopie. Car le Royaume des Cieux comme
le Royaume des Mères est un monde clos sur lui-même qui rend la division sexuelle inconcevable. D'où
un seul choix apparent pour la jeune fille anorexique: ‹‹ Finie la petite adolescente branchée ! ››
Puisque grandir, c'est quitter l'enfance, c'est se libérer de la mère qui était jusqu'alors au
centre de sa vie. Dans les soirées avec les amis, Sophie Delorme n'a brusquement qu'un seul désir:
‹‹ être auprès de maman que je savais seule à la maison ›› et qu'elle ne pouvait abandonner sans se
sentir coupable.
C'est la hantise de la perte qui toujours provoque le sursaut final et amène le sujet à Maigrir à en
mourir . Sophie a payé au prix fort fort son souci de se dégager de ses pairs, en solitude. Repli
quasi fœtal. Elle est dépourvue de souvenirs, de culpabilité. En même temps, elle voudrait que sa
mère puisse connaître l'amour. Le sujet anorexique, nous l'avons déjà dit, ne se résigne pas, il
résiste, certes de façon passive, en s'isolant, mais il résiste au monde du ‹‹ dehors ››. Tout son
comportement est une protestation contre les maux/mots de la mère désarmée, de la société. Le
problème, c'est qu'il porte en lui le désir (de desiderium, le regret) d'un ‹‹ bien inconnu ›› qu'il
n'atteindra jamais et qui laisse dans son cœur un vide irrémédiable. En ce sens, il ressemble fort
au mélancolique qui cherche sans répit quelque chose de perdu, d'impossible à retrouver. ‹‹ La
mélancolie ››, observait déjà Rousseau dans La nouvelle Héloïse, ‹‹ s'entretient du même aliment que
l'amour ›› (Lettre XXXIII), et il notait dans l'Emile: ‹‹ Quand le cœur s'ouvre aux passions, il
s'ouvre à l'ennui de la vie. ›› (Livre V)
Les anorexiques ont ceci en commun: l'amour joue un rôle pour toutes. Plongées dans leurs rêves,
elles imaginent qu'un grand amour viendrait remplir leur vide affectif et apaiser leur inquiétude;
mais ce n'est là qu'une illusion infantile. En réalité, rien au monde ni personne ne saurait
assouvir leur demande d'amour. Parce qu'elles sont en vacance d'elles-mêmes. Vide du cœur, dégoût de
tout, ennui infini... ne sont-ce pas là toutes les caractéristiques du ‹‹ mal du siècle ›› de
Musset, du spleen de Baudelaire ? Mot anglais signifiant ‹‹ rate ››, siège de la bile et de l'humeur
noire et qui apparaît, au reste, assez fréquemment dans la littérature française de la seconde
moitié du 18ème siècle, notamment dans une lettre de Diderot à Mademoiselle Volland, où il est
expliqué ce qu'est le spleen, suivant un ami médecin écossais: ‹‹ J'ai des idées noires (c'est
l'Ecossais qui parle) de tristesse et de l'ennui; je me trouve mal partout, je ne veux rien, je ne
saurais vouloir, je cherche à m'amuser et à m'occuper, inutilement; la gaieté des autres m'afflige,
je souffre à les entendre rire ou parler . ››
Quand une conscience ne parvient pas à tenir sa propre existence charnelle pour solidement ancrée
dans quelque raison d'être, c'est la nausée qui la guette, c'est-à-dire la contingence. Le monde
perd son sens. Ainsi, deux siècles plus tard, Sartre fera dire à Roquentin dans La nausée: ‹‹ Je
m'ennuie, c'est tout... C'est un ennui profond, le cœur profond de l'existence, la matière même dont
je suis fait. ››
Rappelons que Roquentin découvre la contingence en contemplant une racine de marronnier avant de
perdre finalement conscience de son moi. Son existence lui semble alors vide, inutile. Un pas de
plus et il débouche sur l'angoisse de la mort: ‹‹ Je me sentais de trop, donc il fallait
disparaître. ›› L'exaspération du temps le conduisant naturellement à une exaspération de la
conscience de la mort.
Comme l'écrivait déjà Rousseau: ‹‹ On m'offrirait ici-bas le choix de ce que je veux être, que je
répondrais, mort... La mort est douce aux malheureux. ›› (Elégies XXIV et XXV) Désir de mort qui,
chez Baudelaire, confinera jusqu'au vertige. En outre, ‹‹ s'il a pu si souvent envisager le suicide
››, suggère Sartre à propos de ce dernier, ‹‹ c'est qu'il se sentait un homme de trop ››. A savoir,
condamné à peser pour toujours, sans droit à le faire...
Si l'on y regarde de plus près, la quête spirituelle assoiffée d'unité, d'absolu, est un des thèmes
essentiels chez ces écrivains; quête qui s'avère très vite être un leurre. Le monde, affranchi de
Dieu, est devenu irreligieux. Dorénavant, l'individu est réduit à lui-même et la souffrance des
Romantiques annonce déjà celle des Existentialistes, voués à la déréliction. Le mot ‹‹ seul ›› est
un des mots-clé des pièces de Sartre, toujours amené à se sentir de trop, à l'instar de Roquentin !
Férue d'idées existentialistes, Valérie Valère appartient d'ailleurs, dès le départ, à un univers
sans dieu, sans amour, sans valeur, sans espoir. Pour elle, ‹‹ les jeux sont faits ›› une fois pour
toutes et il n'y a rien à faire. Vu son jeune âge lors de la publication de son récit, Le pavillon
des enfants fous, on ne peut manquer d'être frappé par la présence d'un passage inspiré de L'Etre et
le Néant de Sartre:
‹‹ Vous imaginez ce qu'il est arrivé après tous ces traumatismes infantiles qui ont façonné sa
manière d'être au monde et de vivre, sa personnalité ou plus exactement sa conscience puisqu'ils ont
influé sur sa manière de percevoir, de juger ou d'imaginer (Ouf !) comme le dit Sartre dans L'Etre
et le Néant... ››
Valérie détestait les psychiatres, et pourtant, voilà des accents bien proches de Freud dans Totem
et Tabou, qui - à partir de sa problématique et de ses propres souffrances - allait plus loin encore
en annonçant qu'‹‹ un sentiment se transmettait de génération à génération, se rattachant à une
faute (dont) les hommes n'ont plus conscience et le moindre souvenir ››. Allusions à la répétition
familiale d'un évènement traumatisant, que l'on retrouve, du reste, aussi bien dans Les mouches de
Sartre que dans l´Électre de Giraudoux, personnage féminin aux désirs confus et si proche de
Valérie: une Électre à la fois dure et vulnérable, assoiffée de vengeance et de justice, laquelle -
avant d'inciter Oreste au meurtre de Clytemnestre - ressemble, par ailleurs, étrangement à sa mère,
ce qui ne présage rien de bon... Quand Électre demande aux dieux ‹‹ justice contre l'injustice ››,
elle nous montre bien que l'antique exigence effrayante et violente, qui appelle le sang à l'infini,
est toujours là, sourdement en conflit avec le pouvoir mâle et les décisions de la cité. Une affaire
de haine et de ressentiment en somme, primitive, très archaïque, semblable en tous points à celle
que Valérie Valère éprouve envers celle qui ne l'a pas protégée:
‹‹ J'aurais voulu déchirer, tuer, violer ››, écrit-elle. ‹‹ Je l'aurais tuée. Des choses comme ça
devraient être punies de mort. (Ma mère) me dégoûte, si je pouvais, je lui vomirais dessus. ››
Mais à ce degré de détestation, la haine n'est autre que le retournement en son contraire de
l'attachement à la mère, renvoyant à une phase de fixation affective dans la petite enfance que
Mélanie Klein qualifie de ‹‹ position schizo-paranoide ››. Qu'est-ce que le souhait de supprimer ‹‹
cette idole redoutable ›› (Baudelaire) à laquelle on a trop sacrifié, sinon le rêve des liens
originels ? ‹‹ Il me faut m'occuper à te haïr, pour m'occuper à t'aimer ›› de profèrer ainsi
Violette Leduc qui, toute sa vie, fut habitée par sa mère.
De toute manière, il semble que le malheur soit surtout dans l'exil hors de la philotès maternelle.
Le manquement, la mort ou la trahison du premier objet d'amour ne font que souligner plus vivement
la solitude irrémédiable de la fille séparée de sa mère, de ses racines et de son ordre. A l'instar
d'Électre qui se lamente sur un avenir ‹‹ sans affection, sans foyer, sans ressources ››.
‹‹ Voilà la faute initiale qui rend la femme séductrice sur fond de néant ››, suggère Luce Irigaray
à ce propos, avant de poursuivre plus loin: ‹‹ Pourquoi avoir détruit les généalogies féminines ?
Pour établir un ordre dont l'homme avait besoin mais qui ne correspond pas encore à celui du respect
et de la fécondité de la différence sexuelle . ››
N'oublions pas que dans la mythologie grecque, Athéna, la préférée des filles de Zeus, n'a pas de
mère: femme de tête (elle jaillit de la tête de son père), elle cultive l'amitié virile ‹‹
brandissant son javelot pointu ›› tout en restant ‹‹ jeune fille ›› (Pallas) et ‹‹ vierge ››
(Parthenos), à la pointe de sa revendication phallique. Ses protégés ? Des hommes toujours, sans
exception, dont Oreste, jugé pour le meurtre de sa mère Clytemnestre. En acquittant le coupable, la
déesse montre ainsi que ç'en est fini du règne maternel et elle interrompt du même coup la loi du
sang dictée par la vengeance des Erinnyes: dès lors, c'est aux dieux seuls que sera confié le soin
de créer l'organisation sociale et d'en assurer la persistance. Dans la finale de l'Orestie
d'Eschyle, Athéna apparaît, en effet, comme fondatrice des lois suprêmes qui gouvernent la cité et
prétendent exprimer l'esprit viril et le savoir. C'est désormais à la façon et, en partie, avec les
moyens d'un homme qu'elle défendra les hautes sphères où elle s'est établie. Est-ce pour complaire à
cet idéal grec qui imprègne tant notre civilisation que Violette Leduc choisira de coiffer un
chapeau d'homme ?
‹‹ Sois femme. Quand seras-tu femme ? ›› vocifère Berthe en la voyant affublée d'un chapeau feutre
surmonté d'une plume. ‹‹ Quelle plume, ce feutre ››, de rétorquer Violette. Le poids de la plume
envolée (...) Il m'adoucit. Il n'est pas masculin, il n'est pas féminin . ››
Non, il est neutre. Léger, volatile. Il jouit d'un prestige androgynique.
Mais Violette a beau faire, sa destinée la place au ban de la société. Elle ne peut échapper à son
hérédité purement humaine. La preuve en est que le mal dont elle souffre, Berthe l'a déjà porté
au-dedans d'elle:
‹‹ J'aurai vécu dans l'obsession de la nourriture. (...) Anémiée, presque rachitique à sa sortie de
l'ouvroir, une jeune fille - ma mère - reçut une nourriture phénoménale dans ses entrailles: un
môme . ››
La maternité, ne l'oublions pas, dégoûtait Violette. Le sentiment de danger par rapport au "dehors",
et en particulier, par rapport aux hommes, qui - aux dires de sa mère - étaient ‹‹ tous des cochons
››, avait entraîné chez elle une telle peur, une telle angoisse d'intrusion qu'elle en rejetait
toute nourriture. Ainsi, son désir de s'affranchir de tout besoin physiologique se confondait avec
celui de la volonté de puissance qui la dirigeait, ayant trop bien appris les leçons de sa mère ! Et
on arrive ici à la signification la plus fondamentale de son anorexie: le malheur de n'être (pas),
par fidélité à la mère qui l'a portée dans la honte, alors que cette dernière avait simplement cru à
l'amour:
‹‹ Tu as mis au monde un fleuve de larmes, ma mère. J'ai pris le voile, ma mère, (...) répudiée,
(...) exilée . ››
La honte de soi est un moteur puissant chez Violette. La honte d'être née bâtarde colore ses
sentiments. Ce qui importe, ce n'est pas la réalité de sa naissance, mais la douloureuse conscience
qu'elle en a. Néanmoins, c'est toujours la tendresse maternelle qui est implorée. L'anorexie comme
l'égarement se caractérise par l'attachement viscéral à la mère pré-œdipienne, mycénienne, par une
fixation brutale, péremptoire:
‹‹ Retournons en arrière, ouvre-toi le ventre, reprends-moi, supplie Violette. Souffrons encore
ensemble. Fœtus, je voudrais ne pas l'avoir été. Présente, éveillée en toi. C'est dans ton ventre
que je vis ta honte de jadis, tes chagrins. Tu dis parfois que je te hais. L'amour a des noms
innombrables. Tu m'habites comme je t'ai habitée. (...) Ne meurs pas tant que je vivrai . ››
Pleine d'aigreur et de ressentiment, elle se vide de la confiance nécessaire pour se fixer des buts,
se projeter dans l'avenir. D'où la fréquence des comportements masochistes, l'importance de
l'obscure recherche de la souffrance dont elle ne se rassasie jamais, et l'attitude de dénigrement
qu'elle a vis-à-vis d'elle-même: ‹‹ Je reste sur ma faim ››; ‹‹ je ne suis rien . ›› Même drame
pour Valérie Valère qui répétait obstinément avec la rage au ventre: ‹‹ Je ne suis rien. Je ne
m'appartiens plus . ›› Faute d'une présence substancielle, d'un regard bienveillant qui eût induit
un échange libidinal et ouvert le champ du désir.
De ce point de vue, les supplices de l'enfer, ce serait le regard que porte sur soi, au nom de
l'Autre, celui qui est réduit à l'état de bête, de chose ou de "rebut". A l'origine, il y a une
chair morte, non souhaitée par la mère et non reconnue par le père décidément absent (Violette ne
portera pas son nom), une "tare" qui la prive du mérite d'exister, de compter, d'occuper une place
dans le monde. Violette a toujours senti qu'elle était une intruse, considérée fautive du malheur de
Berthe. Elle a horriblement souffert de l'hostilité palpable de sa mère qu'elle haïssait alors avec
une fureur presque animale. Son désir d'être aimée, désirée, la rongeait comme un acide. Il est
indéniable que tout enfant exige d'être aimé de ses parents et principalement de sa mère. Et s'il
n'en est pas ainsi, il le fera bientôt savoir par des bouderies, des "caprices", d'infinies
récriminations... Les manifestations d'insatisfaction et les exigences effrayantes que le sujet
anorexique a vis-à-vis des autres sont en relation étroite avec le Moi tyrannique de la toute petite
enfance, l'illusion infantile de toute-puissance. Ce qu'il veut, somme toute, c'est plier les autres
à sa loi, les entraîner dans un inéluctable abandon de soi, tisser une toile de contraintes, de
devoirs et de dettes, usant de leurres, pour les retenir, les maîtriser: ‹‹ Je vais fuir, je vais
disparaître, je vais me suicider ››, menaçait ainsi Violette , cabrée devant le désintérêt que les
hommes lui manifestaient, lui rappelant sa mère: ‹‹ une mère bleu azur ›› qu'elle aimait ‹‹ à
travers la tragédie ›› et ‹‹ après la tragédie ››; en bref, qu'elle hait(mait) plus qu'il n'eût
fallu:
‹‹ Je me souviens: j'ai six ans, je pleure, je sanglote dans un trou où je suis seule: je n'ai plus
faim, je n'en veux pas. Ma mère grince des dents, elle rugit. Je suis dans la cage, le fauve est
dehors. Elle rugit parce qu'elle ne veut pas me perdre. J'ai mis longtemps à le comprendre. Comment
pourrais-je soulever ma fourchette quand elle me regarde ainsi. Elle m'effraie, elle me subjugue; je
me perds dans ses yeux. J'ai six ans, je goûte sa jeunesse, sa beauté sévère . ››
* * *
Dans la lignée des mères abusives qui jalonnent la littérature, la figure de Berthe se présente
comme une imago archaïque omnipotente, terrifiante, et au pouvoir désexualisant. Terreur et
facination, tout est serré dans le même nœud. Le rugissement fait appel à la vision inquiétante du
fauve, proche de celle de la figure énigmatique de la sphinge, mangeuse de chair crue. Il traduit
d'un côté les crises de rage d'une mère qui n'admet pas qu'on lui résiste et de l'autre, la peur de
la mère, qui ne sait pas séparer son corps du corps de son enfant. Ce qui n'est pas sans nous
rappeler les observations des auteurs italiens Carloni et Nobili sur les pulsions cannibales des
parents ‹‹ qui dévorent littéralement l'identité distincte de leur enfant ››, lorsqu'eux seuls
établissent ce que l'enfant doit être, ce à quoi il doit aspirer, ce qu'ils considérent comme étant
bon pour lui... d'après les principes moraux: ‹‹ Il faut être sage, il faut obéir, il ne faut pas
nous faire de peine, nous décevoir, etc... ›› Comme il se doit, les intentions des parents sont les
meilleures du monde, quand ceux-ci contrôlent les goûts de l'enfant, dirigent ses comportements les
plus intimes, ne laissent rien en dehors de leur emprise. Durant les premières années, l'enfant est
d'ailleurs bien en peine de reconnaître ses propres désirs; il n'en sait rien. Il essaie simplement
de comprendre ce qu'il devrait faire pour être conforme aux désirs des autres et, particulièrement,
aux désirs de ses parents. Avant le stade de l'Œdipe, le désir est extérieur à lui. Après, il est à
l'intérieur. Or, nous l'avons déjà dit, les anorexiques n'arrivent jamais à se sortir totalement de
cette image de "petite fille modèle" à laquelle elles se sont longuement conformées, pour ne pas
déplaire. Elles ont effectivement appris qu'il convenait de se taire et d'être non pas comme elles
étaient, mais comment elles devaient être. En d'autres termes: bloquées à un stade d'évolution,
elles sont en manque d'elles-mêmes parce qu'elles s'efforcent d'être quelqu'un qui n'est pas soi,
vivant de ce fait un choc terrible entre ce qu'elles sont et le modèle à suivre. Guerre implacable
et sans fin entre l'idéal du moi, en possession de toutes les perfections, et le "moi véritable",
déchu et coupable dans la découverte de ses limites.
Karen Blixen n'a pas manqué de donner aux forces antagonistes qui lui étaient fournies par son
éducation familiale et par une époque romantiquement religieuse, les noms suivants: Dieu et le
diable, la vertu et le péché, le christianisme et le paganisme. Prise entre son violent désir
d'émancipation et la nécessité de s'adapter aux règles du monde environnant, elle se sentait
dédoublée quelles que fussent les circonstances. ‹‹ D'une certaine façon, elle subissait alors les
vicissitudes, la tension sexuelle, la morbidité et les tâtonnements philosophiques d'une crise
religieuse ››, observe Judith Thurmann à son sujet. Ces contradictions étant, au reste, le germe
de l'angoisse devant le côté passionnel de son être qu'elle n'arrivait pas à dominer. A vrai dire,
toute fantaisie semblait inconvenante dans ce monde hérissé de bornes et de règlements... Dans le
même temps, cependant, c'était un des seuls moyens de se soustraire à la masse d'interdictions qui
pesait sur sa personne. C'est ainsi que l'imagination fut sa première effraction. Ses cahiers de
jeunesse témoignent d'un besoin viscéral de liberté: ils regorgent de griffonnages représentant ‹‹
des ballerines en gaze transparente, des cavaliers athlétiques et musclés, des scélérats à l'œil
méchant, des nymphes ailées ››. Autant d'identifications idéales, d'images sur papier d'une folie
héroïque qui eût voulu se déployer dans des exploits guerriers ou érotiques.
Quelle que soit l'époque, le monde de l'anorexique apparaît souvent comme un désert. Monde désert si
effrayant que la mort, inévitablement, apparaît comme le remède le plus simple à cette déréliction.
Valérie Valère préférait croire, comme Rousseau, que seul l'au-delà lui apporterait le bonheur total
que la vie lui refusait. Un ‹‹ au-delà ›› plus juste et plus beau qui n'était pas un au-delà de la
vie, mais un en-deçà de la vie, un lieu sans nom, invisible, où rien ne parle, à l'abri de la
violence des hommes. De même Violette Leduc:
‹‹ La mort est lyrique, la mort est lancinante. (...) Meurs Clotilde, meurs dans cette musique où le
glas est une harmonie ››, écrit-elle, sentant que, dans la musique, quelque chose se réconciliait,
un accord de l'"âme" et du corps.
Selon elle, en tout cas, c'est de ce côté-là qu'il fallait regarder... pour qu'une vraie
communication s'avérât possible, pour que l'absence s'investît de présence et que le vide se peuplât
de l'apparition de la mort. ‹‹ Mollets de coq ›› ou visage impassible aux yeux cernés et, pour
reprendre Michel Serres, ‹‹ aux os maxillaires, rendus saillants par une maigreur indescriptible
(...) Une momie vitrifiée. (...) Qui revient donc ? Un mort, un spectre, une momie, une idole, ou
statue . ››
Il semble de voir dans la maigreur cadavérique du sujet anorexique une "mise en scène" de la menace
du jugement suprême - l'équivalent pour un athée du "Jugement dernier" - qui effectivement s'abat
sur nous dès lors que nous ne pouvons plus, par de nouveaux actes, contribuer au sens de notre
propre existence. ‹‹ Etre mort, c'est être en proie aux vivants ››, pourrait-on dire, reprenant les
fameuses paroles sartriennes. Autrement dit, prisonniers des phrases gelées qui nous enferment,
celles des parents, de la morale dominante, des mass médias... et du regard médusant de l'Autre:
‹‹ Elle m'examinait, elle me révisait. (...) Elle m'influençait. (...) Ma mère était un écran ››,
note ainsi Violette Leduc.
Entendons bien, toutefois, que ce qu'il y a d'infernal dans ce regard scrutateur et glacé, c'est
qu'il ne parvient pas à déterminer le sens de la vie. Et puisqu'on lui rend la vie invivable, le
sujet anorexique vivra cette impossibilité de vivre comme s'il l'avait créée tout exprès pour
lui-même:
‹‹ Bâtir son existence selon son idéal personnel, établir sa propre morale et lui obéir
gratuitement sans attendre de récompense de l'au-delà, oui, c'était bien ce que je voulais ››,
assure Annabel Buffet, qui avait emprunté le chemin de cet autre abîme insondable qu'est
l'alcoolisme: ‹‹ Un chemin où je serais moi-même la seule déception possible. Je ne souffrirais
plus par les autres. ››
Mais cette fuite devant les autres n'est pourtant, paradoxalement, que le signe d'une "faim de
présence", d'un besoin inouï de tendresse:
‹‹ La tendresse, sentiment précieux entre tous. Tendresse sans qui je ne saurais plus à quoi sert la
vie, tendresse dans laquelle je me blottis comme dans une couette pleine de duvet, profonde, chaude,
légère . ››
Annabel Buffet a mis longtemps à guérir de la mort de sa mère. D'autres n'en guérissent pas. Il faut
beaucoup d'amour autour de soi pour accepter cette tragédie. De même, l'œuvre d'Isabelle Eberhardt
témoigne en maints endroits de l'indicibilité de la souffrance provoquée par la disparition de sa
mère. Le besoin de se fondre jusqu'à l'anéantissement dans le désert et sa nostalgie d'un ‹‹ paradis
des eaux ›› rappellent étrangement la quête de Virginia Woolf. Le Soi s'étant dissout pour faire
place à l'Unique, à l'Absolu, à la Vérité. Quand bien même cela n'aurait pas grand sens, on pourrait
faire un parallèle entre la vie errante, vagabonde d'Isabelle Eberhardt et la faim insatiable d' ‹‹
autre chose ›› - de désordre, de folie, de ‹‹ fruit défendu ›› - de la femme anorexique qui, sous le
déguisement parfait de l'androgyne plein d'attrait, s'offre tel un paradis promettant d'innocentes
jouissances. Seulement voilà: au contraire de l'anorexique qui n'est consolé(e) ni sauvé(e) par
rien, Isabelle incarne l'androgyne devenu liberté. Pour elle, la poursuite en amont, le rêve de
retrouver la liberté, apparaît comme une reconquête sur la mort et l'oubli. Convertie à l'Islam en
pleine colonisation, elle écrit à propos de l´Algérie:
‹‹ Peut-être est-ce la terre prédestinée d'où jaillira un jour la lumière qui régénérera le monde .
››
Le désir brûlant d'écrire - c'est-à-dire d'affronter le désert, le doute, l'inconnu - et la
fascination de la mort, de l'infini, sont chez elle étroitement liés et vont de pair avec cette
étrange volonté d'annihilation de soi, partagée par le sujet anorexique. Dans le même temps,
cependant, ce qui avait motivé la décision d'Isabelle de s'habiller en homme, de dissimuler son
corps de femme, c'était d'abord sa volonté d'entrer en contact avec l'Autre - l'Étranger, mais aussi
le Divin - pour savoir qui elle était. Il y avait chez cette jeune femme une tension vers l'à-venir,
un élan de foi et d'espérance. Quant à sa recherche identitaire, elle dépendait entièrement de sa
capacité à devenir autre; seule manière, suivant Rimbaud (‹‹ Je est un autre ››), de se réaliser
comme totalité. En outre, elle réussit à concilier son désir de liberté avec son goût pour les
amitiés, les passions humaines, vivant au milieu des bédouins, partageant tout avec eux: les duretés
de la vie nomade, la pauvreté, l'amour des grands espaces, l'épuisement, la maladie... et
s'engageant à leur donner une voix, à en trouver la juste traduction, par le biais de l'écriture.
Son besoin d'adhérence humaine nous paraît soutenu par une inextinguible fureur d'aimer... Alors
qu'il prend racine dans cette même douleur d'être, dans cette même aspiration inquiète de
l'anorexique à retrouver le lieu premier, ancestral... résonnant de bruits et de sons variés, le
lieu sonore de l'utopie, d'avant la vie, d'avant le langage:
‹‹ La vie en hôtel meublé m'excite ››, nous dit Violette Leduc, (...) ‹‹ c'est la transition entre
le dénuement et la possession. Cloisons entre les chambres, résonances maudites, résonances
aphrodisiaques, communautés d'alvéoles, contagion de la bagarre, du rut, du drame. (...)
Promiscuité, pénétration, mirage d'une communauté, voilà l'hôtel meublé . ››
Mirage d'une communauté plus fraternelle où tous les gens seraient sur un pied d'égalité, pour
affronter un dernier défi: l'indifférence individualiste. Aujourd'hui, la montée de courants
"intégristes" avec leur volonté de retour à un passé, qui ne s'est jamais réalisé, participe au
demeurant du même phénomène. Ainsi, le thème de ‹‹ la guerre sainte ›› d'Al-Qaida traduit moins un
regain de foi que la réaction d'un imaginaire encore meurtri par le souvenir vivace des croisades et
de la colonisation. Bien des itinéraires individuels rappellent d'ailleurs ce continuum. Les
blessures et fractures psychiques subies n'ont pu être réparées, si bien qu'il convient de clamer
haut son indignation, en criant vengeance, de préconiser la loi du talion et ses terribles
exigences. Plus rien d'autre ne compte que la poursuite effrénée d'une Vérité unique qu'il faut
faire éclater au grand jour. Terreur et assurance de détenir la Vérité ayant souvent, las, partie
liée... On pourrait insister encore une fois sur l'infernal enchaînement de la loi du sang (qui
d'ailleurs n'est pas propre à l'Islam) et le péril que celle-ci présente: la régression (du lat.
regressio, retour) dans la colère. Une régression primitive, pré-natale, pré-linguistique, à travers
l'obscurité, le vide... qui mène à un monde dont nul ne revient. Car, comme l'explique Muriel Cerf:
‹‹ au bout du couloir, du corridor, de la chose fétide où ils crapautent, il n'y a ni salut ni
chute, ni enfer ni paradis, juste le goût de cette terre dont ils se nourrissent . ››
Au fond, entre la colère noire de l'anorexique et la rage débordante de l'intégriste, il y a bien
peu d'écart: désirs morts et désirs de mort, pour soi ou pour l'Autre. Séduits ou fascinés par un
modèle, ils obéissent tous deux, sans qu'ils le sachent, à une volonté étrangère beaucoup plus
puissante qu'eux. Et ce qu'ils considèrent comme leur propre choix n'est en fait que l'irrésistible
attraction d'un vide, hors de toute transcendance. A l'évidence, de la reconnaissance de communautés
dont il fallait partager naguère les luttes de libération, on est passé à l'enfermement de
l'individu dans un isolement nihiliste, celui même qui mène les uns dans la double voie du meurtre
et de l'autodestruction - par une difficulté d'"affiliation" - et les autres à l'assuétude - à
l'alcool, à la drogue, à la solitude - par manque de cadre.
‹‹ C'est... un peu comme quelqu'un que tu hais mais qui t'attire irrésistiblement, sans que tu
puisses résister à son charme. Peut-être une sorte de drogue, écrit Valérie Valère au sujet de la
solitude. Tu sais que tu te détruis et pourtant, c'est plus fort que toi, tu ne peux t'empêcher de
tendre les mains vers elle . ››
Non que cette adolescente ait été rejetée par la société conjurée contre elle. Elle n'était ni
bâtarde ni scandaleuse. Seulement une enfant de treize ans en état de refus qui avait été internée
dans Le pavillon des enfants fous à la demande de ses parents. Dès la puberté, elle avait été en
révolte. D'abord contre ses parents. Puis contre les hypocrisies de la vie sociale française des
années 1960-1970. Enfin, contre toute forme de bien-pensance. Valérie se sentait obscurément
solidaire des sans-voix, des marginaux, de tous ceux qui n'avaient pas renoncé au miroir de leurs
rêves. Comme la jeune Muriel Cerf qu'elle admirait et qui, à la même époque, cavalait ‹‹ derrière
(s)a vérité, celle des errants, des voyous, des ermites, des flippés, des paumés, des gens de (s)a
race ››.
Souvenons-nous que c'est le sentiment d'un exil intérieur qui confère à la quête identitaire sa
raison et son impulsion motrice. L'existence aventureuse d'Isabelle Eberhardt comme de Karen Blixen
ou de Maryse Holder illustre aussi bien la quête de soi à la croisée de deux cultures que la
nostalgie d'une terre au sein accueillant et réconfortant qui s'évanouit dans les ténèbres du temps,
mais que la mémoire tente de ressusciter dans sa double vérité réelle et imaginaire.
Par ailleurs, il est remarquable que la plupart des femmes passées en revue aient pu préserver une
telle exigence de pureté dans cet ‹‹ univers de vente ›› dont elles ont subi les exemples et
parfois, de leur propre aveu, partagé les désordres. Survivance du romantisme ? Déni du réel ?
N'importe, la fascination pour l'excès devient pour de tels êtres le seul moyen d'échapper à ce qui
est. Au milieu d'un monde où la marchandise règne dorénavant sans partage, d'un monde où l'on ne
croit pas à ce que l'on fait ou l'on ne fait pas ce que l'on dit, où l'on ne dit pas ce que l'on
pense, un monde mouvant, instable, où tout conspire à brouiller les positions, où chacun est une
île, le sujet anorexique cherche à édifier son existence de manière autonome (du gr. autonomos, qui
se gouverne par ses propres lois) en s'en prenant au besoin le plus élémentaire. Mais ce ‹‹ Non ›› à
la nourriture est à mille lieues d'un quelconque pouvoir d'autonomie. Le sujet anorexique est plongé
dans une sorte de marasme où passé, présent et futur se mêlent indistinctement. Ne pouvant pas
concevoir des lendemains qui chantent, il n'ose aller au bout de sa révolte, toujours ravalée,
retenue par des relents de conformisme. Aussi se réfugie-t-il dans la solitude hautaine,
l'indifférence, par dégoût, absence de convictions, de projets, rejet du monde extérieur ou envie
d'en finir avec l'Autre, croyant pouvoir demander à son corps la réalisation de son idéal de
perfection. Une question de Violette Leduc où le temps futur est absent illustre cette perte de la
maîtrise imaginaire de l'avenir de manière frappante, sinon exemplaire:
‹‹ Qu'est-ce que je deviendrais ? Qu'est-ce que j'étais ? Qu'est-ce que je serais ? Maigre, je me
voulais plus maigre... ››
Il semble que le souci de l'apparence corporelle soit la seule issue qui permette à ces êtres
fracassés de rêves d'échapper au vide existentiel. Ainsi, ‹‹ je croyais que la personnalité
s'acquérait avec des vêtements coûteux ›› confesse Violette. Et nombreuses sont toujours les femmes
qui vivent sur cette illusion ‹‹ toujours prêtes à recourir à cette trappe hédonique ›› pour chasser
‹‹ le mal d'être ››. Mais ce qui frappe, c'est d'abord la vision qu'elles nous proposent du fond de
leur univers inséparable d'une certaine équivoque qui les fait hésiter entre l'être et le paraître.
A relire Violette Leduc, on suit le cours instinctif des hantises, des extases de la femme
anorexique:
‹‹ Il fallait se refaire. Je suivais un cours de gymnastique, nous dansions sur l'oiseau de feu,
sur Petrouchka, pour maigrir . ››
Comme si, prisonnière d'un fatal engrenage, elle n'en finissait plus de purger son corps et de le
soumettre à une discipline de fer. "Être dans le vent", comme les anges, a son prix. Plus une femme
vise à la perfection corporelle, plus la conscience de sa condition humaine la mine au tréfonds de
son être. Violette a beau lutter contre la concupiscence (son ‹‹ bas-ventre est glouton ››),
redoubler d'observances, d'exercices, elle ne parvient pas à l'apaisement.
‹‹ Qu'est-ce que je ferai plus tard ? Je serai libraire ››, décide-t-elle. ‹‹ Je lirai toute la
journée sans couper les pages. Je ne quitterai pas ma mère . ››
Au déchirement, à la déchirure du sexuel, elle préfère le bonheur construit dans l'instant et
l'innocence de la lecture. Et à la distinction, les corps mêlés des amours interdits. Autant de
points de fuite de son incomplétude, de son appel éperdu à un Autre barré... au risque de confondre
vie et littérature. On ne peut s'empêcher alors de penser à l'Emma Bovary de Flaubert, si famélique
d'émotions, de sensations, et que la lecture a rendu folle, parce qu'elle l'avait fait pénétrer dans
le domaine défendu... N'oublions pas que, par le passé, l'Église condamnait la littérature comme une
manifestation de Satan... au même titre que la femme séductrice ! Ainsi, le simple fait de saluer
l'arbre de la connaissance comme ce qui surgissait tout naturellement au bout de son insatiable
curiosité, amena-t-il Emma Bovary à l'amour et à la mort.
‹‹ Sur le chemin qui nous ramène aux origines ››, écrit Bachelard, ‹‹ il y a d'abord le chemin qui
nous rend à notre enfance, à notre enfance rêveuse qui voulait des images, qui voulait des symboles
pour doubler la réalité . ›› Source de plaisir, la lecture participe notamment du symbolisme des
valeurs de repos comme le nid, l'œuf ou le sein de la mère. A l'instar de la campagne, des bois, des
forêts que Violette Leduc aimait de tout son cœur, sa place étant ‹‹ chez elle, chez eux ››. Par
bien des traits, les tableaux de Leonor Fini permettent de retrouver cet onirisme de l'œuf qui
protège du monde des humains, confirme et promeut la résurrection qui n'est pas une naissance, mais
un possible retour dans un lieu d'avant la création, doux et tendre, en deçà de la parole. Quand il
y avait ni identité ni nom/non. Un lieu silencieux, où le vide n'est plus le vide, n'est plus
l'espace, n'est plus le néant et où le monde extérieur n'existe pas. Parce qu'il se trouve au plus
près de ce fameux point mutique de l'infans, à savoir dans cet interstice où le silence cherche à
faire échec à la réalité et qui ne peut être comblé par les mots. C'est la raison pour laquelle la
peinture peut aider, mieux qu'aucun mot, à traverser les portes de l'enfer, d'autant que, si l'on en
croit le romancier et metteur en scène Arnaud Rykner, ‹‹ la toile matérialise à la fois une
frontière (entre un devant et un derrière) et le lieu d'une traversée possible de cette frontière,
d'un franchissement de la surface ››. A preuve, Virginia Woolf et Karen Blixen attendaient de la
vie tout ‹‹ autre chose ›› que d'être écrivains: voyager, danser, vivre, peindre la liberté. Pour
retrouver l'instant où tout semble possible. De même, Valérie Valère dont l'un des buts était
d'entrer dans un univers de complétude et de communion, fait reculer les ténèbres:
‹‹ Et voilà du bleu, comme le ciel quand il fait beau, je m'en tartine le front. Mes joues seront
toutes rouges de la couleur des groseilles et des fraises de l'été, on aura envie de les croquer .
›› Le grimage étant, comme l'explique Michel Thévoz, l'ultime façon d'extérioriser ‹‹ une identité
pluripersonnelle, voyageuse et décolonisée dont l'idéologie personnaliste finira par avoir raison .
››
Ajoutons que la peinture échappe au modèle linguistique; elle est donc le moyen privilégié pour
échapper à la loi du père, à l'ordre logocentrique dont l'anorexique se sent obscurément la victime.
Au fond, toute image est un résumé symbolique de l'idée que se fait l'artiste du monde illimité des
sensations et des formes, une expression de son attachement à la Déesse- Mère. Otto Rank observe que
‹‹ créer une statue ›› se dit en égyptien: ‹‹ appeler à la vie ››, de même que l'activité du
sculpteur est désignée par la forme causative (ou active) du verbe "vivre" . D'après lui, des
rapports existeraient entre le nom du ‹‹ maître de toutes les œuvres d'art ›› et un mot très
rarement employé en Egypte, mais servant à désigner ‹‹ former, modeler, façonner ››. Autrement dit,
non moins que la mère souveraine et puissante qui détient le pouvoir sur ses enfants, veillant à
leur formation, à leur éducation. De fait, toute œuvre fait acte de vérité (du gr. alètheia, le
"non-oublié), appelle à la présence une réalité voilée. D'ailleurs, quand bien même l'art sculptural
demeurerait rare chez les femmes, leur corps, lui, n'a jamais cessé de révéler, par le truchement du
travestissement ou du travail de "remodélisation", qu'à l'origine des origines il y a toujours
l'androgyne, ‹‹ première statue ››, à savoir la Déesse-Mère. Ainsi Muriel Cerf écrit:
‹‹ La jeune fille travestie. L'hermaphrodite. Ou peut-être la sphinge (...) qui va s'envoler au
sommet d'une colonne et y replier les ailes qui lui sont poussées dans le dos tout d'un coup . ››
Façon de nier le deuil ? Ou souvenir ineffable qu'elles pressentent d'une unité perdue, sans lien
avec le reste du monde, et dont l'image indifférenciée affleure, sans qu'elles le veuillent, rendant
présent ce dont elles manquent ou ce qu'elles ont perdu. Seules dans l'espace de leur corps, les
femmes anorexiques le sont depuis longtemps et elles le savent. Dépossédées d'elles-mêmes, inaptes
au combat de la vie, faute d'un corps identifié pour son compte, de vraies paroles adressées à leur
personne, créant et entretenant la vie. Écoutons la plainte de Muriel Cerf dans Une passion:
‹‹ Comprends que, quand je ne me sens pas écoutée, je régresse, on me nie, on m'étouffe, on
m'altère, non que je recherche un auditoire fervent, mais l'échange, rien d'autre ne compte que
chaque jour engrammer des informations neuves . ››
Au reste, dans tout pathos, il y a ‹‹ le désir de l'être absent ››, observe-t-elle. C'est un appel
rageur qui vient de loin. Du plus loin de l'enfance bafouée. Didier Anzieu remarque à ce propos: ‹‹
Souvent la mère parle à elle-même devant lui, mais non de lui, soit à voix haute, soit dans le
mutisme de la parole intérieure, et ce bain de paroles ou de silence lui fait vivre qu'il n'est rien
pour elle . ›› A tout le moins, seulement une ‹‹ chose ›› insignifiante que la mère ne voit pas,
n'entend pas, lui reprenant, faute d'un vrai regard (‹‹ Tout vrai regard est un désir ›› disait
Alfred de Musset), d'une vraie parole, la vie qu'elle lui a donnée.
En particulier, ce qui frappe chez le sujet anorexique, c'est cette sorte de rupture non assimilée
avec un passé originaire, ce sentiment diffus d'être en exil, heimatlos (de heimat, pays natal, et
-los, sans), c´est-à-dire sans feu ni lieu, étranger dans son propre pays, dans sa propre langue.
Une interminable errance semble habiter son esprit et nous constatons, d'étape en étape, qu'elle lui
est sujet de regret, voire de déploration. Dans le même temps, cependant, cet état permanent d'exil
est la source de son écriture. A ce propos, Deleuze se demande: ‹‹ pour écrire, peut-être faut-il
que la langue maternelle soit odieuse . ›› Pour Proust, un état de fait. Ne disait-il pas que ‹‹ les
beaux livres sont écrits dans une sorte de langue étrangère ›› ? D'une certaine manière, l'écriture
a un lien profond avec l'anorexie, puisque l'une et l'autre nous proposent la quête d'une autre
langue possible, d'une langue plus vraie et plus vivante; quête guidée par le besoin impérieux
d'aller de l'abîme vers la lumière originaire, d'où pourra advenir in fine la parole ‹‹ juste ›› qui
fait sens et la création.
‹‹ L'enfant n'échappe aux fatalités de la naissance que s'il parvient à se recréer ››, disait
Sartre. Autrement dit, s'il parvient à sortir de l'état appelé infans où tout demeure inerte, figé,
sans parole, hors du temps humain. Mais écrire, soulignons-le, n'est pas parler. L'écriture est
pétrie de silence et de solitude, de rejet et envie du vide. Elle reste comme une représentation de
la parole absente. Virginia Woolf ne cessait de le répéter: Elle eût voulu pour ses livres ‹‹
inventer ›› un nom qui ‹‹ remplaçât ›› roman: ‹‹ Mais quoi. Élégie ? ›› se demandait-elle. Sans
cesse à la recherche d'une voix mélodieuse et enchantée. La voix de la mèr(e). Pour être et rester
"en vérité" et en vie. Pleine et entière.
Au commencement était le Verbe, la Voix. Non celle de la transcendance, mais celle que ces femmes
ont entendue et sentie dans un autre monde, dans un espace creux, doux comme un sein. ‹‹ Voix
blanche ›› de l'absence dans la présence, faisant écho au charme envoûtant de la voix aiguë du
castrat et exprimant, dans le même temps, un discours qui se défend de laisser place aux
interpellations du désir et pétrifie d'horreur au lieu d'éclairer. Aussi Muriel Cerf
s'identifiait-elle à ‹‹ Méduse, (...) fille du vieillard de la Mer, née du royaume des morts ››.
Il est vrai que, du fond du temps ou de l'histoire se déploie, depuis l'origine, la généalogie des
statues: Ishtar, Isis, Cybèle ou Marie Mère de Dieu. Au demeurant, la femme de Loth, nous rappelle
le texte biblique, se transforma en colonne de sel, statue féminine et sodomite, après qu'elle eût
violé l'interdit et regardé en arrière, à savoir en direction de la cité abandonnée et consumée par
le feu. Métaphore de l'enfance perdue, de l'objet maternel à jamais ‹‹ perdu ›› et trop joui, auquel
la fille ne saurait tout à fait renoncer. On connaît la lente dissolution qui guette l'être figé
dans sa peine, dans sa passion maternelle à la fois fascinante et terrifiante. ‹‹ Statue, me voici
châtré. A mort ››, avance Michel Serres dans Hermaphrodite . La castration introduisant ici cet
élément neutre qu'il appelle ‹‹ tantôt effacement d'une loi ›› et qui le conduit in fine à une
interprétation androgynale, voire hermaphrodite du symbole:
‹‹ Neutre exprime assez bien l'inclusion d'un tiers exclu: ni l'un ni l'autre ou l'un et l'autre .
››
Or, si l'anorexie a un effet, c'est bien de faire resurgir par le truchement du corps maigre, érigé
comme une colonne phallique, ce qui a été perdu: l'idole impassible, silencieuse et immobile autant
qu'une statue, ‹‹ reine de pierre ›› ou ‹‹ momie ››. Car, bien entendu, ‹‹ sans l'accès à la vérité
du passé il ne peut y avoir de futur ››. Mais où se trouve la Vérité ? ‹‹ Qui est celle qui brille
comme l'aurore, / Belle comme la lune, / Resplendissante comme le soleil, / Redoutable comme les
bataillons ? ›› (Le cantique des cantiques,6, 10) Motus et bouche cousue. Le secret des origines
reste bien gardé. Aussi inconcevable que cela puisse sembler aux esprits logiques ancrés dans la Loi
du Père, nombreux sont les individus qui cherchent à retrouver les profondeurs initiales, oublieuses
de l'histoire, à remonter aux sources, vers l'amont de la mémoire, là ‹‹ où rien ne bouge, rien ne
parle et que j'écoute et que j'entends et que je cherche, comme une bête née en cage de bêtes nées
et mortes en cage ››. Comme soumis à l'immense attente de l'évènement/avènement qui n'arrive pas, à
la vaine attente d'une ‹‹ délivrance de la bouche ›› pour reprendre Marc-Alain Ouaknin , ‹‹ la
pétrification de l'être reposant sur la pétrification des mots ››.
C'est pour cette raison que le sujet anorexique refuse de recourir à l'analyse. Lui qui doute si
fort que les mots puissent dire la vérité et se donne pour tâche de chercher dans le silence des
figures muettes ce qu'Artaud a nommé ‹‹ la Parole d'avant les mots ›› (ou d'avant les maux ?), une
Parole qu'il juge première, absolue, préexistant à la création. Souvenir lointain d'une Voix douce
et tendre, de ce qui précède la vie et le délitement, et qui s'avère être la voix de l'Autre
(maternel). L'essentiel, c'est la voix qui est entrée en lui, la beauté de la voix formant un
linceul qui se referme sur lui, tout en lui offrant sa splendide sensualité. Autrement dit, pour
citer un bout de lettre de Mallarmé à Verlaine: ‹‹ Des mots qui arrondissent et qui rapprochent les
lèvres: âme, amour, mère, amère... Des mots qui font entendre ensemble bruit de mort et voix de
mère. ››
En somme, le sujet anorexique n'a pas tout à fait commencé à exister. Il peine pour naître. Mais
pour commencer à accéder à l'existence, pour parvenir à la manifestation, il lui faudrait à la fois
s'inventer et sortir de cette mort, de cette mère qui l'habite, souvent par défaut, de s'extraire de
ce sentiment d'absence qui a pour nom "indifférence", et dire enfin, à la lumière du monde, avec les
mots qui sont les siens, ce qu'il a si longtemps tu et gardé en lui. (Le Verbe n'est-il pas dit
aussi lumen de lumine ? ) Certes, l'anorexie est une voie qui permet de redevenir soi-même
totalement, mais c'est une voie régressive, mortifère, vers les ténèbres. Une voie labyrinthique qui
plus est, figure de l'errance, scellée par la déshérence, c'est-à-dire par le sentiment de ne faire
partie de plus rien de temporel, d'organique sinon par la peau et les os. Une poursuite folle en
amont que le sujet sait vaine. Puisque, de toute manière, nous dit Beckett, ‹‹ ce sera le même
silence que toujours, traversé de murmures, de halètements, de plaintes incompréhensibles, à
confondre avec des rires, de petits silences, comme d'un enterré trop tôt ››. ‹‹ Ce sera le
silence, faute de mots, plein de murmures, de cris lointains, celui prévu, celui de l'écoute, celui
de l'attente, l'attente de la voix . ›› Attente de la Voix (qui est aussi le Verbe) susceptible
d´être entendue par l´Autre et qui le déterminerait dans sa relation au désir. Que transmet le sujet
anorexique sinon la vraie vérité des choses, effacée des mémoires, inaudible, à l'instar des mythes
et en conformité avec eux ? Écoutons Victor Segelen:
Lilith avait raison quand elle implorait: ‹‹ Seigneur innommable du monde, donne-moi l'HOMME,
donne-moi l'Autre. Le Div... non, le Divers . ››
Par quoi Segalen nous rappelle des paroles oubliées: Il n'est pas bon que l'homme soit seul.
(deuxième chap. de la Genèse) A savoir: Un et totalement libre, androgyne, sans Autre et sans désir,
à l'écart du monde et de l'histoire... à l'image et à la ressemblance d'un castrat qui n'aurait pas
trouvé sa voie/voix pour mettre au jour le souvenir de la mèr(e) et du chant, de la plainte et du
cri, de la douleur plein le corps.
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