Bourcillier.com Sardegna Madre - L'Ile et l'Autre

Flying Publisher   

 
 
Home

Download
(PDF, 306 pages, 0.8 MB)

I. Observations historiques

Volonté d'intégrité

L'anorexie à ses débuts

La pratique de l'isolement

La boulimie et son rapport avec l'anorexie

Le défi de l'indéfinition

II. A la recherche de l'unité perdue

La quête de l'identité

Le complexe d'Antigone

Elle et son Double

Pour une métaphysique de la sexualité

III. Le mythe de l'androgyne

Le désir de devenir une seule chair

Le déni et la séparation

Tout par la bouche: un plaisir d'organe

Nostalgie du chant

IV. Les nouveaux castrats

Bibliographie
 


 
 
Home

La boulimie et son rapport avec l'anorexie

L'émergence du concept actuel de boulimie est beaucoup plus récente que celle de l'anorexie. Elle trouve, avec Freud, un nouveau cadre de référence conceptuelle quand il cite, parmi les innombrables symptômes de la « névrose d'angoisse », les « accès de fringale, souvent accompagnés de vertiges ». Avec Karl Abraham en 1925 et Thérèse Benedeck en 1936, nous apprenons que la boulimie et les perversions orales entretiendraient des rapports subtils dans un scenario répétitif. Ce n'est pas un hasard si ces deux troubles du désir apparaissent à la fois comme détournement du but de l'acte sexuel et comme facteur essentiel de jouissance. Tout semble se passer à un niveau inconscient. Les actes exécutés, de caractère impulsif, sont le produit des fantasmes qui rongent le sujet. L'incorporation de l'objet n'est pas un vain mot. Car elle fournit la possibilité de recréer, hors signifiant, l'unité imaginaire du corps. La voie est ainsi ouverte au glissement de la boulimie vers les toxicomanies, glissement qui mènera à la célèbre formule de Fénichel (1945), qualifiant la boulimie de « toxicomanie sans drogue ». Concept qui représente tout à la fois la proximité de certaines conduites addictives et leur possible coexistence chez un même sujet. De même que la prise de drogue, la prise alimentaire se fait de façon paroxystique et les sujets ressentent d'une part un sentiment de dépression, de "vide à combler" et d'autre part, une impossibilité à trouver les mots pour faire passer cette souffrance. Dans cette compulsion à la synthèse qui les pousse à trouver dans la nourriture "l'objet total" sans la garantie duquel ils seraient voués à l'anéantissement, l'accomplissement de l'acte boulimique devient obligation. Le terme anglais addiction désigne désormais l'ensemble des conduites caractérisées par la répétition despotique d'actes ritualisés qui mobilisent le sujet "en manque" dans un mouvement circulaire, le coupant du reste du monde. Comme le toxicomane, le boulimique se crée sans cesse des "néo-besoins", lesquels l'entraînent irrévocablement sur la voie d'une « alimentation anarchique délirante comme réponse à un "manque" dont le manque ("le manque du manque") viendrait à démasquer un vide affreux ».

Nous retrouvons la même forme d'asservissement dans le body-building ou le jogging. Dans l'Amérique, Baudrillard déclare que le jogger « se vomit lui-même, vomit son énergie dans sa course plutôt qu'il ne la dépense. (...) Il faut qu'il atteigne l'extase de la fatigue, l'état second d'anéantissement organique, l'extase du corps vide, comme l'obèse vise l'état second d'anéantissement dimensionnel: l'extase du corps plein. » Entre le plein et le vide, le tout et le rien, le désir "dévorant" s'abolit dans son objet. Le sujet, fantasmatiquement, ne fait qu'Un avec son corps qui devient par le fait réceptacle de toutes les peurs. En avance d'une génération sur son temps, Marilyn Monroe incarne parfaitement ce véritable "complexe" phobique multidimensionnel qu'est la peur atroce de grossir: chaque matin, elle faisait son jogging avant le petit déjeuner, sur les routes d'Hollywood. Plus tard, elle racontera: « Tu es assise toute seule; dehors, il fait nuit. (...) Tu as faim et tu te dis: c'est bon pour la taille si je ne mange rien. Il n'y a rien de plus beau qu'un ventre plat comme une planche à laver. »

>>>> Lire la suite


* * *

Patricia Bourcillier, Androgynie & Anorexie, 306 pages, PDF, 0.8 MB

© Flying Publisher 2007

Le culte idolâtre de la minceur a transformé l'existence de millions de femmes. Les régimes alimentaires prônés par les journaux de mode ont eu des conséquences somatiques, psychiques et thymiques (irritabilité, angoisse, impulsivité, morosité, dépression). De nombreuses recherches tendent à invalider la thèse selon laquelle les boulimiques feraient preuve de "qualités viriles" (agressivité compétitive) peu compatibles avec le rôle féminin traditionnel. Plus que les autres femmes, elles penseraient que la maîtrise, l'ambition et la ténacité permettent d'obtenir l'indépendance rêvée et d'acquérir une meilleure position sociale. Ecartelées entre un pôle féminin naturel (corps doté d'attributs manifestes qui les vouent à la maternité) et un pôle culturel (études, émancipation, réussite sociale), elles exprimeraient cette ambivalence extrême par une sorte de défi et de révolte vis-à-vis d'une société dominée par la conception de l'individu autonome où il s'agit à tout moment d'être "la meilleure" aux dépens de l'autre. En fait, derrière la façade ultra-perfectionnée, c'est souvent le même drame familial qui se joue: lutte entre les parents, séparation, divorce, ou bien disparition de l'un des parents lors de la première enfance. ‹‹ Une boulimique sur cinq commet un jour ou l'autre une tentative de suicide, observent Pierre Aimez et Judith Ravar, la voie orale (médicaments) étant évidemment privilégiée . ›› Tel fut bien le cas de l'actrice Marilyn Monroe, aliénée par son personnage: ‹‹ Il y a en moi une foule de gens. Parfois, cette multitude d'autres en moi me fait peur. Je voudrais tant être moi-même, tout simplement ››, dit-elle lors de sa dernière interview, nous faisant toucher à une dimension essentielle de la pathologie boulimique: le problème de l'identité, voire de l'appartenance. (Marilyn ne savait pas qui était son père.) Au premier abord, le problème d'identité sexuelle passe inaperçu. La "boulimique-type" s'efforce de maintenir un "poids normal", à sept ou huit kilos au-dessous de son poids physiologique, alors qu'elle absorbe cinq mille à vingt mille calories par jour, dans le secret et dans la honte. Cette honte n'est pas liée à un comportement précis - se gaver jusqu'à la nausée, se débarrasser de la nourriture en se faisant vomir -, non, c'est la honte du corps qu'elle juge imparfait. Un corps "trop gros" quel que soit son poids, quoi qu'elle fasse: c'est là un défaut irréductible, rendant impossible l'acceptation de soi. Le corps reste finalement un lourd fardeau. Les efforts exigés par la volonté d'atteindre à la perfection, d'avoir les formes idéales, apparaissent d'autant plus excessifs qu'ils doivent contrebalancer un plus vif désir de maltraiter et de détruire le corps féminin réel qui ne se laisse pas oublier. La signification croissante de cette symptomatologie en tant que phénomène semble être directement liée à la mode qui fait de la minceur un idéal culturel. Nous lisons dans l'ouvrage de Pierre Aimez et Judith Ravar sur les boulimiques: ‹‹ La jeunesse devient le modèle triomphant et le mythe de Faust règne en maître. Le corps que nous vivons n'est donc jamais pleinement nôtre. Nous sommes pénétrés par la société qui nous traverse de part en part. Ce corps n'est pas mon corps, c'est une image sociale . ›› Somme toute, rien de très différent de ce que André Breton appelait naguère un ‹‹ Mythe réactionnaire ››, ce dont on berce toujours la femme pour mieux l'asservir. Depuis les années soixante, les femmes s'entendent dire, inlassablement: ‹‹ Pour être belle, il faut être mince. ›› Dans toutes les cultures phallocrates, les femmes ont dû souffrir pour être belles, se conformer à une image, mais l'idéal de beauté des dernières décennies n'a plus rien de réel; il est devenu hors d'atteinte. La figure décharnée des mannequins qui nous fixent de leur regard vide de sous-alimentées ou de l'air sublime, indifférent et impassible, des créatures supérieures, ignorantes du besoin primitif de manger, cette figure-là n'est pas une femme, elle est au-delà de la femme. Irréalité toujours plus fuyante qui permet de "mettre en scène" la sexualité, laquelle, de fait, n'existe plus. Long, ferme et rigide, exempt de pilosité, le corps tout entier devient une image phallique; il est pénétré et envahi par le phallus. Le terme même de "mannequin" le dit (Manneken signifie "petit homme", enfant ou bien pénis): barrer la femme est devenu une fin en soi. Ce processus de manipulation du propre corps de manière raffinée, avec une discipline dure et narcissique qui ne tolère aucune défaillance, fait de la femme et de son corps sacralisé un phallus vivant. Il s'agit d'arracher le corps à sa banalité naturelle, à son animalité, et de l'élever en le parant de tous les prestiges de la beauté androgyne. Quel que soit l'âge, pas de ventre ni de graisse. Véritable castration pour la femme. Puisque, du point de vue de la psychanalyse, "être castrée" signifie disparaître sous un voile de substituts phalliques. Le conflit douloureux, que les femmes ont à régler avec leur corps, reflète sans nul doute une position ambivalente vis-à-vis de l'image stéréotypée du rôle qu'elles occupent désormais dans la société postmoderne: compagne séduisante, mère prévenante, femme indépendante avec une activité professionnelle et par ailleurs, malgré tous les efforts opiniâtres d'émancipation, citoyenne de deuxième catégorie. Au cours d'une analyse de messages publicitaires, Tilmann Habermas constate que l'expectative à laquelle les femmes sont sujettes - ne pas dépendre de l'autre sexe et surtout, ne pas en avoir l'air - est contradictoire seulement à première vue, puisque cette image incohérente correspond bien à l'idéal du corps qui met en équivalence la minceur, moyen de séduction, et l'autonomie . Asservir le corps féminin à un certain idéal de beauté n'est pas un fait nouveau. Les pieds bandés des Chinoises, les lèvres de certaines femmes africaines déformées par des plateaux de bois, l'élongation du cou par des colliers chez les Karens du Sud-Est, l'engraissement des jeunes femmes avant le mariage en Egypte, les corsets de nos aïeules qui les empêchaient de respirer normalement, en fournissent quelques exemples. Ce qui est nouveau, c'est la correspondance entre le corps mince, sportif, androgyne, représentation de l'autonomie, et le modèle de séduction (du lat. seducere, séparer) très sexy qui menace de faire perdre l'autonomie durement acquise. Or les femmes anorexiques, en mal d'identité, s'orientent tout particulièrement vers cette figuration parfaite de la femme qui ne montre rien de réel, et se déprécient fatalement lorsque leurs tentatives pour adhérer au modèle idéal proposé par la mode, la publicité, avortent. Victimes du culte de l'image, elles s'abîment alors dans le sentiment de ne pas être à la hauteur de ce qu'elles voudraient être, sentiment d'autant plus délétère qu'il se concrétise dans le passage à l'acte boulimique, signe de leur impuissance à se contrôler, de leur infinie faiblesse. Qui plus est, la gloutonnerie qu'elles manifestent dès qu'elles se retrouvent seules les ramène, malgré elles, à la jouissance animale et à l'épouvantable honte qu'elles éprouvent en face de leur propre personne. Les slogans publicitaires qui déclenchent en ces femmes à l'identité flottante une lutte impitoyable avec le corps - vécu d'ailleurs comme étranger - ressemblent étrangement aux attributions cruelles et contradictoires de certains parents qui soumettent leurs enfants à une tension épouvantable: "Applique-toi, s'il te plaît, de toute façon, tu ne réussiras pas !" En outre, quand la famille donne peu de poids à ce que les enfants disent, à ce qu'ils sont réellement, ces derniers se sentent sans corps propre et sans désir. Ce qui est sûr, c'est qu'à la base de l'anorexie, on trouve la même absence de regard ou d'écoute. Raymond Battegay a qualifié la boulimie et l'anorexie de "maladies de la faim", provoquées par une dépression sous-jacente. Toutefois, le sujet boulimique, à la différence du sujet purement anorexique, ne fait pas étalage de sa faim émotionnelle; il contient et cache sa souffrance. Sa maigreur est modérée et n'atteint pas le degré d'émaciation observé chez l'anorexique qui peut aller jusqu'à la cachexie. De ce fait, la boulimie doit être également distinguée de la suralimentation conduisant à l'obésité, les femmes vraiment grosses n'étant pas à la poursuite d'une image idéale, image préfabriquée, à laquelle anorexiques et boulimiques semblent s'identifier totalement. Par contre, le trop plein, c'est pareil que le vide; cela empêche de parler, c'est même une façon de ne pas dire, de dire "rien". Le sujet anorexique ‹‹ refuse le manque ››, observe justement Baudrillard. Et d'ajouter plus loin: ‹‹ Il dit: je ne manque de rien, donc je ne mange pas. Le sujet obèse ce serait le contraire; il refuse le plein, la réplétion. Il dit: je manque de tout, donc je mange n'importe quoi. L'anorexique conjure le manque par le vide, l'obèse conjure le plein par le trop-plein. Ce sont toutes deux des solutions finales homéopathiques, des solutions d'extermination . ›› Rien ne prévaut contre cette angoisse dont est pétrie la chair même et qui, lentement, pousse le sujet à la mort du désir. Comportement typique de l'époque actuelle dominée par la vacuité du discours et la déprime: ‹‹ une culture de dégoût, de l'expulsion, de l'anthropoémie, du rejet ››; pour ne rien dire de la gloutonnerie érigée en loi. De fait, l'idéal de la minceur extrême s'oppose à la surabondance des produits alimentaires (de la viande, en particulier) et à la hausse d'une consommation vertigineuse qui autorise le laisser aller du corps. D'un côté s'étale la pléthore; de l'autre, des gens démunis qui survivent tant bien que mal... C'est en ce sens que la société américaine est devenue le lieu de tous les contrastes, de toutes les divisions entre riches et pauvres, entre blancs et noirs, mais aussi entre hommes et femmes, puisque de plus en plus ce sont des femmes seules avec enfant(s) qui vivent dans une extrême indigence. Dans les pays touchés par la famine, l'obésité jouit par contre d'un grand prestige. Mais là, outre le fait que l'embonpoint est souvent associé à la maternité, la femme n'est pas plus libre qu'ailleurs de son appartenance corporelle. Dans certaines sociétés musulmanes (en Egypte, en Mauritanie, dans l'île de Djerba), elle subit même, dès qu'elle est nubile, un gavage systématique qui fait d'elle une obèse impotente, condamnée à la réclusion. Comme le rappellent Pierre Aimez et Judith Ravar, les hystéries de conversion classiques - qui peuvent se traduire par des manifestations psychiques pathologiques (hallucinations, délire, mythomanie, angoisse) - y sont donc très communes. Si de tels désordres ont, par contre, quasi disparu dans le monde occidental, ce serait une erreur de penser que cette variété de femmes fut l'exception d'une époque déterminée, qu'on ne reverra jamais plus. Car toutes ces expériences, qu'elles soient de nature hystérique, mélancolique ou anorexique, sont autant de tentatives héroïques pour retrouver le chemin de la liberté. Par leur "nature hors du commun", totalement incompréhensible aux autres, ces femmes portent en elles quelque remède, même quand cette "chose" impalpable est un malheur. Ces maladies de la faim qui sont, selon Lacan, un "mal-à-dire", surviennent toujours, quand les femmes sont prises en étau entre leur désir de se réaliser entièrement et la nécessité de s'adapter aux règles qui les entourent. Ce pour quoi Tilmann Habermas, en Allemagne, et Eric Bidaud, en France, comparent la boulimie avec l'hystérie du XIXème siècle, laquelle fut aussi, en son âge d'or, sujet d'étonnement et principe de subversion. Dans cette perspective, le sujet boulimique se rallie tout à fait au "dogme de la perfectibilité" à une époque où l'humanité semble frappée de conformisme aigu, mais pour le réintégrer dans une histoire de salut. D'une certaine manière, c'est pour briser l'intolérable enfer de silence et d'oubli, où étouffe l'autre personne qu'il sent en lui - celui qui veut la pureté, l'unité - qu'il entreprend cette bataille contre le corps. Toutefois, dans un monde où le divin est absent, où le règne du besoin apparaît comme un paradis, la nourriture adoucit les tourments. Ce n'est pas seulement un plaisir qui est recherché mais une consolation. Pourquoi ce besoin compulsif de manger, si ce n'est pour percer le secret le plus innommable, celui de l'essence et de l'origine de l'amour humain... Ne dit-on pas en allemand que die Liebe geht durch den Magen ? (l'amour passe par l'estomac). Autrement dit, par là où serait enfin retrouvé le sentiment de plénitude. * * * Tilmann Habermas a qualifié la boulimie de ‹‹ trouble ethnique ››. Outre la préoccupation de l'avenir, il y a l'importance de consommer le plus possible parce que le plaisir est devenu synonyme de jouissance, dénué de toute richesse spirituelle, éguisant chez les plus fragiles cet appétit de "paradis artificiels": drogues, alcool, sexe, nourriture. La vraie consolation serait qu'il y ait quelque chose au bout du "voyage", mais le consumérisme se révèle être un gouffre béant, jamais comblé. Ecartelé entre des aspirations contradictoires, le sujet boulimique est en quête d'amour et désespère d'aimer; il rêve de passions éternelles et s'enferme dans une solitude affreuse; il ne désire rien et veut tout posséder. Aussi nous fait-il percevoir un conflit irréductible entre le principe d'Unité toujours plus englobant et le désir, inéducable. Rester quelqu'un de "droit", d'intègre, quand tout invite à la dérive, ce pourrait être la définition de l'anorexie entrecoupée de conduites boulimiques. Hier encore, les femmes se devaient d'être chastes sur le plan génital, pour être "pures"; aujourd'hui, elles font vœu de chasteté sur le plan oral, pour être belles et indépendantes, nous rappelle Naomi Wolf. L'attirante minceur les rapproche de la divinité comme jadis la "pureté" et la virginité. Tout se passe comme si la question de la culpabilité sexuelle - apparemment résolue depuis la libération et l'émancipation de la femme - s'était déplacée et transmutée en une culpabilité orale. Ce déplacement s'observe, de manière caricaturale, chez certaines mères ‹‹ qui respectent la liberté sexuelle de leur fille, mais leur rendent la vie infernale, quand il s'agit de nourriture . ›› Plus tard, l'agressivité et la révolte des filles qui se doivent d'être minces pour des raisons esthétiques seront, en partie, transférées sur la "société mauvaise-mère" et, en partie, retournées contre le corps. En ce sens, leur aïeule est bien l'hystérique qui tentait en vain de se libérer des entraves de l'autorité, représentée par le père et les maîtres-psychiatres et désormais intériorisée, unissant la révolte au besoin de punition. Seule la révolution de 68, source de grands bouleversements (la pillule contraceptive, le droit à l'avortement, ont rendu les désirs de libération enfin réalisables) et promesse d'un monde meilleur (du partage et des liens), a fait exploser l'idée qu'il faut accepter l'aliénation; elle a fait savoir qu'il est possible de désirer autre chose qu'enfanter, de désirer autrement, et d'être par là dans un autre rapport au monde. Evidemment, ce mouvement de libération n'avait rien à voir avec l'hédonisme consumériste actuel, plus proche de l'avoir que de l'être et véhiculant l'image d'une femme métamorphosée en cochonne comme dans les Truismes de Marie Darrieussecq, où on trouve invariablement l'argent et le sexe comme agents opérateurs de réduction. S'il est vrai que le corps ne se soumet plus à des politiques et à des lois inspirées de la religion, il se revendique jusqu'à l'absurde dans une société purement "physique" où l'individualisme exacerbé, mais privé de sens, s'allie à un conformisme excessif. La définition du rôle de la femme étant de moins en moins claire, le prix de sa libération est chèrement payé: dégoût, boulimie, réplétion et aversion sont les symptômes liés à l'angoisse identitaire et à l'inadaptation à une émancipation qui a fait in fine l'objet de résistances émotionnelles profondes. Tous les désirs semblent l'avoir abandonnée, comme l'espérance à la porte de l'enfer de Dante. Au lieu de chercher à changer le monde environnant, de combattre les inégalités, un grand nombre de femmes s'engagent dans une guerre contre elles-mêmes, vidée de sa substance, d'autant plus vouée à l'échec que, pour la garder secrète, elles sont forcées de refuser toute intervention d'autrui. Aimez et Ravar d'observer à ce propos: ‹‹ La boulimie solitaire est au banquet orgiaque ce que le jeûne anorexique est au jeûne mystique: une caricature. ›› Le but premier de s'abandonner à une image du divin, est dépassé depuis longtemps. ‹‹ L'acte de se remplir jusqu'au point d'éclater ne trouve sa justification qu'en lui-même, dans un auto-érotisme coupé de tous fantasmes. ›› Or un tel retrait n'est pas seulement contraire aux lois humaines, il va à l'encontre des lois de la nature, puisque les animaux se partagent ou se disputent la nourriture, se mettant ainsi en relation avec l'univers dans lequel ils vivent. ‹‹ Celui qui mange seul est mort ››, nous fait remarquer justement Baudrillard . Par quoi il nous est rappelé que le repas est médiateur des relations humaines à tous les niveaux; il est symbole de convivialité et rite de commémoration. A preuve, Le Banquet de Platon, la Cène et la Messe. L'évidence apparaît rapidement dans ces allégories: on ne peut s'ouvrir à l'autre que par le désir, ‹‹ signe transcendant de la relation entre deux personnes ››. Une femme comme sainte Térèse d'Avila le savait dans les pires de ses épreuves. Anorexie et boulimie apparaissent, en revanche, comme les deux formes extrêmes d'un même désespoir que Sheila MacLeod qualifie de "désespoir du non-être" et Christiane Olivier de "désespoir oral". Dans un cas comme dans l'autre, le comportement alimentaire est sous-tendu par le mépris souverain du corps, des choses corporelles, tant prôné durant des siècles par le christianisme, et une quête effrénée d'individualisation: ‹‹ Je ne veux pas être une femme; je veux être moi-même. ›› ‹‹ Sans l'anorexie, je ne serais personne, je ne serais rien-du-tout ››, affirment ainsi maintes anorexiques. Manière tragique de résister: ‹‹ L'anorexie me paraissait être l'unique façon de préserver la dignité que mon corps possédait avant la croissance et qu'il risquait de perdre en se féminisant. Cette manie d'avoir faim était, en ce qui me concerne, une aversion constante pour la féminité car, devenir femme signifiait devoir être belle. ›› On peut dire que la jeune fille anorexique ressent le passage à l'âge adulte comme une perte de sa véritable identité, au bénéfice de celle, sexuée, que lui accordera le regard inquisitorial venant du dehors; aussi s'isole-t-elle pour se soustraire à cet œil tout extérieur qui dénature son être, le chosifie. Ce n'est pas la beauté féminine, parfaite et inaltérable, telle que les "créateurs" la fantasment, que Naomi Wolf cherche à incarner, elle cherche au contraire à faire tomber les masques et dévoile, par le biais d'un corps évanescent comme un mirage, l'extinction de la différence sexuelle, la vérité malmenée et bafouée. Elle ne copie pas les models; elle simule de vouloir être mince, séduisante, à leur exemple; elle s'abolit dans une sorte d'absence, de non-vie, qui exclut totalement le désir et le rapport à l'autre sexe. Alors que l'anorexie est un défi permanent à toute possibilité de vie, le besoin compulsif de nourriture du sujet boulimique devient un acte consommatoire anéantissant à force de vouloir vomir la part de ce qui est mort en soi. Marie-Claude de raconter dans Histoires de bouches: ‹‹ Cela durait depuis six ans. Six ans de clandestinité à s'engorger et à dégorger. Six ans de remplissage et de vidage forcenés, à questionner un corps d'adolescente, à faire le va-et-vient entre l'envie de le voir désirable et la rage de le défigurer . ›› Sans doute l'expression la plus effrayante de la boulimie consiste-t-elle précisément dans ce cercle infernal où s'enferme et s'épuise toute tentative de comprendre ou d'expliquer le mal. Le caractère secret des orgies alimentaires et le mouvement de honte qui l'accompagne invariablement, s'étendant comme une ombre sur toutes leurs relations humaines prouvent pourtant que le regard de l'Autre, qui apparaît dans les dessins sous la forme inquiétante d'un "œil de bœuf" toujours ouvert, a été en quelque sorte assimilé. Pour expliciter le phénomène boulimique, Christiane Balasc revient à son étymologie (du grec boulimia = limos, faim; bous, bœuf = "faim de bœuf") qui renvoie d'emblée l'aspect animal, incontrôlé du raptus alimentaire. ‹‹ La faim de bœuf, écrit-elle, convoque tout à la fois la rumination silencieuse, le vide de la domestication et un abrasement redoutable. Il y aurait comme une équivalence entre la quantité de nourriture absorbée et aussitôt rejetée et une dose d'amour à ne pas savoir quoi en faire . ›› Ainsi, à chaque fois qu'il y a frustration d'amour, celle-ci est compensée par la satisfaction d'un besoin, c'est-à-dire par une régression. Ici, il convient d'ajouter que le bœuf est un animal qui, chez les Grecs, était souvent immolé en sacrifice, afin d'acheter la faveur des dieux ou de détourner leur courroux. Ainsi y a t-il, chez ces jeunes filles, de formidables intuitions sur le rapport entre victimes et sacrifices. Est-il alors si étonnant de trouver un grand nombre de boulimiques parmi les infirmières, les physiothérapeutes, les assistantes sociales; bref, parmi ces professions "orales" fondées sur le dévouement, où il s'agit toujours d'aider les autres, d'assister les autres, comme pour fournir un exutoire à l'amertume, au désappointement, à la rancœur, au ressentiment ? D'une femme à l'autre, les questions, de fait, restent identiques: ‹‹ Et moi là-dedans, qu'est-ce que je suis ? - Rien ? ›› Plus inquiétante encore est l'absorption impulsive de psychotropes, d'alcool, la manie irrésistible de voler (dans les magasins surtout, mais aussi dans le sac de la mère ou de la "meilleure amie") et de gaspiller l'argent. Tout est bon à prendre pour l'avidité et l'envie boulimique ‹‹ qui attribue régulièrement à l'autre des trésors que le sujet, lui, ne possède pas ››. Etrange manière de se révolter contre le monde de la marchandise, où tout s'achète et rien ne s'échange, en le mimant pour mieux le vomir. ‹‹ L'état de manque est nécessaire ››, nous dit Christiane Balasc, ‹‹ et ce qui manque, ce doit être cet objet-là; il faut que "ça manque" et ce manque innommable doit être nommé comme trou; trou qui ne peut être bouché, colmaté que par un objet: seul un objet peut apporter du plaisir. En dehors de l'objet toxique (objet-nourriture, objet-alcool, objet-drogue, etc), il n'y a rien; l'autre, comme pouvant apporter du plaisir, est nié dans son existence. Il est fui en tant que désirant. ›› Indifférent quant à l'autre, le sujet anorexique ne veut rien savoir du corps sexué. D'une certaine manière, la sexualité s'allège dans une évocation. Car l'amour fou, c'était "avant". Avant la fracture, la séparation. Avant le langage. C'est du sentiment de l'abandon, de la perte, de la peur panique de souffrir, que naît chez celui-ci le désir d'éluder l'instance de l'altérité. Maintes d'entre ces femmes ont connu des passions fugitives, des échecs à répétition, elles sont conscientes de la stérilité de leur existence errante, mais incapables de s'en détacher. Faute de rencontrer l'amour avec un grand A, elles n'apaisent pas ce mal de l'absolu qui les hante. L'essence même de leur être est la nostalgie (du grec nostos, retour et suff. -algie, douleur). Une nostalgie qui ne parvient pas à l'accomplissement spirituel d'une Friderada von Treuchtlingen, ce renversement supposant l'humilité, la soumission, l'unité avec l'infinie présence de Dieu. Elles restent enfermées dans le cercle infernal de la boulimie, livrées à une compulsion de synthèse, qui porte le vide existentiel au paroxysme pour mieux révéler les dilemmes liés à notre condition humaine. Par bien des aspects, la boulimie, qui emprunte ses thèmes aux mythes sacrificiels de l'antiquité et du christianisme, s'inscrit dans une tradition qui s'interroge sur la souffrance de l'homme, écartelé entre la chair et l'esprit, déchiré entre des aspirations contraires. De même que le christianisme apportait une promesse de résurrection de la chair, manifestant ainsi que c'est l'homme dans sa totalité qui reviendra à la vie, le dépassement de toutes les divisions, y compris celle dissociant l'homme de la femme, devient le signe le plus sûr de la rédemption promise par Ezéchiel. ‹‹ J'ôterai de votre chair le cœur de pierre et je vous donnerai le cœur de chair. ›› La sexuation définitive est toujours une finitude; elle compromet l'idéal androgyne maintenu au cours de la période de latence. La peur de la petite fille, arrivée au point culminant de la tension et de sa signification, correspond au vertige d'une réalité sexuelle inacceptable: ‹‹ Je ne refusais pas d'être femme, parce que j'aurais préféré être un homme, écrit Sheila MacLeod à ce propos, mais parce que je préférais rester toujours petite fille. ›› Aussi bien ne peut-on s'étonner que Virginia Woolf ait tenté de transcender, par ses écrits, le masculin et le féminin. Elle estimait que tous les grands créateurs étaient des esprits androgynes, et l'écriture, une recherche du paradis perdu, ou plutôt de l'amour perdu, celle-ci liant de façon indirecte le désir de l'écriture à la présence maternelle. Simone Weil, de son côté, considérait que la poésie crée l'élan d'un désir, apte à ouvrir le chemin vers la connaissance : ‹‹ en s'abandonnant par exemple à "la tendresse" du poème Love qui a une vertu "guérisseuse" pour son "âme" et son corps "en morceaux": "Il faut t'asseoir", dit l'Amour, "et goûter à mes mets." Ainsi je m'assis et je mangeai . ›› Alors que l'anorexie proprement dite est soumise à l'image du corps et échappe au langage, la poésie, elle, en tant qu'expression verbale, est lisible. Les mots capables de créer un sentiment d'élan, donc d'espoir, permettent à l'être humain de se libérer de l'isolement pour aller vers l'autre, quand bien même ceux-ci seraient hantés par la mort. Car ‹‹ le langage, avant de signifier quelque chose, signifie pour quelqu'un ››, il nous rend à la communauté des êtres humains dans son ensemble. Si on est privé du rapport à l'autre, de la parole de l'autre, on n'ex-iste pas. (Le préfixe ex projette un mouvement vers le dehors). A ce moment là, on est réduit à ce que l'on peut appeler le solipsisme. L'anorexie, dans sa démarche sans issue, laisse au silence des ténèbres plus de place qu'à la lumière du partage et de la langue. Il semble que le commandement: "Sois charmante et tais-toi !" ait finalement triomphé.
 
 

 
 
  Design: