Bourcillier.com Sardegna Madre - L'Ile et l'Autre

Flying Publisher   

 
 
Home

Download
(PDF, 306 pages, 0.8 MB)

I. Observations historiques

Volonté d'intégrité

L'anorexie à ses débuts

La pratique de l'isolement

La boulimie et son rapport avec l'anorexie

Le défi de l'indéfinition

II. A la recherche de l'unité perdue

La quête de l'identité

Le complexe d'Antigone

Elle et son Double

Pour une métaphysique de la sexualité

III. Le mythe de l'androgyne

Le désir de devenir une seule chair

Le déni et la séparation

Tout par la bouche: un plaisir d'organe

Nostalgie du chant

IV. Les nouveaux castrats

Bibliographie
 


 
 
Home

Les nouveaux castrats

La "moralité" du syndrome est sans équivoque: l'égalité des sexes est loin d'être acquise. Maigre, l'anorexique rêve toujours d'abandonner un corps qui l'emprisonne. La langue même garde trace du sexe par le genre, masculin ou féminin, articles, noms, pronoms femelles et mâles. Elle nous accule à une alternative homme/femme qui refoule la foncière ambivalence de tout être humain. Conjurer la différence, c'est une des fonctions de l'anorexie. La lutte, jamais articulée même si proclamée par tout le corps, est d'autant plus poignante que le sujet demeure enchaîné, annihilé. C'est peu de dire qu'il y a une inclination morbide dans l'anorexie, une présence insistante du cadavre, et du devenir cadavre (de cadere, tomber). Réduit à l'os, le corps anorexique évoque une mort indéfiniment recréée, une course errante vers le royaume goethéen des mères, dont personne ne lui a montré la voie, un plongeon de haut vol dans les profondeurs de ce qui est secret et caché.

« Voilà pourquoi je serai toujours une exilée », nous dit Violette Leduc. Autrement dit, loin de celle qu'elle a irrémédiablement perdue et qu'elle regrette amèrement. Aussi n'est-il pas difficile de partager avec P. Aimez et J. Ravar cette intuition fondamentale: « la conduite boulimique - comme la conduite anorexique - a pour objet de rétablir un lien archaïque, puissant, pré-verbal avec la mère. » Le sujet ne s'intéresse pas au ciel comme naguère la chrétienne, puisque le ciel lui apparaît vide, déserté; il est surtout pressé d'accomplir la marche incessante à travers la grande ville (ou la forêt dévoreuse), d'où seule la force de l'amour fou, sinon la foi en quelque chose, lui permettra peut-être de ressortir indemne. Dommage qu'il ne prenne pas le temps de lire les premiers romantiques, ceux qui ont tenté de nommer le plaisir ou la douleur par « une tension des mots vers leur androgynie perdue, à l'image d'un monde lui-même frappé de séparation et souffrant d'une puissante nostalgie intrinsèque ». Car le goût de la nature, des voyages en des pays lointains, la mode de l'exotisme ou du passé, le fantastique, la rêverie et la poésie furent pour ces tourmentés autant de dérivatifs bénéfiques au poids oppressant de la réalité. De même que le sommeil est une pause indispensable dans l'effort de la vie, l'évasion hors des contraintes sociales, morales ou corporelles a toujours eu sa place dans l'effort d'émancipation. A preuve, l'apparition de l'institution des castrats à Naples « une fois que les Espagnols s'étaient solidement installés ». Comme si le Royaume de Naples, qui avait « le monopole de recrutement et de la formation des sopranistes », désavouait la réalité extérieure en mettant en cause la différence des sexes et le fondement même des lois de la société érigée par l'occupant.

>>>> Lire la suite


* * *

Patricia Bourcillier, Androgynie & Anorexie, 306 pages, PDF, 0.8 MB

© Flying Publisher 2007

On entrevoit dans la commune condition du castrat et de la sirène Parthénopé (du gr. parthenos, vierge), emblème de Naples, le lien qui les rassemble. Ce sont tous deux des créatures étranges, ambiguës, privées de sexe, dont la fonction principale semble être de rappeler par la beauté de leurs voix l'origine perdue du désir... seulement, le prix payé par la séduction et la beauté du chant c'est, sous des formes différentes (la sirène, dit-on, se serait suicidée) la mise à mort impitoyable. Dominique Fernandez de souligner à ce propos: ‹‹ Le chant, la séduction par le chant ›› fait partie ‹‹ de l'aventure collective appelée Naples. Mais aussi l'échec, l'échec par le chant, le suicide et la mort à cause de l'insuffisance du chant ››. Précisons que, sous l'influence de l'Égypte qui représentait l'âme des défunts sous la forme d'un oiseau à tête humaine, la sirène fut longtemps considérée comme l'âme errante du mort qui avait manqué sa destinée, avant de se transformer en androphage ou vampiresse. Or, c'est précisément à la dévoration qu'a été assignée la fonction du prototype du travail de deuil. ‹‹ Comme si la guérison de la dépression connue comme accomplissement d'un deuil se jouait sur le paradoxe scandaleux d'un suicide ou d'un meurtre . ›› Dans ce courant d'idées, voilà d'une certaine façon ce qu'exprime Marie-Victoire Rouillier: ‹‹ Cet appétit de vampire a chassé bien des amies, peu décidées à me donner leur verbe en pâture, écrit-elle. D'autres cependant acceptent de me parler, de me donner un peu de leur vie, de me venger de toutes les absences que vous m'avez fait subir à travers vos mots éteints et vos émotions enterrées. (...) Sans le savoir, elles m'aident à tuer cette image de vous que je porte en moi comme un cancer. ›› Virginia Woolf exhortait également au meurtre symbolique de la mère, quand elle déclarait qu'elle ne s'était mise à vivre, à écrire, qu'aprés avoir tué la sienne en rêve: ‹‹ Je me suis retournée contre elle et je l'ai prise à la gorge. J'ai fait de mon mieux pour la tuer... Si je ne l'avais pas tuée c'est elle qui m'aurait tuée. ›› Une mère fantasmatique bien sûr qui, selon Julia Kristeva, constitue, dans l'histoire spécifique de chacun, ‹‹ cet abîme qu'il faut constituer en "lieu" autonome (et non envahissant) et en objet "distinct", "c'est à dire signifiable" pour apprendre à parler. ›› Faute de quoi le sujet risque d'être, psychologiquement, rongé, dévoré par la rage de vivre dans laquelle se trouve inclus un périlleux germe de destruction de soi-même et des autres. Les mythologies les plus diverses attestent l'existence dans l'inconscient d'une corrélation entre la mer, la mort et la mère. Dans La traversée des apparences, premier roman de Virginia Woolf, il s'agit justement de traverser la coque du navire pour atteindre les gouffres effrayants qui ont donné du plaisir. Thème qui nous renvoie de ce pas au mythe de l'avalage par les monstres gardant l'ouverture de l'autre monde et à la puissance fantasmatique de la mère qui doit être vaincue. Dans toutes les civilisations, les images de monstres avaleurs, anthropophages et psychopompes, relèvent de la symbolique des rites de passage, de la nécessité d'une régénération. Il faut avoir traversé la mort pour renaître. Mais la traversée peut être aussi féconde que périlleuse. D'un côté c'est l'invitation à explorer les profondeurs abyssales de soi, au-delà des apparences, et de l'autre c'est l'invitation à la mort, à la noyade dans un corps-océan, que ce long périple en mer ne cesse d'annoncer: ‹‹ La plus maternelle des morts ›› comme eût dit Bachelard . Folle promesse de transformation et de renaissance dans un monde (1941) où la guerre et l'absence de tout repère donnait à Virginia Woolf un fort sentiment d'exil et de ruine. ‹‹ Il n'y a pas de Shakespeare, il n'y a pas de Beethoven, assurément et catégoriquement il n'y a pas de Dieu; nous sommes les mots, nous sommes la musique, nous sommes la chose elle-même ››, de noter dans son carnet en 1903. Mais quelle est donc cette ‹‹ chose ›› avec laquelle elle se confond, s'y lovant, sinon, comme écrit Keyserling, l'‹‹ indémembrable Chose primordiale qui ne cesse de se détortiller, de disparaître et de renaître ›› sous la forme ondulatoire d'un serpent, parfaite illustration de la vie dans sa latence en raison de sa proximité avec l'élément vital qu'est l'eau, ‹‹ cette enfant première ›› (Novalis), et qui fut par la suite remplacée par la figure bien mystérieuse et finalement inquiétante de la sirène réingurgitée par le gouffre de la mèr(e)... * * * Nées avec le culte des divinités de la naissance, et, comme telles, peu à peu dépossédées de leurs prérogatives et inversées en démons femelles ou créatures hybrides, moitié femmes et moitié poissons, qui ravissaient les navigateurs par la beauté redoutable de leurs corps souples et sensuels et la séduction de leurs chants avant que de les attirer dans les grands fonds de la mer pour s'en repaître, on prétend qu'elles se seraient suicidées par noyade ou transformées en rochers, faute qu'Ulysse eût accepté d'écouter, d'entendre la mélodie de leurs voix qui s'élevaient comme des suppliques, des appels... comme si elles avaient appelé à l'aide. Images profondément mélancoliques qui confirment bien d'une part la nécessité où était alors la femme de séduire l'homme par son attrait sexuel, pour accéder au désir et à l'existence, et de l'autre l'énigme du lien de la fille à la mèr(e), celui qui la relie à un Autrefois "pur", source de jouissance pleinière et de ravage intérieur. Aussi est-ce bien l'errance dans l'entre-deux de la période mycénienne (maternelle) et de la période œdipienne, rattachée à l'image très saisissante de la mort et de l'exil, qui rattache la figure légendaire de la sirène à celle de la nymphe Écho, laquelle, du fin fond de l'eau, s'acharne à capter le regard de Narcisse, essayant désespérément de communiquer avec lui. Mais Écho reste transparente; elle murmure des mots d'une voix enfantine, indistincte, sans que Narcisse l'entende. Puis, elle se met à parler en écho à ce qu'il dit. Le désir déjà glacé - comme si ce qu'elle voulait dire ne pouvait l'être, n'était pas de nature à être compris. De la même manière que le royaume d'Hadès est un territoire dévolu au châtiment de la convoitise à laquelle Perséphone fut incapable de résister, le chaos ténébreux des origines semble s'incarner dans la faim infligée qui, jour et nuit, tenaille les sirènes et les nymphes jusqu'à dissoudre leur corps et le faire disparaître dans l'eau mortifère. Or c'est également à cette seule sensation - la faim - que les anorexiques finissent par se réduire, toutes leurs préoccupations ayant pour seul but de faire taire une bouche avide et vorace qui ne trouve pas à s'assouvir, une bouche ouverte comme un trou noir et vertigineux qui recrache tantôt la mort tantôt la vie. La faim est omniprésente. Mais elles n'ont pas seulement faim, elles sont l'incarnation même de la faim. C'est pour cela qu'elles sont toujours du côté de l'humanité souffrante qui peuple la terre. A preuve, Marie-Victoire Rouillier: ‹‹ J'ai épousé toutes les colères, toutes les causes pour vomir notre société, puis j'ai fini par découvrir que ce n'est pas la faim des pauvres qui trouble mes digestions, écrit-elle. Je croyais pleurer sur les autres, mais je m'apitoie sur moi-même. ›› Le nombrilisme est souvent tel que, au bout du compte, ce sont des notions comme la révolte et la victimisation qui se confondent ou disparaissent, et avec elles toute possibilité pour le sujet de se reconnaître responsable de ses propres échecs, de se prendre en main, de changer sa vie. Alors, il accuse l'autre (le corps "trop gros", la société marchande, l'humanité), que ce dernier ait "fauté" ou pas. Il se rebelle, refuse de s'adapter à la vie "normale", résiste sans parler ni agir, au risque de se maintenir à son niveau d'infans. En d'autres termes: il accède fantasmatiquement au statut de "crucifié-né", non pas comme fils de Dieu, mais comme soif de persécution ‹‹ plutôt que d'affronter ce qui l'effraie ››. Il faut souligner l'importance de l'angoisse persécutive qui se trouve mise en jeu dans le raptus boulimique, car celle-ci nous permet de rappeler que le vecteur "dévorer" a toujours son corrolaire dans la peur d'être dévoré(e), telle qu'elle est évoquée dans L'homme aux loups de Freud: la terreur du petit garçon de servir de pâture, autrement dit de coït au père, avec ce que cela comporte de passivité. Terreur qui s'inscrit certes contre une forte menace d'inceste, mais aussi contre une forte menace de castration, mettant en lumière l'interdit ou plus exactement la notion d'inceste alimentaire que Ferenczi désigne du nom de ‹‹ fruit défendu ››. Dans ce sens, Luce Igoin semble soutenir l'interprétation de la boulimie comme ‹‹ incorporation du pénis, la nourriture remplissant le rôle de substitut symbolique du phallus paternel ou fraternel ››. Il est de fait qu'en ne résistant pas à la tentation de manger le ‹‹ fruit défendu ››, le sujet se montre essentiellement désireux de rapter le phallus pour être unique, tout-puissant, autofécondateur permanent, tel le serpent qui se mord la queue, ou jumeau en lui-même. Stratagème désespéré, pour sauvegarder le lien avec la Déesse-Mère ou avec celle qui en a pris le relais: parce que ce pénis-là, c'est aussi l'enfant décrit par Freud dans Au-delà du principe de plaisir: celui à la bobine qui ‹‹ jetait ›› la mère ‹‹ dehors ›› (hinaus en allemand) - via l'objet symbole - ‹‹ meurtre ›› dont s'opérait l'annulation par la ‹‹ récupération ››. Contrairement à l'affirmation d'aucuns psychanalystes, on peut inférer que la boulimie n'est pas un acte pervers, mais plutôt une extension de la jouissance au moment où le sujet retrouve le risque de la castration qu'il cherchait à fuir. Différent du psychotique auquel on associe l'expulsion par le "déni" de la castration, le sujet anorexique a plutôt été marqué du sceau de la catastrophe ou de la coupure, signifiée par le processus de défense qui s'en est suivi et dont la répétition repose sur une érotisation d'organe. D'ailleurs, la bouche n'est pas la seule à se trouver concernée par ce processus. Les autres orifices du corps interviennent aussi, tel l'orifice anal à titre d'ordure, de saleté ou de ‹‹ déchet ››, autant de représentations auxquelles s'identifie le sujet et auxquelles il assimile les autres. La honte est profonde et la détresse totale. Affirmer la castration, c'est alors faire en sorte de s'interdire ‹‹ toute possibilité d'investissement et d'ignorer le monde puisque le rien auquel le sujet s'identifie ne peut séduire qui que ce soit et encore moins lui-même. ›› Il est finalement seul, enveloppé dans un voile noir qui se referme sur lui. Déguisé en phallus. Ainsi donc, l'apparente "envie du pénis" nous transmet la vérité que nous ne voulons pas entendre et qui masque une revendication profonde: revendication de pureté, d'intégrité, faite du rêve fou de se libérer de l'histoire et de la saleté et de retrouver le chemin jusque-là caché vers le royaume des mères. La femme anorexique a faim de tendresse, de volupté, non de phallus, grâce au neutre. L'identification de la fille avec le père se fait par refoulement du choix homosexuel. Et c'est sans doute la raison pour laquelle elle se sent irrésistiblement attirée par des hommes sexuellement ambigus. La preuve en est que nombreux furent les hommes homosexuels qui fréquentèrent le Salon des Stephen au bord du Gordon Square, avant que Virginia Woolf ne se mariât. A cette époque, Virginia jouissait pleinement de leur compagnie, celle-ci offrant certains avantages ‹‹ quand on est une femme ››. Le cas de Valérie Valère offre un autre exemple d'identification totale avec les hommes homosexuels, au risque de se confondre avec eux. Ce qui ne fait que confirmer sa nostalgie du Même comme Autre, de l'Autre comme Même, dans la panoplie du mirage narcissique. Entendons que l'autre transforme en frère ou double - imaginaire -, rétablissant de ce fait la situation de l'union de deux personnes égales, de deux moitiés indifférenciées, elle-même imaginaire. ‹‹ Je suis né dans le reflet de ton reflet ››, dit Yan à Mickael dans Laisse pleurer la pluie sur tes yeux ... Au demeurant, thème culminant chez l'écrivain René Crevel, qui pensait que, grâce à l'amour d'un ‹‹ étranger vêtu de noir qui (lui) ressemblerait comme un frère ››, il pourrait enfin coïncider avec lui-même, englober tout son être dans le regard désirant de "sa moitié", accéder à une vie nouvelle comme seconde naissance parthénogénétique: ‹‹ Mon corps formant une croix avec le tien et déjà j'imagine ma prochaine mort et ma prochaine renaissance... ›› Au commencement, est le miroir. Freud est formel: ‹‹ Partant du narcissisme, (les hommes homosexuels) cherchent des adolescents qui leur ressemblent et qu'ils veulent aimer comme leur mère les a aimés eux-mêmes ››. C'est-à-dire d'un amour "parfait", où il n'existe plus d'intervalle, où il ne s'agit plus de deux corps, mais où les deux font un, sans séparation. C'est en ce sens que, pour Proust, ‹‹ certains rêves de tendresse partagée s'allient par une sorte d'affinité, au souvenir (...) d'une femme ››, tandis que, pour René Crevel, l'amour entre garçons n'a pas de meilleur lit que la mer, ‹‹ cette femme immatérielle qui sculpte les vagues dans son corps pour vous apprendre le monde ››. Aphrodite-Ourania, incarnation de l'amour devenant liberté du corps et désir humains. ‹‹ Avènement de l'esprit dans la chair (...) grâce à la philotès (la tendresse) féminine de la déesse ››, en sorte qu'‹‹ elle est là, comme un cadeau de Dieu ou comme le reflet de notre amour, elle est là pour nous unir et nous aimer. Indifférente mais accueillante, mystérieuse mais proche, amoureuse mais insaisissable. La mer ››. Devenir un homme (du lat. homo) complet, ce n'est donc pas du tout faire comme le dieu mâle, ni prendre sa place comme Prométhée en s'emparant des semences de feu (le sperme qui entraîne la procréation), c'est au contraire en supprimer la ressemblance. Devenir un homme digne de ce nom signifierait ainsi dans l'imaginaire de l'homme homosexuel comme dans celui de la femme anorexique: renaître de l'écume ensanglantée du membre mutilé d'Ouranos, telle Aphrodite; être l'objet d'une seconde naissance ‹‹ hors du ventre maternel et sans accouplement ››, se mettre soi-même au monde, librement, non pas pour tendre vers un mode d'être divin ou incorporel, mais pour exister finalement dans sa chair en tant qu'être bisexué. Le fait que l'union des deux garçons dans Laisse pleurer la pluie sur tes yeux présente une forte coloration androgynale indique qu'aux yeux de Valérie Valère le couple homosexuel est nécessairement privilégié, puisqu'il ignore la dualité des sexes. Sur ce point, elle rejoint le romancier Michel Tournier, dont l'œuvre est hantée par l'image du couple gémellaire. Nul doute que la source première des Météores se trouve dans le mythe des Dioscures, dans la fascination de ce que l'auteur appelle ‹‹ la super-chair gémellaire ››, donnant à la jouissance maternelle (Léda) son emblème. Rien ne montre mieux cette force du narcissisme que la passion de la gémellité fantasmatique qui ramène curieusement à ces temps originaires où le moi était encore mal distingué de l'Autre (maternel), à cette période éminemment propice à ‹‹ l'identification projective ››, autrement dit à l'attribution à autrui d'une ressemblance avec soi-même. De là, l'idéalisation de ces êtres doubles que sont les jumeaux imaginés, promis à une ‹‹ éternelle jeunesse, (une) inhumaine beauté ››. Libre alors à la psychanalyse de voir dans cet idéal de complétude imaginaire le désir de nier la différence des sexes, le négatif de la sexualité, le signe d'un instinct de mort; il n'en reflète pas moins la quête à jamais nostalgique de la philotès d'Aphrodite, de l'infinie tendresse attribuée à la mèr(e). Quête abyssale d'une autre Loi, celle de l'union, fût-elle mortifère. Mais revenons à l'iconographie chrétienne, laquelle a maintes fois fourni des thèmes se prêtant à des fantasmes androgynaux. Le thème de l'ange, par exemple, fut longtemps terrain d'élection pour qui voulait s'élever au-dessus de sa condition sexuée: ‹‹ annulation de toute sexualité démarquée, harmonisation des principes masculin et féminin, conciliation de la puissance et de la grâce ››. De même celui de la Vierge Marie qui mettait en relief la pénétration du divin dans la créature finie, temporelle et charnelle. Certes, la mère du Christ était une femme, mais elle était avant tout un Objet au-dessus de tout objet, à la fois fille de son fils (en tant qu'il était Dieu) et mère de Dieu (en tant qu'il avait pris un corps d'homme, s'étant incorporé en elle), Vierge et Mère pleine de pureté, et donc très proche des divinités de la naissance, associées aux grottes, qui enfantaient sans la défloration, à savoir sans le recours à l'amour sexuel. Il y a de quoi soupçonner chez l'homme qui s'abîme dans le culte de la virginité, de la pureté, une profonde haine de la vie charnelle. Et ce culte pourrait bien trouver sa clé non seulement dans l'angoisse du féminin et de la jouissance maternelle, mais encore dans la rage d'être soumis à la sexuation et à la mort, dans la peur d'aimer. De toute manière, il semble que les hommes aient toujours craint les femmes, les aient toujours fuies ou mises à l'écart, forcées à rester dans un espace limité. L'historien Max Gallo note à ce propos: ‹‹ après avoir tenté de les mutiler, taillant à vif dans leurs corps pour les réduire à l'obéissance, n'en faire que des formes passives au sexe tranché, puis, quand ils avaient renoncé à ce dressage barbare, il les avaient quittées pour constituer des armées, hommes parmi les hommes seuls entre eux, se livrant au jeu de la mort: les femmes absentes, régnait alors le désespoir ... ›› A vrai dire, il n'est jamais bon que les hommes agissent ‹‹ comme un seul homme ››, cramponnés au corps de l'armée où l'amour pour l'autre sexe n'a pas sa place. (Boutade de Marc-Alain Ouaknin: ‹‹ pourquoi l'armée est un mot qui peut s'écrire la mère ? ) ›› Mais cette folie de l'unité est-elle réellement le propre du mâle ? L'anorexie chez la femme n'est-elle pas également suscitée par un besoin exacerbé d'être unique, seule, indépendante, au besoin par l'évacuation par la bouche de la nourriture qui la fait vivre ? Aussi l'hésitation entre la terreur et l'admiration éperdue, la crainte d'être possédée par des forces incontrôlables et la volonté de les capter, se reflète-t-elle d'une manière saisissante dans le culte angoissé que Violette Leduc rend à la femme aimée qu'elle a nommée ‹‹ Madame ››, parce qu'elle est la Dame, posée comme désirable et détentrice de cela qu'elle n'a pas: le phallus et/ou la jouissance. Loin de se détourner de la Mère Toute-Puissante, les êtres humains, sans distinction de sexe, n'ont pu s'empêcher de faire d'elle, sans se l'avouer, le modèle mimétique de leurs aspirations. Quand, dans la symbolique, le Père figure comme donneur de lois, nous dit Sibony, ‹‹ c'est en tant que (le pénis) serait arraché à l'Autre-femme, éventuellement à la mère, qui de ce retrait serait castrée . ›› Les innombrables figures de l'androgynie, qui peuplent les diverses mythologies et les fantasmes délirants de chaque être humain, s'exemplifient et se condensent dans le fantasme masculin de la mère castratrice et terrifiante, de la Déesse-Mère de la "période mycénienne", dont la seule vue effrayait les vivants et dont le culte se confondait, dans les temps les plus anciens et tous les lieux habités, avec celui de la fécondité. Rappelons qu'à l'époque de la décadence romaine certains cultes païens - en particulier le culte de Cybèle, associé au culte d'Attis, le dieu mort et ressuscité périodiquement - exigeaient des prêtres l'autoéviration, cependant que ‹‹ parallèlement, des prêtresses pratiquaient l'ablation d'un sein ou même des deux ››. Tout porte à croire que l'évolution de la domination patriarcale vers des systèmes politiques de plus en plus masculinisés fut la cause de l'élimination complète de la femme de la scène publique. Elle vivait désormais "cachée", reléguée dans la solitude, assistant, impuissante, à sa propre déchéance, ainsi qu'à ce qu'il advenait de sa vie d'avant. Derrière la porte du paradis plus personne ne répondait, puisqu'on l'avait, à tout jamais, empêchée de parler... La Déesse-Mère rendait son dernier souffle, elle était morte, tandis que les hommes s'emparaient des femmes, les faisaient sombrer tout entières dans l'abîme, de façon physique, animale, les laissant seules avec leur honte à n'être plus intègres, socialement et affectivement. A cette époque-là, les civilisations grecques et romaines s'adonnèrent du reste très largement au commerce des eunuques en provenance d'Afrique ou d'Asie, la coutume de ces lieux assignant ces derniers à la fonction de veille dans les gynécées. Pour lors, forcées de se taire et réduites au corps, les femmes n'étaient plus au diapason du reste du monde... Isolées, elles restaient comme amputées d'un de leurs membres, mutilées. Et les symptômes psychogéniques ne tardèrent pas à faire leur apparition ! La généralisation de la castration au Moyen-Orient est bien connue, mais on oublie trop facilement que l'Église, toute opposée qu'elle fût dès le début de l'ère chrétienne à un tel acte, non seulement chez les païens mais chez tous ceux qui interprétaient à la lettre les paroles de l'évangéliste Matthieu (‹‹ il y a des eunuques qui se sont eux-mêmes rendus tels à cause du Royaume des Cieux ››) ne pût empêcher jadis ce culte religieux cruel autour de la divinité, non moins que l'utilisation des castrats chanteurs dans le monde musical religieux du XIIème siècle. Souvenir ineffable du temps de Cybèle... D'aucuns parents, et cela jusqu'à la fin du 18ème siècle ( Napoléon usa de tout son pouvoir pour condamner cet usage qu'il qualifiait de ‹‹ honteux ›› et ‹‹ horrible ›› ), vendaient leurs petits garçons aux ‹‹ fabriquants ›› de castrats chanteurs, conscients ‹‹ qu'un enfant au conservatoire représentait une bouche de moins à nourrir, surtout dans le monde rural miséreux du Sud italien ››. La bouche se révélant être, du coup, aussi bien la porte des enfers que celle du paradis... Les techniques de l'opération variaient selon les lieux, mais elles différaient surtout de celle des eunuques de harem ‹‹ à qui on enlevait tous les organes sexuels extérieurs, généralement après la puberté, ce qui ne permettait plus de conserver une voix d'enfant ››. On connaît la fortune ahurissante du castrat Farinelli, lequel devint favori de Philippe V d'Espagne, parce que le son mélodieux de sa voix blanche soulageait le roi de sa mélancolie, insufflait un sens à sa vie. Certains castrats s'en sortaient bien, même très bien. Ils ‹‹ bénéficiaient ›› en quelque sorte de leur malheur. La plupart d'entre eux avaient au demeurant la possibilité de connaître une relation sexuelle à peu près normale, l'ablation des deux testicules avant le début de la fonction glandulaire ‹‹ ne leur empêchant ni l'érection ni l'émission de sperme et de liquide prostatique, sans spermatozoides bien entendu ››. Ainsi, il leur arrivait de profiter de ce "manque" auprès des femmes, de tels amants ne faisant courir aucun risque de progéniture. Toutes les ambivalences, toutes les ambiguïtés existent dans la figure du castrat, laquelle révèle une tendance éminemment polymorphe. ‹‹ Eunuque par la main des hommes ››, mi-homme mi-ange, le castrat matérialisait la plus haute des communions. Selon Patrick Barbier, ‹‹ il modelait (...) cette trinité - homme, femme, enfant - pour en extraire une personnalité asexuée et une voix jugée sublime et sensuelle par les témoins du temps. (...) De cette voix qui franchissait constamment le fossé entre le masculin et le féminin, jusqu'au qualificatif d' "angélique", de "céleste", qui revenait sans cesse à son propos, il n'y avait qu'un pas. ›› Or le son merveilleux de la voix, qui jaillissait des gorges, s'élevait comme une complainte, comme un cri de détresse strident et perçant, faisant toujours retour. Aussi loin que remonte la mémoire humaine, l'androgynie a été présentée comme l'état initial qui doit être reconquis. Fantasme qui tend évidemment à favoriser la toute-puissance maternelle, donc l'absence du tiers ou sa mise en suspens. Dominique Fernandez d'observer: ‹‹ C'est ainsi que les progrès des lumières et les efforts conjoints (...) des Francs-Maçons de tout poil sont venus à bout des castrats, mais non de l'esprit qui était incarné par les castrats, esprit de liberté absolue, défi à toute loi qui limite, à toute définition qui restreigne, puisque, encore à présent (...) survit un monde à peine moins ignorant des règles de fer qui gouvernent les sociétés modernes. ›› La preuve en est que l'internationale des ‹‹ invertis ››, tragiquement brisée par la seconde guerre mondiale, se reforma à cet effet dans Naples. A en croire Malaparte, un mois ne s'était pas encore écoulé depuis la Libération que ‹‹ cette noble et illustre capitale de l'ancien Royaume des deux Siciles ››, était redevenue la capitale de l'homosexualité européenne, ‹‹ la grande Sodome vers laquelle, de Paris, de Londres, de New York, de Rio de Janeiro, de Venise, de Rome, tous les invertis du monde accouraient ››. Outre le fait que, pour communiquer, ces hommes parlaient l'anglais élisabéthain des Sonnets, celui-même que déclamaient les personnages des comédies de Shakespeare, tels ‹‹ ces merveilleux amants, dont Portia dans Le marchand de Venise envie l'harmonieuse mort de cygne, a swan like end, fading in music ... ›› En quête de l'unité la plus explosive ! Nulle part en Europe, le commerce des jeunes garçons destinés à la prostitution ne fut aussi répandu qu'au cœur de l'Italie où se dresse encore l'image la plus achevée de l'hermaphroditisme propre aux hommes, celle du femminiello: transsexuel situé hors de la nature, certes, mais non hors de l'histoire de Naples; descendant en quelque sorte de la sirène Parthénope et toujours hanté par ‹‹ l'esprit castrat ››. On ne saurait nier l'évidence: le femminiello incarne aujourd'hui l'aspiration à la coupure de la coupure, que les modernes appellent cliniquement "orchiectomie" (du grec orchis qui signifie "testicule") et qui met fin à la division sexuelle mâle/femelle, outre à la procréation et, par conséquent, à la valorisation de la sexualité génitale du père. La loi phallique, dont le père symbolique est le descendant direct, par son nom, est tout bonnement abolie. A l'évidence, la soi-disante ‹‹ bourse vide ›› qui amène le femminiello à se prostituer, n'est en fait rien d'autre que la représentation de ses testicules mortes, sacrifice singulier à lui seul réservé. Signe de son alliance entre lui et la Déesse-Mère et de son élection. On sait que bon nombre de populations pratiquent des techniques non moins sanglantes aux dépens ou à ‹‹ l'avantage symbolique ›› des petites filles: clitoridectomie, infabulation. Mutilations effectuées, dans les villages, par la mère de l'enfant ou la sage-femme traditionnelle mais, dans les villes, par les médecins. Volonté d'hommes jaloux en concurrence avec la Mère des mères, prétendant qu'il faut exciser les filles, pour que celles-ci restent chastes et deviennent des épouses au ventre plein, fécond sans autre destin que la servitude... Encore pratiquée dans les hôpitaux au XXIème siècle, un tel respect des archaismes sacrificiels laisse pantois ! Toute référence au divin fait évidemment défaut. Point d'extase; ni fête ni célébration mais une solitude sidérale, un sentiment de fragilité incroyable, une souffrance qui n'a plus de nom. Inverbalisable. Ainsi, au long de son œuvre, Fernandez nous demande ce qui advient de l'être humain, quand il place la mèr(e) au centre de sa vie: ‹‹ Pourquoi nous être fixés sur celle qui fut une victime plus qu'une reine du chant ? ›› se demande le castrat Porporino. ‹‹ Parthénope ! à qui l'art des sons rapporta moins de bonheur que de chagrin, moins de gloire que d'opprobe et de dérision. ›› Parce que l'image de la sirène, assimilée à l'autre monde qui n'est pas de ce monde, un ancien monde d'eau, enchanté et obscur, d'avant la naissance, pouvait réparer imaginairement la cruelle sépararation d'avec la mère ? D'autant que la mère les avaient totalement abandonnés, livrés au supplice, soit pour les sauver de la misère, soit pour tirer profit de la beauté de leurs voix. On peut facilement imaginer que les jeunes soprani contraints à la castration avant la mue furent épouvantés par la menace mortelle à laquelle ils devaient faire face. Épreuve terrifiante, toujours proche de l'impassibilité du père, que rien ne semblait affecter... tandis que la mère poursuivait, sans qu'elle le sache, l'entreprise de Marie, puisqu'elle sacrifiait son fils au souverain, faisant de lui, d'une certaine manière, ‹‹ l'homme sur la croix ›› dont nous parle Deleuze, à savoir: ‹‹ sans amour sexuel, sans propriété, sans patrie, sans querelle, sans travail ››. Une figure au bord de l'effacement qui renvoie, par ailleurs, aux mythes sacrificiels de l'Antiquité et à l'attachement à la Déesse-Mère. En témoigne, au reste, la façon dont Hildegarde de Bingen voyait l'Eglise catholique, apostolique, romaine, qu'elle présente au XIIème siècle sous les traits d'une femme ‹‹ immense et semblable à une cité ›› qui ‹‹ portait sur la tête une merveilleuse couronne. De ses bras des rayons de gloire descendaient allant du ciel à la terre; son ventre ressemblait à un filet aux milles mailles, par où entrait et ressortait un grand nombre de personnes ››. Coïncidence curieuse: Hildegarde de Bingen a développé toute une théorie du chiffre 5 comme symbole de l'homme, qu'elle compare à une croix en ce monde, ‹‹ le nombre pair signifiant la matrice, car il est féminin, le nombre impair étant mâle, l'association de l'un et de l'autre est androgyne ... ›› Quand la croix, instrument de supplice et de rédemption, rassemble en une seule image les deux signifiés extrêmes du signifiant majeur qu'est l'arbre de la Genèse, considéré de même comme une image de l'androgynie initiale: par la mort vers la vie; per crucem ad lucem, par la croix vers la lumière . Image que l'on retrouve, au reste, dans le Nouveau Testament et dont l'épître aux Galates offre un précieux exemple: ‹‹ La Jérusalem d'en haut est libre: c'est elle qui est notre mère; car il est écrit: Réjouis-toi, stérile, toi qui n'en portais point; éclate en cris de joie ... ›› Comparée à la Vierge Marie, l'Église est aussi nommée l'épouse du Christ: elle remplace Israël dans les commentaires chrétiens du Cantique des cantiques. Fécondée par un esprit qui s'insinue en elle et donc libérée de l'homme et de l'union sexuelle, la représentation de la sainte vierge comme Mère de Dieu doit probablement beaucoup aux divinités maternelles de l'Antiquité, dont elle semble avoir pris le relais. Sauf que Marie a remporté la victoire sur le serpent, rangé du côté des vieilles religions de la Déesse-Mère. On passe ainsi de la mauvaise à la bonne mère, de la mère de mort à la mère de vie. La Bible connaît assurément quelque chose du symbolisme oriental des eaux primordiales fascinantes et redoutables - mer ou abysse - où habitent des êtres mystérieux, dont le pouvoir irrésistible menace la vie de l'homme. Aussi Yahvé dut-il maintenir en sujétion la mèr(e) chaude et ses monstres. Les anciens écrivains juifs, dont la religion et les valeurs symbolisent sans doute le mieux la Loi du Père, précisent d'ailleurs clairement que la mer est ‹‹ une création de Dieu, qu'elle doit lui être soumise, qu'il peut l'assécher pour faire passer Israël à travers elle ››. Quant à Ezéchiel, il prophétisa à cet effet contre Tyr, annonçant à la cité la montée de l'abysse et des eaux profondes; il chanta le monde nouveau où la mer n'existerait plus . Cela se comprend de soi. Comment accéder au désir et à l'existence, si l'on demeure toute sa vie en confusion avec la mère originelle, et plus encore avec le désir de celle-ci ? Parthénope, dans l'imaginaire et l'inconscient, c'est aussi ‹‹ ça ››: la naissance et la mort données par la mèr(e). Représention de l'aspect terrifiant de la mère originelle, à l'instar de la terre ou du tombeau. Les sirènes, les succubes, les sphinges à la limite du vampire ou franchement cannibales habitant l'univers mythologique sont autant d'indices qui se rattachent à la figure maternelle, dont ‹‹ on ›› redoute quelque manifestation de cruauté. Or, pour une femme, se reconnaître enfant de la mère, c'est reconnaître la mère en soi, c'est intégrer la féminité maternelle, en tant qu'elle est liaison à la terre, à l'eau, à la vie, au passé. Marcel Brion illustre cette idée à travers l'histoire de l'artiste peintre Leonor Fini: ‹‹ En s'enfonçant dans la terre, en faisant amitié et alliance avec tout ce qui chemine dans les labyrinthes du sous-sol odorant, elle est descendue ainsi dans le Royaume des Mères (...) dont toute sa vie et toute son œuvre retracent l'énigme itinéraire . ›› Leonor Fini se souvient d'avoir été Proserpine (Perséphone dans le monde grec) un soir de bal; ‹‹ une pomme-grenade la fit retourner aux enfers; c'est la gourmandise qui la tente avec ce roi-nougat, cette crème fouettée où elle s'enfonce. Elle rêve que devenue hibou blanc elle joue et s'amuse avec des êtres emplumés et ravissants qui l'aident à se libérer d'un oiseau noir séducteur, à le tuer enfin, avant que l'aube n'arrive pour la réveiller . ›› Leonor Fini, on le voit, réclame sa proximité, son attachement à l'empire obscur de la Grande Mère, où elle fait errer ou divaguer des créatures fantomatiques et mythologiques. L'hermaphroditisme, qui offre la promesse d'une réunification de l'être et d'une jouissance infinie, prédomine incontestablement dans son univers pictural comme dans le théâtre de Shakespeare et la littérature érotique du 18ème siècle. Qui pense à la scène élisabéthaine ne peut manquer, en effet, de se tourner vers les charmants androgynes qui la peuplaient et portaient avec d'autant plus de grâce l'habit féminin, que les rôles, on s'en souvient, y étaient interprétés par des garçons. Cette exigence de l'Un, à laquelle la Loi du Père fait objection, cet appétit d'éloignement de la réalité qui ressurgit dans les œuvres de Leonor Fini n'est-il pas en outre commun aux jeunes amants de Valérie Valère ? ‹‹ Et alors là, juste devant l'Eglise, deux garçons qui se tenaient par la main se sont enlacés pour s'embrasser, deux amoureux d'une mer trop profonde ont ignoré les insultes d'un dieu de pierre . ›› Bien entendu, il y a de quoi soupçonner encore une fois la préférence de Valérie Valère pour l'androgyne de Platon, dont la femme reste exilée. Mais l'essentiel, c'est de trouver l'amour; cet amour-passion qui vise en premier lieu à un rapport fusionnel total, à une mythique relation duelle avec la Mèr(e) originelle. Il va de soi que cette confusion entre la mère et l'enfant - qui prend, dans l'anorexie, toutes les apparences d'un désespoir effrayant - ne peut conduire qu'à la quête d'un autre monde, plus profond, où le sujet pourrait retrouver la voix perdue, la voix si belle de la Mèr(e) qui l'envahit, l'habite et le rend sourd et aveugle au monde extérieur: et alors, à la fin, rien ne serait privé de contenu et de sens. Pourquoi tenter d'aller au-delà du langage commun, dans quelques limbes inaccessibles, sinon pour dévoiler la "Vérité" archaïque, aussi dérangeante soit-elle ? Eugen Drewermann avance: ‹‹ Nous devons réapprendre que les symboles transmettent une réalité qu'on ne saurait traduire dans un autre langage que le leur, qu'il y a des vérités inexprimables sinon sous forme de mythes, de sagas, de contes . ›› Ainsi, Leonor Fini reste attachée ‹‹ à l'idée de Lilith, l'anti-Eve ››, dont l'univers est, à ses yeux, celui de l'esprit libre. Lilith, fut-il dit, aurait osé prononcer le nom de Dieu et tenté de supplanter Adam, le préféré supposé du Créateur et, à ce titre, son rival. De là, sa terrible expulsion hors du paradis terrestre en guise de punition, puis du fond de sa solitude sa haine jalouse envers Eve, l'Autre-femme qui la remplaça, sans rien savoir du passé, et offrit à Adam le fruit défendu, si ‹‹ séduisant à voir ››. Permettons-nous cependant de douter de l'envie de Lilith envers Eve, condamnée à accoucher dans la douleur, pour avoir écouté le serpent, à savoir la parole de la Déesse-Mère qui suscitait les tentations... Il y a toujours eu des femmes rétives à l'œuvre de chair. A l'évidence, les maternités physiques répugnaient instinctivement à Violette Leduc comme à Leonor Fini , laquelle déclarait sans embages: ‹‹ Je n'ai jamais été attirée par la fécondité. C'est le refus de l'utile: la participation à la continuité de l'espèce est une abdication. Pour avoir des enfants, il faut une humilité presque inconcevable dans le monde moderne, une passivité abrutie ou une prétention insensée . ›› Presqu'un écho des paroles de Virginia Woolf: ‹‹ Oui, même avoir des enfants ne servirait à rien. ›› Puisque l'harmonie originelle, de toute manière, est à jamais morcelée, désintégrée. A travers le refus de s'unir à un homme, pour concevoir, parle toujours le désir premier. Désir (de désiderium, le regret) de retrouver la nuit, l'obscurité d'un monde caverneux, dont le sujet ne s'est pas séparé, et qui est peut-être le symbole du secret à porter. Valérie Valère semble en avoir eu l'intuition: ‹‹ J'écris une sorte de voyage à l'intérieur du corps humain ››, note-t-elle . Voyage qui conduit à prendre en compte le corps qui a donné du plaisir; voyage dans un passé personnel enseveli, dans une autre mémoire, dont l'alphabet est, si l'on en croit Deleuze, cette ‹‹ organisation qui trace des signes à même le corps ››. Lacan nous rappelle, au demeurant, que c'est d'abord le corps, notre corps animal qui est le premier lieu où mettre des inscriptions, celui-ci étant fait pour être marqué, pour porter les cicatrices indélébiles, témoins de plaies anciennes, secrètes et profondes. En d'autres termes, le corps sert de repère/repaire sûr dans certaines situations. On doit en tout cas pouvoir s'y retrouver protégé des menaces du dehors. Ajoutons que, dans un contexte où la minceur est prônée comme le seul idéal corporel, synonyme de séduction, chacun(e) s'efforce plus ou moins de se maintenir dans le champ du désir. C'est là un problème majeur, parce que l'image du moi est cotée, classée à l'intérieur d'un système de références que la reconnaissance du groupe social confirme. Mais pourtant la femme anorexique ne vit pas tout à fait à ce niveau-là, quand bien même elle serait aujourd'hui conditionnée par la mode, devenue pure consommation, et tenterait d'atteindre à l'autonomie au nom du narcisse. Celle-ci ne tolère pas les lois humaines, les contraintes sociales; elle ne les reconnaît pas. Sa décision de s'affranchir du besoin de manger témoigne de son refus du social. En particulier, ce qu'elle souhaite au plus profond d'elle-même, c'est passer du monde visible au monde invisible, cet A-idès occulté par le commun des mortels mais que, elle, pressent, parce qu'elle a gardé plein d'images en mémoire. Une mémoire qui ne parle pas mais qui est là. Encore faut-il cependant qu'elle arrive vers cet ‹‹ ailleurs ›› tant rêvé, fait de lait et de miel, immense et accueillant, sans frontières. Car il y a toujours un risque de pourchasser un souvenir perdu qu'on ne peut pas trouver: c'est d'errer sans but précis, doublement exilé et du royaume des vivants et du royaume des morts, où demeure l'objet aimé; en somme, de n'être ni vivant ni mort ou d'être vivant et mort, figé dans une absolue solitude. Si l'on prend l'exemple de Valérie Valère, celle-ci n'est pas seulement séparée de son être par un manque (‹‹ manque de tout, de chaleur, d'assurance, de nourriture, de volonté... ››), elle est encore séparée d'elle-même, divisée de son passé et de son futur par quelque chose de néantisé; étrangère à elle-même dans l'avènement d'un éternel présent: ‹‹ Sans but, sans joie, sans rien . ›› Elle ne se reconnaît pas dans autrui qui lui fait horreur, la dégoûte: ‹‹ Ils n'ont la notion de rien, on peut leur faire payer une fortune un bibelot de foire, leur simuler une liberté, leur vendre des copies... Ils s'extasient devant une vitrine, se font un petit cinéma pour qu'ensuite la possession devienne une joie encore plus forte, se saôulent de plaisirs médiocres, pour ne pas regarder en face la réalité . ›› Participer de ce système de valeurs perverti qui repose essentiellement sur l'idée de marchandise serait pour elle une déchéance, une aliénation. Elle préfère donc ne ‹‹ rien avoir ›› et ne ‹‹ rien manger ››, rendant compte de la castration qu'elle exprime à travers une demande de refus à entendre comme le négatif d'un appel que Jacques Lacan désigne en ces termes: ‹‹ pour que ce désir qui déborde cette demande ne s'éteigne pas, le sujet refuse de se laisser nourrir, de disparaître comme désir du fait d'être satisfait comme demande, parce que l'écrasement de la demande dans la satisfaction ne saurait se faire sans tuer le désir ››. Au mieux, il se nourrira de symboles, ceux qu'il emprunte au répertoire mythologique ou religieux et ceux qu'il invente, au moins partiellement, puisque ‹‹ l'Androgyne et le Symbole (en général) sont, à la limite, deux termes interchangeables ››. En fait, tout se passe comme si la pensée anorexique reproduisait un recroquevillement du multiple sur l'Un, un retour au Temps ancien, un temps qui n'a plus ni commencement ni fin, un temps où il n'y a plus d'histoire et où l'interdit de l'inceste n'est pas encore valable. Leitmotiv dans l'œuvre de Valérie Valère, pour qui les seules amours réalisables sont des amours incestueuses frère/sœur. Quant à Violette Leduc, elle nous donne l'occasion de mesurer l'importance de cette lutte contre l'oubli et de la difficulté du sujet à rompre avec le modèle fusionnel: ‹‹ Je vivais seule dans un autre monde, froide, raidie, doutant de moi-même, doutant des autres. Pourtant, je souhaitais des amours extravagantes, de l'inceste. Je voulais une compensation, une revanche avec de l'anormal . ›› C'est sans doute la raison pour laquelle les maternités physiques répugnaient à Violette. Lorsque celle-ci affirmait dans La bâtarde qu'‹‹ une femme enceinte, c'est laid ››, il semble qu'elle rejetait le ventre plein pour des raisons esthétiques. Mais, au vrai, son refus de la grossesse était une attitude rebelle: elle déchirait ainsi le pacte de la procréation, ressort principal de la subordination des sexes, ignorait la loi naturelle au profit du couple androgynique ( ‹‹ J'étais son homme, il était ma femme dans ce corps à corps de l'amitié . ›› ) et préférait se vouer corps et âme à l'étude de la musique, ‹‹ le plus mystérieux des arts ››, qui seul peut dire le deuil (de dolore, souffrir) et la douleur de l'abandon: ‹‹ Cela me consolait du mariage de ma mère, mon piano a été mon directeur de conscience. Je venais à lui avec de l'émotion, du recueillement. Il était mon autel. (...) C'est un pélerinage, c'est une chevauchée sur le clavier. (...) Concerto n°1 pour piano et orchestre en si bemol de Tchaikowski, débauche pour mes amours de tête. ›› Intangible androgyne que la musique, dirait Michel Serres: ‹‹ Sans genre ni sexe, de tout genre et de tout sexe (...) parce que libre de langue . ›› En Grèce, les cultes orgiastiques recouraient à la danse, au rythme, à l'ivresse pour provoquer chez leurs adeptes l'extase, l'insensibilité et la possession par le dieu. De nos jours, pour danser, les jeunes gens ont recours aux psychotropes, à l'ecstasy, qui les transportent au-delà d'eux-mêmes, sur une musique techno lancinante, martelante. L'action des stupéfiants est bien connue: ils passent pour magiques et suppriment la douleur. Des peuples entiers leur ont réservé une place permanente dans leur lutte pour échapper à la misère de leur condition et assurer le bonheur. Un bonheur construit dans l'instant, sur des jouissances immédiates. L'instant de liberté, où on se laisse aller. Car la drogue, symbolise un objet idéal. Elle est, selon Freda, un ‹‹ signifiant ayant pour fonction de faire de l'Autre, un Autre sans faille ››. Il y a quelque chose de chaud, de mystérieux dans cet objet interdit, qui donne l'impression de s'enfoncer dans le Temps, un temps qui n'a plus ni commencement ni fin, de se fondre dans la mèr(e). Pierre et Sylvie Angel, qui ont étudié la toxicomanie au féminin (1983), n'ont d'ailleurs pas manqué de relever l'importance des troubles de l'identité sexuelle chez ces adolescentes, avec fréquemment un idéal hermaphrodique, preuve de leur éternité, de leur intemporalité. Idéal qui s'accorde, au demeurant, avec l'idée freudienne d'une bisexualité fondamentale sous une forme que l'on peut qualifier de "métabiologique", parce qu'elle extrapole sur l'observation de certains processus biologiques élémentaires (scissiparité des êtres monocellulaires, parthénogénèse chez la plupart des animaux non vertébrés), et qui nous invite à considérer toute union sexuelle ‹‹ comme un évènement impliquant quatre personnes ››. Comme si dans le rapprochement coïtal, les êtres humains cherchaient à restaurer les forces vives des grandes puissances bisexuelles originelles, la réalisation plénière de leur être, à retrouver le chemin vers la matrice. Conduite magique certes, mais ‹‹ orchestrée par la fusion des corps et l'abolition de la distance - naturelle et culturelle - ›› qui sépare les deux sexes. Admettre le fait qu'il existe des hommes et des femmes semble avoir, de tout temps et en tout lieu, posé aux deux sexes un grave problème psychique. Le yoga tantrique, si en vogue aujourd'hui, se fonde depuis des millénaires sur cette psychologie, dont l'argument est explicite dans l'icône de Çiva: la divinité à quatre bras. Une image qui dit bien ce qu'elle veut dire: tout homme et toute femme porteraient au plus profond fond d'eux-mêmes, enfoui dans leur inconscient, le germe du sexe opposé. Le tantrisme exploite cette "vérité" naturelle, non sans l'avoir au préalable sacralisée: il multiplie le couple par deux, une entité de sexe opposé grandit peu à peu dans l'homme et la femme; chacun a quatre bras en un sens ! Souvenons-nous du vidéo-clip Black or White de Michael Jackson où les hommes deviennent femmes, les noirs deviennent blancs, tandis qu'il prend lui-même l'apparence d'une panthère noire, emblème du mouvement d'émancipation des afro-américains aux État-Unis dans les années 60. Ce clip remarquable inclut dans une même série la confusion des sexes, le complexe hybride humanité-animalité, et l'origine africaine de l'homme. Le désir initial de demeurer un petit garçon qui se refuse de grandir (le chanteur porte au début des années 80 des pantalons trop courts) est définitivement abandonné au profit d'un idéal suprasensuel qui renvoie à l'idée d'une bisexualité originelle. Une vocation dont l'exil est partie intégrante. La peur platonicienne de la musique avait sa raison d'être. Quand le simulâcre prend fin, le sentiment suraigu de la limite et de l'illusion se termine dans ‹‹ cet étrange malaise qu'on nomme dépression ››. (Proust) Au centre de la symptomatologie, fatigue, impuissance, ennui profond, mais surtout raréfaction, puis disparition du désir... qui conduit le sujet à s'éloigner et parfois même à s'isoler du monde. Ainsi Muriel Cerf: ‹‹ C'est le refuge (...), le cloaque tiède où il ne fait jamais ni trop chaud ni trop froid, où on se sent en fuite, protégé, coupé du monde, on barbote avec masochisme dans cet égoût où personne ne viendra vous chercher . ›› De plus, la dépression est fortement corrélée à toutes les conduites addictives. L'acte de manger répugne souvent au dépressif, outre le fait qu'il se perçoit aussi comme n'étant rien, parce que personne ne lui a appris à s'aimer. Mais ce n'est pas une existence entièrement noire, car - comme le souligne Marie-Claude Lambotte - ‹‹ s'identifier au rien, c'est (...) une manière de conserver ‹‹ la Chose ›› qui prend alors l'allure de l'affect de désir disparu chez l'Autre; et c'est encore maintenir l'idée d'un tout qui aurait pu être, par rapport au rien de ce qui en est resté ››. La douleur, ici, témoigne de ce qu'une partie de soi a été perdue. Dépossédée de son intégrité et expulsée de son corps, jadis, par les agressions sexuelles de ses demi-frères, Virginia Woolf, dont on sait qu'elle a traversé de véritables crises de dépression à plusieurs reprises, avouait trouver en la poétesse et romancière Vita Sackville-West ‹‹ la protection maternelle ›› qu'elle recherchait par-dessus toute chose . Mais pourtant, au moment même de partir avec celle-ci pour la France, elle lui écrivait, terrifiée, faisant apparaître un déchirement fondamental: ‹‹ Je suis tour à tour mélancolique et agitée. Vous voyez, je n'aurais jamais épousé Leonard si je ne préférais vivre avec lui plutôt que de le quitter. ›› En réalité, deux voix résonnaient en Virginia: celle de la mère disparue, une mère qu'elle rechercha sa vie durant par le contact avec Vita Sackville-West, et celle de Léonard, prodigue en conseils existentiels et littéraires. A vrai dire, ce dilemme est contenu dans la psychologie féminine; c'est peut-être le problème le plus fondamental et le plus difficile auquel les femmes soient confrontées: quitter l'indécision bienheureuse de l'état d'infans (rompre avec le Même) pour choisir l'autre sexe et entrer dans la société des hommes. Alors, comme l´explique Daniel Sibony, ‹‹ le symptôme du féminin c'est l'impossible partage avec l'Autre-femme ››. A moins que ce ne soit un désir de fuite, fuite d'une société qui insulte la nature de la femme. Au fond, Virginia balance constamment entre l'espérance d'atteindre l'Autre-femme divinisée, retenue parfaite et complète, qui demeure tout au long de la vie un repère/repaire, le modèle de ce qu'elle voudrait être, et la hantise de revenir à elle-même, ‹‹ retrouvant la nudité impitoyable du silence, la folie qui la guette, l'horreur du temps, la nécessité de la solitude, la menaçante intrusion de l'homme, l'ultime trahison des objets ››. En revanche, aux yeux de Violette Leduc, c'est l'amour-amitié sororale qui prend une couleur franchement maternelle: ‹‹ Elle, elle me demandait si je voulais être son enfant. (...) Oui, je serai son enfant . ›› Cependant, pour que sa vocation homosexuelle s'affirmât, il eût fallu que Violette renonçât à l'autre sexe, qu'elle choisît son identité. Mais non ! Divisée entre Hermine et Gabriel, oscillant entre les deux sexes, elle se sentait constamment un castrat: ‹‹ Et son sourire navrant: mon bonhomme, mon petit bonhomme à moi est mort et enterré. (Gabriel) voyait clair . ›› Si la femme frigide souhaite le plaisir tout en le refusant, la femme anorexique, quant à elle, rêve d'être féminine tout en s'y opposant. Cela est manifeste dans le cas de Violette Leduc qui, après mille atermoiements, s'habillait de façon masculine, tout en désirant ‹‹ la taille mannequin ››. Il faut se souvenir que Berthe, en couchant dans le même lit que sa fille, l'avait mise en position de conjoint et, dans cette atmosphère, Violette n'avait pas eu la possibilité d'exister. Elle avait beau se débattre; elle était prise dans les mailles d'un filet. Exigences, récriminations, jalousie, tyrannie, tous ces fléaux de l'anorexie se déchaînaient alors sous une forme exaspérée: ‹‹ Je démolissais Gabriel, je démolissais ma mère. je devais les détruire pour me détruire . ›› De toute manière, c'est vers la mort et la destruction que convergent les diverses manifestations de la haine, ou plutôt vers ce que Julia Kristeva appelle, en anticipant, ‹‹ une pulsionnalité débordante, non freinée par le Symbolique ››. Néanmoins, toutes les anorexiques ne cherchent pas à combler le trou du manque par une victoire totalitaire, tyrannique. A la différence de Violette Leduc, Virginia Woolf affirmait la grandiosité ‹‹ d'être un eunuque ››, sans sexe et sans désir. En tant que tel, elle n'était pas sous l'influence des conventions sociales qui, à l'époque, poussaient la femme dite ‹‹ normale ›› à se soumettre au ‹‹ devoir conjugal ››. Or, pour Virginia, il était important que tout soit beau et pur. Comme dans un rêve... La revendication d'Une chambre à soi, signe d'une sphère privée, est en ce sens significative: c'est la revendication à la fois de son droit à l'intégrité physique et à un refuge où l'écrit se fait. L'écriture étant, au demeurant, l'unique passion qui épouse le destin de l'eunuque, puisqu'elle symbolise ‹‹ une perte de présence ››. La vie de Virginia, nous l'avons déjà dit, fut fortement colorée de morts inendeuillées, d'une douleur irrémédiable et de la tentative de la maîtriser. Ce n'est pas la nourriture proprement dite qui provoquait en elle la répulsion et l'effroi, mais bien l'acte même de manger, lequel s'adresse toujours à l'objet des premières amours. Comme s'il n'y avait pas eu d'autre voie/voix que celle de l'anorexie pour exprimer l'absence. Dans les pires moments de dépression, Léonard Woolf passait une heure ou plus à table avec elle, pour lui faire déglutir quelques bouchées. ‹‹ Le refus de manger était lié, tout au fond d'elle-même, à un étrange sentiment de culpabilité ››, note-t-il dans son autobiographie. ‹‹ Elle affirmait qu'elle n'était pas malade, que son état d'esprit venait des défauts qui l'accablaient - la paresse, le manque d'énergie, l'insatiabilité . ›› Elle faisait même remonter son dégoût de la nourriture au besoin d'exercer un contrôle sévère sur son appétit ‹‹ dévorant ››. Signe avant-coureur de la mélancolie, que Freud et Abraham décrivent en ces termes: ‹‹ Si nous admettons que les désirs refoulés du mélancolique sont de nature cannibalique, que ‹‹ ses péchés ›› se rapportent essentiellement à l'acte de manger, acte défendu et même détesté, nous comprendrons la fréquence avec laquelle le malade refuse de manger. Il se comporte comme si seule une abstention totale de nourriture l'empêchait de mettre à exécution ses pulsions réprimées. En même temps il se menace lui-même d'une punition, la seule qui convienne à ses pulsions inconscientes de cannibalisme, celle de se laisser mourir de faim. ›› Dans la simultanéité du désir insatiable de nourriture et de son dégoût on peut entrevoir le conflit originel entre les besoins contradictoires de dépendance et d'indépendance, entre le désir ardent d'être maternée, protégée, et le désir de fuir, de s'en sortir toute seule. Le refus de la satisfaction orale (et avec lui la dénégation de la faim) résulterait, par conséquent, du sentiment qu'une telle satisfaction va à l'encontre du besoin de sécurité, d'autodétermination et de contrôle de soi; besoin qui peut se manifester, par ailleurs, sous forme d'avarice, solide rempart aux yeux d'aucuns sujets contre les dangers de la luxure et de la gourmandise: ‹‹ Je le dirai toujours ››, souligne Violette Leduc, ‹‹ j'ai été élevée dans la terreur de l'insécurité. Il faut avoir deux sous devant soi . ›› ‹‹ Avare, je suis, avare je serai. J'aime tout sans profondeur. (...) Je voulais m'en sortir. Me sortir de quoi ? Du mépris des autres que j'imaginais. La société... être considérée... J'aime ça, j'aimerais ça. ›› L'allusion à la castration est évidente. Le manque d'argent (la ‹‹ bourse vide ››), c'est de nouveau le symbole du pénis châtré, éradication de la marque sexuelle, celle, historique, du masculin, qui alimente tous les schèmes d'érectilité, de verticalité, d'ascendance, de production. Que l'argent, le succès, la condition sociale fassent tourner la roue des destinées, c'est une évidence. Mais l'aspiration de Violette vers la célébrité exprime, outre cela, le manque de ce vrai regard, dont elle fut dépourvue dans l'enfance: ‹‹ Ma mère dédaigne les jeux. Elle soigne son enfant depuis le brossage des cheveux jusqu'aux fortifiants, un point c'est tout . ›› Voilà aussi pourquoi le signifiant-nourriture va être mis en avant comme lieu possible de la castration. L'inexplicable et obscur sentiment d'impuissance fatale qui désespère tant le sujet anorexique, l'empêche visiblement de prendre son destin en main. Car non seulement il affirme et donne à la castration une origine mythique - ce qui, de ce fait, lui interdit de se donner une origine personnelle - mais il s'en fait lui-même l'héritier au risque de s'interdire à tout jamais l'accès à l'existence. Tant il est vrai qu'au moyen de l'apparence corporelle, il esquisse surtout ce qu'il voudrait être: un être unique, attirant, bénificiant de tous les privilèges de l'enfance. Un être doté de droits mais sans devoirs ni responsabilités, pour éviter les choix et les renoncements à quoi la maturité oblige. Prenons l'exemple de Virginia Woolf qui fut portée à confier à Léonard le pouvoir de savoir ce qui lui convenait et de décider pour elle, tant son effroi devant l'épreuve du temps et les réalités d'un monde instable était grand. Même si elle aspirait ardemment à la liberté. Manifestement, elle ne pouvait se défaire de ces nœuds qui l'empêchaient de se donner à la vie, de ce passé qui ne passait pas. De plus, Léonard se souciait excessivement de son état de santé. Il la pesait régulièrement et écrivait les résultats dans son carnet de notes. Dès la première tentative de suicide, il tint pendant dix ans un registre sur ses menstrues: en 1913 apparaît un écart de 98 jours entre deux cycles. Virginia a terriblement maigri... Il lui importe alors par-dessus tout qu'elle mange, son équilibre moral ne pouvant être retrouvé qu'à force de repos et de régénération des forces physiques . En outre, Léonard était un de ces hommes rares, toujours disponibles et toujours présents. Il veillait férocement sur elle, acharné à la protéger des bruits et des fureurs du monde qui la rendaient folle et, dans ces moments-là, il la couvait jusqu'à l'étouffement... Élevée par son père, Virginia souffrit d'une double privation: sa mère aimante et chérie n'était plus là et son père, au lieu de lui apporter son soutien, de veiller à sa sécurité, avait exigé toute sa compassion et celle de la famille restante. Le fait de se retouver en situation de devoir consoler son père, n'était pas moins difficile que la perte qu'elle avait subi. Plus tard, elle fut marquée, de surcroît, par d'autres malheurs: la mort de sa demi-sœur Stella, puis celle de son frère Thoby, qu'elle aimait et admirait. D'où son besoin excessif de Léonard, supposé effacer les séquelles indélébilement gravées dans son esprit. A l'évidence, ce dernier lui témoigna une dévotion sans faille, ne se laissant jamais décourager, pas même dans les périodes de graves dépressions, accompagnées et suivies par des crises d'anorexie. Quand elle criait qu'elle ne voulait pas le voir, qu'elle détestait tous les hommes... De l'enfance la plus lointaine la terreur d'abandon, la colère impuissante, le besoin d'opposition dirigé contre la mère, dont il faut se séparer pour s'affirmer, peuvent resurgir sous l'aspect d'une bouche dévorante avec tous ses dangers. Il n'y a aucune limite, semble-t-il, aux expressions de sa haine. Désir de brutaliser, de piétiner l'Autre chez Violette Leduc, ‹‹ pour me retrouver, pour la retrouver, pour tout retrouver ››. Car ce qui est disparu a aussi ses souvenirs. En fait, persuadée d'avoir été trahie, abandonnée par la mère, Violette s'endurçit dans la provocation stérile, le défi, quand un regard de Berthe l'eût attendrie. Voilà pourquoi elle sera toujours poussée à rechercher l'impossibilité de l'amour, à se chercher des hommes avec lesquels elle ne pourra pas vivre: des hommes impuissants, vaguement androgynes, ‹‹ éperdus de sacrifices ›› ou bien franchement homosexuels. Des hommes insensibles à ses plaintes, ses pleurs, ses cris de protestation, ses crises de rage et de jalousie ou bien encore des hommes de lettres inaccessibles, représentant ce qu'elle voudrait pouvoir être, devenir ou valoir. Mais pour devenir ce qu'elle voudrait être, il lui faudra mourir à celle qu'elle était, autrement dit quitter Gabriel, son ‹‹ Archange ›› et passer par la voie d'accession à Maurice Sachs qui s'intéresse à elle, apprécie ses lettres et lui conseille d'écrire. Une telle identification (‹‹ Je me prends pour lui . ››) ayant entraîné un double mouvement de mort et de renaissance: ‹‹ Nous décidons que l'enfant en moi devra se libérer de la mère. ›› Car, pour écrire et revendiquer sa part dans l'œuvre de la création, peut-être faut-il encore pouvoir se libérer de l'emprise maternelle ! * * * Margarete Mitscherlich a observé chez de nombreuses mères une forte tendance à considérer l'enfant (en particulier, la fille) comme une partie, voire un prolongement d'elles-mêmes, cela les conduisant à percevoir insuffisamment la singularité de la petite fille et ses besoins individuels . Dans ce cas-là, cette dernière court le danger de développer une dépendance excessive, dont la mère peut abuser, et donc susceptible d'engendrer la haine qui, seule, permettra à l'enfant de lutter contre l'angoisse du désir incestueux. ‹‹ A l'âge de l'organisation du stade oral, les mères dévorantes ont plus besoin de leur enfant que celui-ci n'a besoin d'elles ››, observe Françoise Dolto à ce propos. ‹‹ Elles ont plus besoin de la masse phallique de leur enfant dans leurs bras, prétextant des soins à lui donner, que de leur conjoint adulte, dans les bras de qui elles éprouvent des joies moins intenses . ›› De telles mères sont pour cela même mortifères. Sans leur enfant, elles seraient probablement inexistentes en tant que personnes. En se mirant dans lui, elles se fabriquent en quelque sorte un objet transitionnel qui fait écran à leur angoisse du vide et leur permet de survivre. C'est très dangereux. Puisqu'il n'y a point d'accès possible au langage, à l'objet et à l'homme pour la petite fille prise dans les rets d'une telle mère. En somme, l'ouvert est emmuré par l'obstacle de l'Autre maternel intrusif et ravageant. Il est de fait que la naissance d'une fille confronte la mère à la coupure, c'est-à-dire à ses propres limites, à son propre sentiment d'incomplétude... Valérie Valère, nous l'avons vu, avait été mal accueillie par sa mère, son conjoint ne voulant surtout pas de fille ! La déception qui s'ensuivit fut probablement une des causes de l'anorexie de Valérie, moyen tragique mais efficace de contraindre la mère à s'intéresser à elle, à s'occuper d'elle. Il est clair que Valérie en tant qu'enfant n'avait pas son mot à dire. Et puisqu'on lui demandait seulement d'être "bonne à l'école" et à sa bouche de se taire, il ne lui restait plus que la voie de l'imitation pour parfaire son image. De qui ? De quoi ? De la petite sirène devenue une statue de pierre ? Il est de fait qu'en grandissant, la petite fille n'aura bien souvent d'autre objet que la fiction: ou bien elle jouera au garçon, sera un "garçon manqué", ne pouvant au mieux que développer ‹‹ un phallisme intellectuel ›› ou bien elle jouera à la "femme fatale" et en empruntera les artifices, pour satisfaire le désir de l'autre; en bref, elle aura un comportement "hystérique". De même, Virginia Woolf aimait paraître et se distinguer. D'où l'importance qu'elle donnait aux mondanités, à l'éloquence de la toilette, à l'art de la conversation, qui satisfaisaient en grande partie son goût féminin de la parade: ‹‹ Si vaniteuse que je sois à l'ordinaire, (...) ma vanité est très snob ››, écrit-elle dans son Journal. ‹‹ Je donnais prise à la critique avec une grande superficialité épidermique, mais avec peu de chair et de sang. (...) Vingt-quatre heures après la récension, l'impression que provoquait mon apparition en tant que femme, alors que j'entrais dans le salon Argyll, avait pour moi plus d'importance que ma renommée en tant qu'écrivain . ›› Aliénation du corps à son image, où l'art de plaire recouvrait un désir profond d'être vue, faute de l'avoir été suffisamment quand elle était enfant. Au reste, Violette Leduc tient, de façon contrastée, les mêmes propos: ‹‹ Je me le redis, je me l'avoue, je me soulage: je passe inaperçue. C'est horrible, c'est intenable. Je ne suis pas le centre du monde . ›› Encore une fois, besoin d'être "vue", d'être "en vue", non par savoir-vivre ou par vanité, mais parce que l'une et l'autre attendaient de l'approbation d'autrui cette confirmation de soi qui leur conférait, semble-t-il, un surcroît d'existence. L'amour comme l'amitié n'échappe pas à l'implacable mathématique existentielle qui fait que les anorexiques se sentent toujours ‹‹ de trop ›› par rapport à l'Autre ou réduites à cet état de ‹‹ chose ›› que la mère a rejetée. Inconsolable, Violette affirme en outre qu'elle est ‹‹ née brisée ››. Mais pour nombre d'entre elles, vivre est le pire de tout. Parce que vivre, c'est accepter; accepter de souffrir, de grandir, de se délier de la famille, puis de voir s'effriter une à une leurs illusions et leurs raisons d'exister, la maturité n'étant souvent à leurs yeux qu'une constante démission. En fait, ce qu'elles veulent préserver coûte que coûte, c'est l'état fœtal d'indifférence et de satisfaction immédiate, dont l'enfance demeure proche. Comme si elles avaient du mal à quitter cet "outre-monde" avant tout objet où on se laisse aller à vivre, dans la pure jouissance de l'instant, où on peut se soustraire aux servitudes de la vie réelle, pour mieux se tourner vers la question de la ‹‹ vérité ›› de l'être: ‹‹ Ce sont eux qui avaient raison, ceux qu'ils appellent "les fous". Ils savent la vérité ›› d'écrire ainsi Valérie Valère. ‹‹ "Dehors" ne veut rien dire, le vrai "dehors" est infiniment distant de notre pauvre monde de déchets, à des milliers de siècles . ›› Ainsi, au long de son œuvre, elle nous relate ce qui advient, quand un être humain refuse d'être traité en chose, en objet exclusivement historique. C'est la folie ou la mort. Seules issues entrevues pour échapper au tourment d'exister. Il est de fait que Valérie Valère, frustrée de son enfance, mourra par suicide, le désir de mourir apparaissant cependant sur le mode paradoxal: se donner la mort et retourner là où on était heureux et comblé, avant la naissance, pour enfin renaître à la vraie vie, délivré de la saleté de ce monde. Quelle que fût par moments la grandeur de l'opposition de ces femmes à la société des hommes, de leur résistance à la morale dominante et au langage commun, au nom de la lumière, l'acte par lequel elles décidèrent de ne plus manger était néanmoins vide de tout contenu positif. Ce n'était pas une grève de la faim, telle que l'avaient pratiquée jadis les suffragettes anglaises, lors de leur combat pour le droit de vote des femmes. Ce n'était qu'un refus obstiné - le refus de pactiser, le refus de vivre "dans ce monde-là" - qui s'épuisait dans l'acte de négation, en deçà des mots. Le piège, évidemment, c'est l'acte. D'autant que, dans son renoncement aux aliments, le sujet anorexique fascine horriblement et jouit de fasciner. En tout cas, l'entreprise thérapeutique se heurte à cet objet de fascination dont il se réclame et qui évoque un lieu d'avant l'identité et tout usage de la parole, un lieu, où il était bien, sans poids et sans attente, sans lien au monde. Seul et totalement libre. Oui, tout le piège est là, car c'est un leurre, une illusion. En réalité, il crève de faim pour rien. Un profond nihilisme inspire sa révolte. La conscience d'un vide, d'une désolation. Certes, il aspire à l'innocence, à la pureté du ‹‹ vert paradis des amours enfantines ››, la revendique même parfois, par l'écriture, mais la honte innommable qui lui fait rejeter son corps réel persiste. Aucune des raisons avancées jadis par les saints, les mystiques ou naguère par les intellectuels engagés ne demeure debout: ni la revendication d'une tradition religieuse ou sociale, ni le refus d'une vie aliénante, d'une parole mensongère, pétrie de conventions, d'une langue de bois. La folie de l'unité ne se réclame d'aucune transcendance, d'aucune utopie. Le geste est dénué de sens; le moi est isolé, flottant, sans arrimage sur l'Autre. ‹‹ Non pas insensible, mais neutre ›› comme disait Georges Pérec. ‹‹ Je me sentais impuissante, désarmée ››, note la jeune Sophie Delorme. ‹‹ Je ne savais à qui faire porter la responsabilité de ma dégringolade. A mon père qui avait déserté le domicile familial. A ma mère incapable de refaire sa vie à 45 ans. A moi-même... ›› Délaissé, le sujet anorexique reprend à son compte le néant familial ou social; il l'inscrit dans son corps jusqu'à fondre dans l'anorexie. Et s'il lui arrive de prendre à son compte le vide de l'absence, c'est pour que cette vacuité vienne au moins de lui-même... Mais à ce niveau-là, il se sent entièrement et totalement abandonné, terriblement seul; car il n'y a plus d'Autre et corrélativement plus de Soi. Notre temps a, las, pour le rien, le vide, la mort une fascination constante. Ainsi l'anorexie illustre-t-elle désormais la capitulation générale dans un monde sans signification. Quand on ne sort pas de la confrontation désolante entre ce qu'on est et ce qu'on voudrait être, la seule issue est l'identification avec une image idéale, figée comme une statue de pierre, autrement dit la soumission aux modèles (ou models) proposés par la mode, la publicité, le retour à l'iconolâtrie. Il ne s'agit pas de combattre le corps, qui est support et garant de l'identité, mais le processus d'identification et d'incorporation que ces modèles engendrent et qui annulent la personne. A preuve, l'obsédante présence du corps dans Truismes de Marie Darrieussecq: un corps ramené à l'état d'un vulgaire animal, obsédé par le sexe et la nourriture. Comme s'il y avait une propension en l'être humain à se laisser tirer vers le bas, vers la boue; en somme vers l'Origine. C'est cela que Marie Darrieussecq relève avant tout: la souffrance de ne pouvoir être au monde en tant que sujet désirant et de savoir que cette situation est sans issue sans le recours à une parole subjective, une parole réellement vivante, et non vide, ultime témoignage de la personne humaine. ‹‹ La Vérité vous rendra libres ››, disait le Christ. Funeste utopie. Car le Royaume des Cieux comme le Royaume des Mères est un monde clos sur lui-même qui rend la division sexuelle inconcevable. D'où un seul choix apparent pour la jeune fille anorexique: ‹‹ Finie la petite adolescente branchée ! ›› Puisque grandir, c'est quitter l'enfance, c'est se libérer de la mère qui était jusqu'alors au centre de sa vie. Dans les soirées avec les amis, Sophie Delorme n'a brusquement qu'un seul désir: ‹‹ être auprès de maman que je savais seule à la maison ›› et qu'elle ne pouvait abandonner sans se sentir coupable. C'est la hantise de la perte qui toujours provoque le sursaut final et amène le sujet à Maigrir à en mourir . Sophie a payé au prix fort fort son souci de se dégager de ses pairs, en solitude. Repli quasi fœtal. Elle est dépourvue de souvenirs, de culpabilité. En même temps, elle voudrait que sa mère puisse connaître l'amour. Le sujet anorexique, nous l'avons déjà dit, ne se résigne pas, il résiste, certes de façon passive, en s'isolant, mais il résiste au monde du ‹‹ dehors ››. Tout son comportement est une protestation contre les maux/mots de la mère désarmée, de la société. Le problème, c'est qu'il porte en lui le désir (de desiderium, le regret) d'un ‹‹ bien inconnu ›› qu'il n'atteindra jamais et qui laisse dans son cœur un vide irrémédiable. En ce sens, il ressemble fort au mélancolique qui cherche sans répit quelque chose de perdu, d'impossible à retrouver. ‹‹ La mélancolie ››, observait déjà Rousseau dans La nouvelle Héloïse, ‹‹ s'entretient du même aliment que l'amour ›› (Lettre XXXIII), et il notait dans l'Emile: ‹‹ Quand le cœur s'ouvre aux passions, il s'ouvre à l'ennui de la vie. ›› (Livre V) Les anorexiques ont ceci en commun: l'amour joue un rôle pour toutes. Plongées dans leurs rêves, elles imaginent qu'un grand amour viendrait remplir leur vide affectif et apaiser leur inquiétude; mais ce n'est là qu'une illusion infantile. En réalité, rien au monde ni personne ne saurait assouvir leur demande d'amour. Parce qu'elles sont en vacance d'elles-mêmes. Vide du cœur, dégoût de tout, ennui infini... ne sont-ce pas là toutes les caractéristiques du ‹‹ mal du siècle ›› de Musset, du spleen de Baudelaire ? Mot anglais signifiant ‹‹ rate ››, siège de la bile et de l'humeur noire et qui apparaît, au reste, assez fréquemment dans la littérature française de la seconde moitié du 18ème siècle, notamment dans une lettre de Diderot à Mademoiselle Volland, où il est expliqué ce qu'est le spleen, suivant un ami médecin écossais: ‹‹ J'ai des idées noires (c'est l'Ecossais qui parle) de tristesse et de l'ennui; je me trouve mal partout, je ne veux rien, je ne saurais vouloir, je cherche à m'amuser et à m'occuper, inutilement; la gaieté des autres m'afflige, je souffre à les entendre rire ou parler . ›› Quand une conscience ne parvient pas à tenir sa propre existence charnelle pour solidement ancrée dans quelque raison d'être, c'est la nausée qui la guette, c'est-à-dire la contingence. Le monde perd son sens. Ainsi, deux siècles plus tard, Sartre fera dire à Roquentin dans La nausée: ‹‹ Je m'ennuie, c'est tout... C'est un ennui profond, le cœur profond de l'existence, la matière même dont je suis fait. ›› Rappelons que Roquentin découvre la contingence en contemplant une racine de marronnier avant de perdre finalement conscience de son moi. Son existence lui semble alors vide, inutile. Un pas de plus et il débouche sur l'angoisse de la mort: ‹‹ Je me sentais de trop, donc il fallait disparaître. ›› L'exaspération du temps le conduisant naturellement à une exaspération de la conscience de la mort. Comme l'écrivait déjà Rousseau: ‹‹ On m'offrirait ici-bas le choix de ce que je veux être, que je répondrais, mort... La mort est douce aux malheureux. ›› (Elégies XXIV et XXV) Désir de mort qui, chez Baudelaire, confinera jusqu'au vertige. En outre, ‹‹ s'il a pu si souvent envisager le suicide ››, suggère Sartre à propos de ce dernier, ‹‹ c'est qu'il se sentait un homme de trop ››. A savoir, condamné à peser pour toujours, sans droit à le faire... Si l'on y regarde de plus près, la quête spirituelle assoiffée d'unité, d'absolu, est un des thèmes essentiels chez ces écrivains; quête qui s'avère très vite être un leurre. Le monde, affranchi de Dieu, est devenu irreligieux. Dorénavant, l'individu est réduit à lui-même et la souffrance des Romantiques annonce déjà celle des Existentialistes, voués à la déréliction. Le mot ‹‹ seul ›› est un des mots-clé des pièces de Sartre, toujours amené à se sentir de trop, à l'instar de Roquentin ! Férue d'idées existentialistes, Valérie Valère appartient d'ailleurs, dès le départ, à un univers sans dieu, sans amour, sans valeur, sans espoir. Pour elle, ‹‹ les jeux sont faits ›› une fois pour toutes et il n'y a rien à faire. Vu son jeune âge lors de la publication de son récit, Le pavillon des enfants fous, on ne peut manquer d'être frappé par la présence d'un passage inspiré de L'Etre et le Néant de Sartre: ‹‹ Vous imaginez ce qu'il est arrivé après tous ces traumatismes infantiles qui ont façonné sa manière d'être au monde et de vivre, sa personnalité ou plus exactement sa conscience puisqu'ils ont influé sur sa manière de percevoir, de juger ou d'imaginer (Ouf !) comme le dit Sartre dans L'Etre et le Néant... ›› Valérie détestait les psychiatres, et pourtant, voilà des accents bien proches de Freud dans Totem et Tabou, qui - à partir de sa problématique et de ses propres souffrances - allait plus loin encore en annonçant qu'‹‹ un sentiment se transmettait de génération à génération, se rattachant à une faute (dont) les hommes n'ont plus conscience et le moindre souvenir ››. Allusions à la répétition familiale d'un évènement traumatisant, que l'on retrouve, du reste, aussi bien dans Les mouches de Sartre que dans l´Électre de Giraudoux, personnage féminin aux désirs confus et si proche de Valérie: une Électre à la fois dure et vulnérable, assoiffée de vengeance et de justice, laquelle - avant d'inciter Oreste au meurtre de Clytemnestre - ressemble, par ailleurs, étrangement à sa mère, ce qui ne présage rien de bon... Quand Électre demande aux dieux ‹‹ justice contre l'injustice ››, elle nous montre bien que l'antique exigence effrayante et violente, qui appelle le sang à l'infini, est toujours là, sourdement en conflit avec le pouvoir mâle et les décisions de la cité. Une affaire de haine et de ressentiment en somme, primitive, très archaïque, semblable en tous points à celle que Valérie Valère éprouve envers celle qui ne l'a pas protégée: ‹‹ J'aurais voulu déchirer, tuer, violer ››, écrit-elle. ‹‹ Je l'aurais tuée. Des choses comme ça devraient être punies de mort. (Ma mère) me dégoûte, si je pouvais, je lui vomirais dessus. ›› Mais à ce degré de détestation, la haine n'est autre que le retournement en son contraire de l'attachement à la mère, renvoyant à une phase de fixation affective dans la petite enfance que Mélanie Klein qualifie de ‹‹ position schizo-paranoide ››. Qu'est-ce que le souhait de supprimer ‹‹ cette idole redoutable ›› (Baudelaire) à laquelle on a trop sacrifié, sinon le rêve des liens originels ? ‹‹ Il me faut m'occuper à te haïr, pour m'occuper à t'aimer ›› de profèrer ainsi Violette Leduc qui, toute sa vie, fut habitée par sa mère. De toute manière, il semble que le malheur soit surtout dans l'exil hors de la philotès maternelle. Le manquement, la mort ou la trahison du premier objet d'amour ne font que souligner plus vivement la solitude irrémédiable de la fille séparée de sa mère, de ses racines et de son ordre. A l'instar d'Électre qui se lamente sur un avenir ‹‹ sans affection, sans foyer, sans ressources ››. ‹‹ Voilà la faute initiale qui rend la femme séductrice sur fond de néant ››, suggère Luce Irigaray à ce propos, avant de poursuivre plus loin: ‹‹ Pourquoi avoir détruit les généalogies féminines ? Pour établir un ordre dont l'homme avait besoin mais qui ne correspond pas encore à celui du respect et de la fécondité de la différence sexuelle . ›› N'oublions pas que dans la mythologie grecque, Athéna, la préférée des filles de Zeus, n'a pas de mère: femme de tête (elle jaillit de la tête de son père), elle cultive l'amitié virile ‹‹ brandissant son javelot pointu ›› tout en restant ‹‹ jeune fille ›› (Pallas) et ‹‹ vierge ›› (Parthenos), à la pointe de sa revendication phallique. Ses protégés ? Des hommes toujours, sans exception, dont Oreste, jugé pour le meurtre de sa mère Clytemnestre. En acquittant le coupable, la déesse montre ainsi que ç'en est fini du règne maternel et elle interrompt du même coup la loi du sang dictée par la vengeance des Erinnyes: dès lors, c'est aux dieux seuls que sera confié le soin de créer l'organisation sociale et d'en assurer la persistance. Dans la finale de l'Orestie d'Eschyle, Athéna apparaît, en effet, comme fondatrice des lois suprêmes qui gouvernent la cité et prétendent exprimer l'esprit viril et le savoir. C'est désormais à la façon et, en partie, avec les moyens d'un homme qu'elle défendra les hautes sphères où elle s'est établie. Est-ce pour complaire à cet idéal grec qui imprègne tant notre civilisation que Violette Leduc choisira de coiffer un chapeau d'homme ? ‹‹ Sois femme. Quand seras-tu femme ? ›› vocifère Berthe en la voyant affublée d'un chapeau feutre surmonté d'une plume. ‹‹ Quelle plume, ce feutre ››, de rétorquer Violette. Le poids de la plume envolée (...) Il m'adoucit. Il n'est pas masculin, il n'est pas féminin . ›› Non, il est neutre. Léger, volatile. Il jouit d'un prestige androgynique. Mais Violette a beau faire, sa destinée la place au ban de la société. Elle ne peut échapper à son hérédité purement humaine. La preuve en est que le mal dont elle souffre, Berthe l'a déjà porté au-dedans d'elle: ‹‹ J'aurai vécu dans l'obsession de la nourriture. (...) Anémiée, presque rachitique à sa sortie de l'ouvroir, une jeune fille - ma mère - reçut une nourriture phénoménale dans ses entrailles: un môme . ›› La maternité, ne l'oublions pas, dégoûtait Violette. Le sentiment de danger par rapport au "dehors", et en particulier, par rapport aux hommes, qui - aux dires de sa mère - étaient ‹‹ tous des cochons ››, avait entraîné chez elle une telle peur, une telle angoisse d'intrusion qu'elle en rejetait toute nourriture. Ainsi, son désir de s'affranchir de tout besoin physiologique se confondait avec celui de la volonté de puissance qui la dirigeait, ayant trop bien appris les leçons de sa mère ! Et on arrive ici à la signification la plus fondamentale de son anorexie: le malheur de n'être (pas), par fidélité à la mère qui l'a portée dans la honte, alors que cette dernière avait simplement cru à l'amour: ‹‹ Tu as mis au monde un fleuve de larmes, ma mère. J'ai pris le voile, ma mère, (...) répudiée, (...) exilée . ›› La honte de soi est un moteur puissant chez Violette. La honte d'être née bâtarde colore ses sentiments. Ce qui importe, ce n'est pas la réalité de sa naissance, mais la douloureuse conscience qu'elle en a. Néanmoins, c'est toujours la tendresse maternelle qui est implorée. L'anorexie comme l'égarement se caractérise par l'attachement viscéral à la mère pré-œdipienne, mycénienne, par une fixation brutale, péremptoire: ‹‹ Retournons en arrière, ouvre-toi le ventre, reprends-moi, supplie Violette. Souffrons encore ensemble. Fœtus, je voudrais ne pas l'avoir été. Présente, éveillée en toi. C'est dans ton ventre que je vis ta honte de jadis, tes chagrins. Tu dis parfois que je te hais. L'amour a des noms innombrables. Tu m'habites comme je t'ai habitée. (...) Ne meurs pas tant que je vivrai . ›› Pleine d'aigreur et de ressentiment, elle se vide de la confiance nécessaire pour se fixer des buts, se projeter dans l'avenir. D'où la fréquence des comportements masochistes, l'importance de l'obscure recherche de la souffrance dont elle ne se rassasie jamais, et l'attitude de dénigrement qu'elle a vis-à-vis d'elle-même: ‹‹ Je reste sur ma faim ››; ‹‹ je ne suis rien . ›› Même drame pour Valérie Valère qui répétait obstinément avec la rage au ventre: ‹‹ Je ne suis rien. Je ne m'appartiens plus . ›› Faute d'une présence substancielle, d'un regard bienveillant qui eût induit un échange libidinal et ouvert le champ du désir. De ce point de vue, les supplices de l'enfer, ce serait le regard que porte sur soi, au nom de l'Autre, celui qui est réduit à l'état de bête, de chose ou de "rebut". A l'origine, il y a une chair morte, non souhaitée par la mère et non reconnue par le père décidément absent (Violette ne portera pas son nom), une "tare" qui la prive du mérite d'exister, de compter, d'occuper une place dans le monde. Violette a toujours senti qu'elle était une intruse, considérée fautive du malheur de Berthe. Elle a horriblement souffert de l'hostilité palpable de sa mère qu'elle haïssait alors avec une fureur presque animale. Son désir d'être aimée, désirée, la rongeait comme un acide. Il est indéniable que tout enfant exige d'être aimé de ses parents et principalement de sa mère. Et s'il n'en est pas ainsi, il le fera bientôt savoir par des bouderies, des "caprices", d'infinies récriminations... Les manifestations d'insatisfaction et les exigences effrayantes que le sujet anorexique a vis-à-vis des autres sont en relation étroite avec le Moi tyrannique de la toute petite enfance, l'illusion infantile de toute-puissance. Ce qu'il veut, somme toute, c'est plier les autres à sa loi, les entraîner dans un inéluctable abandon de soi, tisser une toile de contraintes, de devoirs et de dettes, usant de leurres, pour les retenir, les maîtriser: ‹‹ Je vais fuir, je vais disparaître, je vais me suicider ››, menaçait ainsi Violette , cabrée devant le désintérêt que les hommes lui manifestaient, lui rappelant sa mère: ‹‹ une mère bleu azur ›› qu'elle aimait ‹‹ à travers la tragédie ›› et ‹‹ après la tragédie ››; en bref, qu'elle hait(mait) plus qu'il n'eût fallu: ‹‹ Je me souviens: j'ai six ans, je pleure, je sanglote dans un trou où je suis seule: je n'ai plus faim, je n'en veux pas. Ma mère grince des dents, elle rugit. Je suis dans la cage, le fauve est dehors. Elle rugit parce qu'elle ne veut pas me perdre. J'ai mis longtemps à le comprendre. Comment pourrais-je soulever ma fourchette quand elle me regarde ainsi. Elle m'effraie, elle me subjugue; je me perds dans ses yeux. J'ai six ans, je goûte sa jeunesse, sa beauté sévère . ›› * * * Dans la lignée des mères abusives qui jalonnent la littérature, la figure de Berthe se présente comme une imago archaïque omnipotente, terrifiante, et au pouvoir désexualisant. Terreur et facination, tout est serré dans le même nœud. Le rugissement fait appel à la vision inquiétante du fauve, proche de celle de la figure énigmatique de la sphinge, mangeuse de chair crue. Il traduit d'un côté les crises de rage d'une mère qui n'admet pas qu'on lui résiste et de l'autre, la peur de la mère, qui ne sait pas séparer son corps du corps de son enfant. Ce qui n'est pas sans nous rappeler les observations des auteurs italiens Carloni et Nobili sur les pulsions cannibales des parents ‹‹ qui dévorent littéralement l'identité distincte de leur enfant ››, lorsqu'eux seuls établissent ce que l'enfant doit être, ce à quoi il doit aspirer, ce qu'ils considérent comme étant bon pour lui... d'après les principes moraux: ‹‹ Il faut être sage, il faut obéir, il ne faut pas nous faire de peine, nous décevoir, etc... ›› Comme il se doit, les intentions des parents sont les meilleures du monde, quand ceux-ci contrôlent les goûts de l'enfant, dirigent ses comportements les plus intimes, ne laissent rien en dehors de leur emprise. Durant les premières années, l'enfant est d'ailleurs bien en peine de reconnaître ses propres désirs; il n'en sait rien. Il essaie simplement de comprendre ce qu'il devrait faire pour être conforme aux désirs des autres et, particulièrement, aux désirs de ses parents. Avant le stade de l'Œdipe, le désir est extérieur à lui. Après, il est à l'intérieur. Or, nous l'avons déjà dit, les anorexiques n'arrivent jamais à se sortir totalement de cette image de "petite fille modèle" à laquelle elles se sont longuement conformées, pour ne pas déplaire. Elles ont effectivement appris qu'il convenait de se taire et d'être non pas comme elles étaient, mais comment elles devaient être. En d'autres termes: bloquées à un stade d'évolution, elles sont en manque d'elles-mêmes parce qu'elles s'efforcent d'être quelqu'un qui n'est pas soi, vivant de ce fait un choc terrible entre ce qu'elles sont et le modèle à suivre. Guerre implacable et sans fin entre l'idéal du moi, en possession de toutes les perfections, et le "moi véritable", déchu et coupable dans la découverte de ses limites. Karen Blixen n'a pas manqué de donner aux forces antagonistes qui lui étaient fournies par son éducation familiale et par une époque romantiquement religieuse, les noms suivants: Dieu et le diable, la vertu et le péché, le christianisme et le paganisme. Prise entre son violent désir d'émancipation et la nécessité de s'adapter aux règles du monde environnant, elle se sentait dédoublée quelles que fussent les circonstances. ‹‹ D'une certaine façon, elle subissait alors les vicissitudes, la tension sexuelle, la morbidité et les tâtonnements philosophiques d'une crise religieuse ››, observe Judith Thurmann à son sujet. Ces contradictions étant, au reste, le germe de l'angoisse devant le côté passionnel de son être qu'elle n'arrivait pas à dominer. A vrai dire, toute fantaisie semblait inconvenante dans ce monde hérissé de bornes et de règlements... Dans le même temps, cependant, c'était un des seuls moyens de se soustraire à la masse d'interdictions qui pesait sur sa personne. C'est ainsi que l'imagination fut sa première effraction. Ses cahiers de jeunesse témoignent d'un besoin viscéral de liberté: ils regorgent de griffonnages représentant ‹‹ des ballerines en gaze transparente, des cavaliers athlétiques et musclés, des scélérats à l'œil méchant, des nymphes ailées ››. Autant d'identifications idéales, d'images sur papier d'une folie héroïque qui eût voulu se déployer dans des exploits guerriers ou érotiques. Quelle que soit l'époque, le monde de l'anorexique apparaît souvent comme un désert. Monde désert si effrayant que la mort, inévitablement, apparaît comme le remède le plus simple à cette déréliction. Valérie Valère préférait croire, comme Rousseau, que seul l'au-delà lui apporterait le bonheur total que la vie lui refusait. Un ‹‹ au-delà ›› plus juste et plus beau qui n'était pas un au-delà de la vie, mais un en-deçà de la vie, un lieu sans nom, invisible, où rien ne parle, à l'abri de la violence des hommes. De même Violette Leduc: ‹‹ La mort est lyrique, la mort est lancinante. (...) Meurs Clotilde, meurs dans cette musique où le glas est une harmonie ››, écrit-elle, sentant que, dans la musique, quelque chose se réconciliait, un accord de l'"âme" et du corps. Selon elle, en tout cas, c'est de ce côté-là qu'il fallait regarder... pour qu'une vraie communication s'avérât possible, pour que l'absence s'investît de présence et que le vide se peuplât de l'apparition de la mort. ‹‹ Mollets de coq ›› ou visage impassible aux yeux cernés et, pour reprendre Michel Serres, ‹‹ aux os maxillaires, rendus saillants par une maigreur indescriptible (...) Une momie vitrifiée. (...) Qui revient donc ? Un mort, un spectre, une momie, une idole, ou statue . ›› Il semble de voir dans la maigreur cadavérique du sujet anorexique une "mise en scène" de la menace du jugement suprême - l'équivalent pour un athée du "Jugement dernier" - qui effectivement s'abat sur nous dès lors que nous ne pouvons plus, par de nouveaux actes, contribuer au sens de notre propre existence. ‹‹ Etre mort, c'est être en proie aux vivants ››, pourrait-on dire, reprenant les fameuses paroles sartriennes. Autrement dit, prisonniers des phrases gelées qui nous enferment, celles des parents, de la morale dominante, des mass médias... et du regard médusant de l'Autre: ‹‹ Elle m'examinait, elle me révisait. (...) Elle m'influençait. (...) Ma mère était un écran ››, note ainsi Violette Leduc. Entendons bien, toutefois, que ce qu'il y a d'infernal dans ce regard scrutateur et glacé, c'est qu'il ne parvient pas à déterminer le sens de la vie. Et puisqu'on lui rend la vie invivable, le sujet anorexique vivra cette impossibilité de vivre comme s'il l'avait créée tout exprès pour lui-même: ‹‹ Bâtir son existence selon son idéal personnel, établir sa propre morale et lui obéir gratuitement sans attendre de récompense de l'au-delà, oui, c'était bien ce que je voulais ››, assure Annabel Buffet, qui avait emprunté le chemin de cet autre abîme insondable qu'est l'alcoolisme: ‹‹ Un chemin où je serais moi-même la seule déception possible. Je ne souffrirais plus par les autres. ›› Mais cette fuite devant les autres n'est pourtant, paradoxalement, que le signe d'une "faim de présence", d'un besoin inouï de tendresse: ‹‹ La tendresse, sentiment précieux entre tous. Tendresse sans qui je ne saurais plus à quoi sert la vie, tendresse dans laquelle je me blottis comme dans une couette pleine de duvet, profonde, chaude, légère . ›› Annabel Buffet a mis longtemps à guérir de la mort de sa mère. D'autres n'en guérissent pas. Il faut beaucoup d'amour autour de soi pour accepter cette tragédie. De même, l'œuvre d'Isabelle Eberhardt témoigne en maints endroits de l'indicibilité de la souffrance provoquée par la disparition de sa mère. Le besoin de se fondre jusqu'à l'anéantissement dans le désert et sa nostalgie d'un ‹‹ paradis des eaux ›› rappellent étrangement la quête de Virginia Woolf. Le Soi s'étant dissout pour faire place à l'Unique, à l'Absolu, à la Vérité. Quand bien même cela n'aurait pas grand sens, on pourrait faire un parallèle entre la vie errante, vagabonde d'Isabelle Eberhardt et la faim insatiable d' ‹‹ autre chose ›› - de désordre, de folie, de ‹‹ fruit défendu ›› - de la femme anorexique qui, sous le déguisement parfait de l'androgyne plein d'attrait, s'offre tel un paradis promettant d'innocentes jouissances. Seulement voilà: au contraire de l'anorexique qui n'est consolé(e) ni sauvé(e) par rien, Isabelle incarne l'androgyne devenu liberté. Pour elle, la poursuite en amont, le rêve de retrouver la liberté, apparaît comme une reconquête sur la mort et l'oubli. Convertie à l'Islam en pleine colonisation, elle écrit à propos de l´Algérie: ‹‹ Peut-être est-ce la terre prédestinée d'où jaillira un jour la lumière qui régénérera le monde . ›› Le désir brûlant d'écrire - c'est-à-dire d'affronter le désert, le doute, l'inconnu - et la fascination de la mort, de l'infini, sont chez elle étroitement liés et vont de pair avec cette étrange volonté d'annihilation de soi, partagée par le sujet anorexique. Dans le même temps, cependant, ce qui avait motivé la décision d'Isabelle de s'habiller en homme, de dissimuler son corps de femme, c'était d'abord sa volonté d'entrer en contact avec l'Autre - l'Étranger, mais aussi le Divin - pour savoir qui elle était. Il y avait chez cette jeune femme une tension vers l'à-venir, un élan de foi et d'espérance. Quant à sa recherche identitaire, elle dépendait entièrement de sa capacité à devenir autre; seule manière, suivant Rimbaud (‹‹ Je est un autre ››), de se réaliser comme totalité. En outre, elle réussit à concilier son désir de liberté avec son goût pour les amitiés, les passions humaines, vivant au milieu des bédouins, partageant tout avec eux: les duretés de la vie nomade, la pauvreté, l'amour des grands espaces, l'épuisement, la maladie... et s'engageant à leur donner une voix, à en trouver la juste traduction, par le biais de l'écriture. Son besoin d'adhérence humaine nous paraît soutenu par une inextinguible fureur d'aimer... Alors qu'il prend racine dans cette même douleur d'être, dans cette même aspiration inquiète de l'anorexique à retrouver le lieu premier, ancestral... résonnant de bruits et de sons variés, le lieu sonore de l'utopie, d'avant la vie, d'avant le langage: ‹‹ La vie en hôtel meublé m'excite ››, nous dit Violette Leduc, (...) ‹‹ c'est la transition entre le dénuement et la possession. Cloisons entre les chambres, résonances maudites, résonances aphrodisiaques, communautés d'alvéoles, contagion de la bagarre, du rut, du drame. (...) Promiscuité, pénétration, mirage d'une communauté, voilà l'hôtel meublé . ›› Mirage d'une communauté plus fraternelle où tous les gens seraient sur un pied d'égalité, pour affronter un dernier défi: l'indifférence individualiste. Aujourd'hui, la montée de courants "intégristes" avec leur volonté de retour à un passé, qui ne s'est jamais réalisé, participe au demeurant du même phénomène. Ainsi, le thème de ‹‹ la guerre sainte ›› d'Al-Qaida traduit moins un regain de foi que la réaction d'un imaginaire encore meurtri par le souvenir vivace des croisades et de la colonisation. Bien des itinéraires individuels rappellent d'ailleurs ce continuum. Les blessures et fractures psychiques subies n'ont pu être réparées, si bien qu'il convient de clamer haut son indignation, en criant vengeance, de préconiser la loi du talion et ses terribles exigences. Plus rien d'autre ne compte que la poursuite effrénée d'une Vérité unique qu'il faut faire éclater au grand jour. Terreur et assurance de détenir la Vérité ayant souvent, las, partie liée... On pourrait insister encore une fois sur l'infernal enchaînement de la loi du sang (qui d'ailleurs n'est pas propre à l'Islam) et le péril que celle-ci présente: la régression (du lat. regressio, retour) dans la colère. Une régression primitive, pré-natale, pré-linguistique, à travers l'obscurité, le vide... qui mène à un monde dont nul ne revient. Car, comme l'explique Muriel Cerf: ‹‹ au bout du couloir, du corridor, de la chose fétide où ils crapautent, il n'y a ni salut ni chute, ni enfer ni paradis, juste le goût de cette terre dont ils se nourrissent . ›› Au fond, entre la colère noire de l'anorexique et la rage débordante de l'intégriste, il y a bien peu d'écart: désirs morts et désirs de mort, pour soi ou pour l'Autre. Séduits ou fascinés par un modèle, ils obéissent tous deux, sans qu'ils le sachent, à une volonté étrangère beaucoup plus puissante qu'eux. Et ce qu'ils considèrent comme leur propre choix n'est en fait que l'irrésistible attraction d'un vide, hors de toute transcendance. A l'évidence, de la reconnaissance de communautés dont il fallait partager naguère les luttes de libération, on est passé à l'enfermement de l'individu dans un isolement nihiliste, celui même qui mène les uns dans la double voie du meurtre et de l'autodestruction - par une difficulté d'"affiliation" - et les autres à l'assuétude - à l'alcool, à la drogue, à la solitude - par manque de cadre. ‹‹ C'est... un peu comme quelqu'un que tu hais mais qui t'attire irrésistiblement, sans que tu puisses résister à son charme. Peut-être une sorte de drogue, écrit Valérie Valère au sujet de la solitude. Tu sais que tu te détruis et pourtant, c'est plus fort que toi, tu ne peux t'empêcher de tendre les mains vers elle . ›› Non que cette adolescente ait été rejetée par la société conjurée contre elle. Elle n'était ni bâtarde ni scandaleuse. Seulement une enfant de treize ans en état de refus qui avait été internée dans Le pavillon des enfants fous à la demande de ses parents. Dès la puberté, elle avait été en révolte. D'abord contre ses parents. Puis contre les hypocrisies de la vie sociale française des années 1960-1970. Enfin, contre toute forme de bien-pensance. Valérie se sentait obscurément solidaire des sans-voix, des marginaux, de tous ceux qui n'avaient pas renoncé au miroir de leurs rêves. Comme la jeune Muriel Cerf qu'elle admirait et qui, à la même époque, cavalait ‹‹ derrière (s)a vérité, celle des errants, des voyous, des ermites, des flippés, des paumés, des gens de (s)a race ››. Souvenons-nous que c'est le sentiment d'un exil intérieur qui confère à la quête identitaire sa raison et son impulsion motrice. L'existence aventureuse d'Isabelle Eberhardt comme de Karen Blixen ou de Maryse Holder illustre aussi bien la quête de soi à la croisée de deux cultures que la nostalgie d'une terre au sein accueillant et réconfortant qui s'évanouit dans les ténèbres du temps, mais que la mémoire tente de ressusciter dans sa double vérité réelle et imaginaire. Par ailleurs, il est remarquable que la plupart des femmes passées en revue aient pu préserver une telle exigence de pureté dans cet ‹‹ univers de vente ›› dont elles ont subi les exemples et parfois, de leur propre aveu, partagé les désordres. Survivance du romantisme ? Déni du réel ? N'importe, la fascination pour l'excès devient pour de tels êtres le seul moyen d'échapper à ce qui est. Au milieu d'un monde où la marchandise règne dorénavant sans partage, d'un monde où l'on ne croit pas à ce que l'on fait ou l'on ne fait pas ce que l'on dit, où l'on ne dit pas ce que l'on pense, un monde mouvant, instable, où tout conspire à brouiller les positions, où chacun est une île, le sujet anorexique cherche à édifier son existence de manière autonome (du gr. autonomos, qui se gouverne par ses propres lois) en s'en prenant au besoin le plus élémentaire. Mais ce ‹‹ Non ›› à la nourriture est à mille lieues d'un quelconque pouvoir d'autonomie. Le sujet anorexique est plongé dans une sorte de marasme où passé, présent et futur se mêlent indistinctement. Ne pouvant pas concevoir des lendemains qui chantent, il n'ose aller au bout de sa révolte, toujours ravalée, retenue par des relents de conformisme. Aussi se réfugie-t-il dans la solitude hautaine, l'indifférence, par dégoût, absence de convictions, de projets, rejet du monde extérieur ou envie d'en finir avec l'Autre, croyant pouvoir demander à son corps la réalisation de son idéal de perfection. Une question de Violette Leduc où le temps futur est absent illustre cette perte de la maîtrise imaginaire de l'avenir de manière frappante, sinon exemplaire: ‹‹ Qu'est-ce que je deviendrais ? Qu'est-ce que j'étais ? Qu'est-ce que je serais ? Maigre, je me voulais plus maigre... ›› Il semble que le souci de l'apparence corporelle soit la seule issue qui permette à ces êtres fracassés de rêves d'échapper au vide existentiel. Ainsi, ‹‹ je croyais que la personnalité s'acquérait avec des vêtements coûteux ›› confesse Violette. Et nombreuses sont toujours les femmes qui vivent sur cette illusion ‹‹ toujours prêtes à recourir à cette trappe hédonique ›› pour chasser ‹‹ le mal d'être ››. Mais ce qui frappe, c'est d'abord la vision qu'elles nous proposent du fond de leur univers inséparable d'une certaine équivoque qui les fait hésiter entre l'être et le paraître. A relire Violette Leduc, on suit le cours instinctif des hantises, des extases de la femme anorexique: ‹‹ Il fallait se refaire. Je suivais un cours de gymnastique, nous dansions sur l'oiseau de feu, sur Petrouchka, pour maigrir . ›› Comme si, prisonnière d'un fatal engrenage, elle n'en finissait plus de purger son corps et de le soumettre à une discipline de fer. "Être dans le vent", comme les anges, a son prix. Plus une femme vise à la perfection corporelle, plus la conscience de sa condition humaine la mine au tréfonds de son être. Violette a beau lutter contre la concupiscence (son ‹‹ bas-ventre est glouton ››), redoubler d'observances, d'exercices, elle ne parvient pas à l'apaisement. ‹‹ Qu'est-ce que je ferai plus tard ? Je serai libraire ››, décide-t-elle. ‹‹ Je lirai toute la journée sans couper les pages. Je ne quitterai pas ma mère . ›› Au déchirement, à la déchirure du sexuel, elle préfère le bonheur construit dans l'instant et l'innocence de la lecture. Et à la distinction, les corps mêlés des amours interdits. Autant de points de fuite de son incomplétude, de son appel éperdu à un Autre barré... au risque de confondre vie et littérature. On ne peut s'empêcher alors de penser à l'Emma Bovary de Flaubert, si famélique d'émotions, de sensations, et que la lecture a rendu folle, parce qu'elle l'avait fait pénétrer dans le domaine défendu... N'oublions pas que, par le passé, l'Église condamnait la littérature comme une manifestation de Satan... au même titre que la femme séductrice ! Ainsi, le simple fait de saluer l'arbre de la connaissance comme ce qui surgissait tout naturellement au bout de son insatiable curiosité, amena-t-il Emma Bovary à l'amour et à la mort. ‹‹ Sur le chemin qui nous ramène aux origines ››, écrit Bachelard, ‹‹ il y a d'abord le chemin qui nous rend à notre enfance, à notre enfance rêveuse qui voulait des images, qui voulait des symboles pour doubler la réalité . ›› Source de plaisir, la lecture participe notamment du symbolisme des valeurs de repos comme le nid, l'œuf ou le sein de la mère. A l'instar de la campagne, des bois, des forêts que Violette Leduc aimait de tout son cœur, sa place étant ‹‹ chez elle, chez eux ››. Par bien des traits, les tableaux de Leonor Fini permettent de retrouver cet onirisme de l'œuf qui protège du monde des humains, confirme et promeut la résurrection qui n'est pas une naissance, mais un possible retour dans un lieu d'avant la création, doux et tendre, en deçà de la parole. Quand il y avait ni identité ni nom/non. Un lieu silencieux, où le vide n'est plus le vide, n'est plus l'espace, n'est plus le néant et où le monde extérieur n'existe pas. Parce qu'il se trouve au plus près de ce fameux point mutique de l'infans, à savoir dans cet interstice où le silence cherche à faire échec à la réalité et qui ne peut être comblé par les mots. C'est la raison pour laquelle la peinture peut aider, mieux qu'aucun mot, à traverser les portes de l'enfer, d'autant que, si l'on en croit le romancier et metteur en scène Arnaud Rykner, ‹‹ la toile matérialise à la fois une frontière (entre un devant et un derrière) et le lieu d'une traversée possible de cette frontière, d'un franchissement de la surface ››. A preuve, Virginia Woolf et Karen Blixen attendaient de la vie tout ‹‹ autre chose ›› que d'être écrivains: voyager, danser, vivre, peindre la liberté. Pour retrouver l'instant où tout semble possible. De même, Valérie Valère dont l'un des buts était d'entrer dans un univers de complétude et de communion, fait reculer les ténèbres: ‹‹ Et voilà du bleu, comme le ciel quand il fait beau, je m'en tartine le front. Mes joues seront toutes rouges de la couleur des groseilles et des fraises de l'été, on aura envie de les croquer . ›› Le grimage étant, comme l'explique Michel Thévoz, l'ultime façon d'extérioriser ‹‹ une identité pluripersonnelle, voyageuse et décolonisée dont l'idéologie personnaliste finira par avoir raison . ›› Ajoutons que la peinture échappe au modèle linguistique; elle est donc le moyen privilégié pour échapper à la loi du père, à l'ordre logocentrique dont l'anorexique se sent obscurément la victime. Au fond, toute image est un résumé symbolique de l'idée que se fait l'artiste du monde illimité des sensations et des formes, une expression de son attachement à la Déesse- Mère. Otto Rank observe que ‹‹ créer une statue ›› se dit en égyptien: ‹‹ appeler à la vie ››, de même que l'activité du sculpteur est désignée par la forme causative (ou active) du verbe "vivre" . D'après lui, des rapports existeraient entre le nom du ‹‹ maître de toutes les œuvres d'art ›› et un mot très rarement employé en Egypte, mais servant à désigner ‹‹ former, modeler, façonner ››. Autrement dit, non moins que la mère souveraine et puissante qui détient le pouvoir sur ses enfants, veillant à leur formation, à leur éducation. De fait, toute œuvre fait acte de vérité (du gr. alètheia, le "non-oublié), appelle à la présence une réalité voilée. D'ailleurs, quand bien même l'art sculptural demeurerait rare chez les femmes, leur corps, lui, n'a jamais cessé de révéler, par le truchement du travestissement ou du travail de "remodélisation", qu'à l'origine des origines il y a toujours l'androgyne, ‹‹ première statue ››, à savoir la Déesse-Mère. Ainsi Muriel Cerf écrit: ‹‹ La jeune fille travestie. L'hermaphrodite. Ou peut-être la sphinge (...) qui va s'envoler au sommet d'une colonne et y replier les ailes qui lui sont poussées dans le dos tout d'un coup . ›› Façon de nier le deuil ? Ou souvenir ineffable qu'elles pressentent d'une unité perdue, sans lien avec le reste du monde, et dont l'image indifférenciée affleure, sans qu'elles le veuillent, rendant présent ce dont elles manquent ou ce qu'elles ont perdu. Seules dans l'espace de leur corps, les femmes anorexiques le sont depuis longtemps et elles le savent. Dépossédées d'elles-mêmes, inaptes au combat de la vie, faute d'un corps identifié pour son compte, de vraies paroles adressées à leur personne, créant et entretenant la vie. Écoutons la plainte de Muriel Cerf dans Une passion: ‹‹ Comprends que, quand je ne me sens pas écoutée, je régresse, on me nie, on m'étouffe, on m'altère, non que je recherche un auditoire fervent, mais l'échange, rien d'autre ne compte que chaque jour engrammer des informations neuves . ›› Au reste, dans tout pathos, il y a ‹‹ le désir de l'être absent ››, observe-t-elle. C'est un appel rageur qui vient de loin. Du plus loin de l'enfance bafouée. Didier Anzieu remarque à ce propos: ‹‹ Souvent la mère parle à elle-même devant lui, mais non de lui, soit à voix haute, soit dans le mutisme de la parole intérieure, et ce bain de paroles ou de silence lui fait vivre qu'il n'est rien pour elle . ›› A tout le moins, seulement une ‹‹ chose ›› insignifiante que la mère ne voit pas, n'entend pas, lui reprenant, faute d'un vrai regard (‹‹ Tout vrai regard est un désir ›› disait Alfred de Musset), d'une vraie parole, la vie qu'elle lui a donnée. En particulier, ce qui frappe chez le sujet anorexique, c'est cette sorte de rupture non assimilée avec un passé originaire, ce sentiment diffus d'être en exil, heimatlos (de heimat, pays natal, et -los, sans), c´est-à-dire sans feu ni lieu, étranger dans son propre pays, dans sa propre langue. Une interminable errance semble habiter son esprit et nous constatons, d'étape en étape, qu'elle lui est sujet de regret, voire de déploration. Dans le même temps, cependant, cet état permanent d'exil est la source de son écriture. A ce propos, Deleuze se demande: ‹‹ pour écrire, peut-être faut-il que la langue maternelle soit odieuse . ›› Pour Proust, un état de fait. Ne disait-il pas que ‹‹ les beaux livres sont écrits dans une sorte de langue étrangère ›› ? D'une certaine manière, l'écriture a un lien profond avec l'anorexie, puisque l'une et l'autre nous proposent la quête d'une autre langue possible, d'une langue plus vraie et plus vivante; quête guidée par le besoin impérieux d'aller de l'abîme vers la lumière originaire, d'où pourra advenir in fine la parole ‹‹ juste ›› qui fait sens et la création. ‹‹ L'enfant n'échappe aux fatalités de la naissance que s'il parvient à se recréer ››, disait Sartre. Autrement dit, s'il parvient à sortir de l'état appelé infans où tout demeure inerte, figé, sans parole, hors du temps humain. Mais écrire, soulignons-le, n'est pas parler. L'écriture est pétrie de silence et de solitude, de rejet et envie du vide. Elle reste comme une représentation de la parole absente. Virginia Woolf ne cessait de le répéter: Elle eût voulu pour ses livres ‹‹ inventer ›› un nom qui ‹‹ remplaçât ›› roman: ‹‹ Mais quoi. Élégie ? ›› se demandait-elle. Sans cesse à la recherche d'une voix mélodieuse et enchantée. La voix de la mèr(e). Pour être et rester "en vérité" et en vie. Pleine et entière. Au commencement était le Verbe, la Voix. Non celle de la transcendance, mais celle que ces femmes ont entendue et sentie dans un autre monde, dans un espace creux, doux comme un sein. ‹‹ Voix blanche ›› de l'absence dans la présence, faisant écho au charme envoûtant de la voix aiguë du castrat et exprimant, dans le même temps, un discours qui se défend de laisser place aux interpellations du désir et pétrifie d'horreur au lieu d'éclairer. Aussi Muriel Cerf s'identifiait-elle à ‹‹ Méduse, (...) fille du vieillard de la Mer, née du royaume des morts ››. Il est vrai que, du fond du temps ou de l'histoire se déploie, depuis l'origine, la généalogie des statues: Ishtar, Isis, Cybèle ou Marie Mère de Dieu. Au demeurant, la femme de Loth, nous rappelle le texte biblique, se transforma en colonne de sel, statue féminine et sodomite, après qu'elle eût violé l'interdit et regardé en arrière, à savoir en direction de la cité abandonnée et consumée par le feu. Métaphore de l'enfance perdue, de l'objet maternel à jamais ‹‹ perdu ›› et trop joui, auquel la fille ne saurait tout à fait renoncer. On connaît la lente dissolution qui guette l'être figé dans sa peine, dans sa passion maternelle à la fois fascinante et terrifiante. ‹‹ Statue, me voici châtré. A mort ››, avance Michel Serres dans Hermaphrodite . La castration introduisant ici cet élément neutre qu'il appelle ‹‹ tantôt effacement d'une loi ›› et qui le conduit in fine à une interprétation androgynale, voire hermaphrodite du symbole: ‹‹ Neutre exprime assez bien l'inclusion d'un tiers exclu: ni l'un ni l'autre ou l'un et l'autre . ›› Or, si l'anorexie a un effet, c'est bien de faire resurgir par le truchement du corps maigre, érigé comme une colonne phallique, ce qui a été perdu: l'idole impassible, silencieuse et immobile autant qu'une statue, ‹‹ reine de pierre ›› ou ‹‹ momie ››. Car, bien entendu, ‹‹ sans l'accès à la vérité du passé il ne peut y avoir de futur ››. Mais où se trouve la Vérité ? ‹‹ Qui est celle qui brille comme l'aurore, / Belle comme la lune, / Resplendissante comme le soleil, / Redoutable comme les bataillons ? ›› (Le cantique des cantiques,6, 10) Motus et bouche cousue. Le secret des origines reste bien gardé. Aussi inconcevable que cela puisse sembler aux esprits logiques ancrés dans la Loi du Père, nombreux sont les individus qui cherchent à retrouver les profondeurs initiales, oublieuses de l'histoire, à remonter aux sources, vers l'amont de la mémoire, là ‹‹ où rien ne bouge, rien ne parle et que j'écoute et que j'entends et que je cherche, comme une bête née en cage de bêtes nées et mortes en cage ››. Comme soumis à l'immense attente de l'évènement/avènement qui n'arrive pas, à la vaine attente d'une ‹‹ délivrance de la bouche ›› pour reprendre Marc-Alain Ouaknin , ‹‹ la pétrification de l'être reposant sur la pétrification des mots ››. C'est pour cette raison que le sujet anorexique refuse de recourir à l'analyse. Lui qui doute si fort que les mots puissent dire la vérité et se donne pour tâche de chercher dans le silence des figures muettes ce qu'Artaud a nommé ‹‹ la Parole d'avant les mots ›› (ou d'avant les maux ?), une Parole qu'il juge première, absolue, préexistant à la création. Souvenir lointain d'une Voix douce et tendre, de ce qui précède la vie et le délitement, et qui s'avère être la voix de l'Autre (maternel). L'essentiel, c'est la voix qui est entrée en lui, la beauté de la voix formant un linceul qui se referme sur lui, tout en lui offrant sa splendide sensualité. Autrement dit, pour citer un bout de lettre de Mallarmé à Verlaine: ‹‹ Des mots qui arrondissent et qui rapprochent les lèvres: âme, amour, mère, amère... Des mots qui font entendre ensemble bruit de mort et voix de mère. ›› En somme, le sujet anorexique n'a pas tout à fait commencé à exister. Il peine pour naître. Mais pour commencer à accéder à l'existence, pour parvenir à la manifestation, il lui faudrait à la fois s'inventer et sortir de cette mort, de cette mère qui l'habite, souvent par défaut, de s'extraire de ce sentiment d'absence qui a pour nom "indifférence", et dire enfin, à la lumière du monde, avec les mots qui sont les siens, ce qu'il a si longtemps tu et gardé en lui. (Le Verbe n'est-il pas dit aussi lumen de lumine ? ) Certes, l'anorexie est une voie qui permet de redevenir soi-même totalement, mais c'est une voie régressive, mortifère, vers les ténèbres. Une voie labyrinthique qui plus est, figure de l'errance, scellée par la déshérence, c'est-à-dire par le sentiment de ne faire partie de plus rien de temporel, d'organique sinon par la peau et les os. Une poursuite folle en amont que le sujet sait vaine. Puisque, de toute manière, nous dit Beckett, ‹‹ ce sera le même silence que toujours, traversé de murmures, de halètements, de plaintes incompréhensibles, à confondre avec des rires, de petits silences, comme d'un enterré trop tôt ››. ‹‹ Ce sera le silence, faute de mots, plein de murmures, de cris lointains, celui prévu, celui de l'écoute, celui de l'attente, l'attente de la voix . ›› Attente de la Voix (qui est aussi le Verbe) susceptible d´être entendue par l´Autre et qui le déterminerait dans sa relation au désir. Que transmet le sujet anorexique sinon la vraie vérité des choses, effacée des mémoires, inaudible, à l'instar des mythes et en conformité avec eux ? Écoutons Victor Segelen: Lilith avait raison quand elle implorait: ‹‹ Seigneur innommable du monde, donne-moi l'HOMME, donne-moi l'Autre. Le Div... non, le Divers . ›› Par quoi Segalen nous rappelle des paroles oubliées: Il n'est pas bon que l'homme soit seul. (deuxième chap. de la Genèse) A savoir: Un et totalement libre, androgyne, sans Autre et sans désir, à l'écart du monde et de l'histoire... à l'image et à la ressemblance d'un castrat qui n'aurait pas trouvé sa voie/voix pour mettre au jour le souvenir de la mèr(e) et du chant, de la plainte et du cri, de la douleur plein le corps.
 
 

 
 
  Design: