Bourcillier.com Sardegna Madre - L'Ile et l'Autre

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(PDF, 306 pages, 0.8 MB)

I. Observations historiques

Volonté d'intégrité

L'anorexie à ses débuts

La pratique de l'isolement

La boulimie et son rapport avec l'anorexie

Le défi de l'indéfinition

II. A la recherche de l'unité perdue

La quête de l'identité

Le complexe d'Antigone

Elle et son Double

Pour une métaphysique de la sexualité

III. Le mythe de l'androgyne

Le désir de devenir une seule chair

Le déni et la séparation

Tout par la bouche: un plaisir d'organe

Nostalgie du chant

IV. Les nouveaux castrats

Bibliographie
 


 
 
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Tout par la bouche: un plaisir d'organe

Le raptus alimentaire rend compte de la spécificité du désir addictif et de sa signification régressive et autoérotique, compensatoire de frustrations par un plaisir mêlé d'effroi et de dégoût, qui exclut l'Autre. Christiane Balsac de noter à cet égard: « c'est dans sa répétition même que le raptus, comme acte, prend sa dimension d'acte de foi et de défi dans la rencontre impossible avec l'Autre. » On pourrait même ajouter que c'est dans cette répétition que se sédimente la solitude écrasante d'un être en soi reclus, rejetant toute altérité. Spirale involutive qui se réfère non seulement à un monde "circulaire", mais aussi à une autobéance qui ne peut être comblée que par un retour dans le ventre de la mère, pour lui faire un enfant « qui serait soi-même, qui ne naîtrait pas et qui serait immortel ». En d'autres mots: le désir de l'éternité, conçue sous l'aspect du "retour au même" reflète la lutte contre le temps, contre la mort et, plus encore peut-être, la lutte pour une autre vie ou une vie au-delà de la vie: « Le silence: un enfant sur le point de naître. C'était le jour dans la nuit », écrit Violette Leduc. Encore que l'ambiguïté demeure: envie de naître/ de n'être (pas), « être femme et ne pas vouloir l'être ».

Ainsi donc, sur le plan psychologique, le "trou noir", cet espacement vide, ce rien, cet abîme où sombre le sujet anorexique, correspond aussi bien à la confusion de la prime enfance qu'à la négation du temps. Il représente les états instables, vacillants de l'être, la perte de l'identité. Sur le plan de l'imaginaire, il est en revanche plus riche de significations que le simple vide; il est prégnant de toutes les potentialités de ce qui le remplirait ou de ce qui passerait par son ouverture; il est comme l'attente insatiable d'une présence, parfaitement illustrée dans L'affamée de Violette Leduc: dans la nuit fermente l'à-venir, celui de la préparation du jour, où jaillira la lumière de la vie.

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* * *

Patricia Bourcillier, Androgynie & Anorexie, 306 pages, PDF, 0.8 MB

© Flying Publisher 2007

Jeûner, comme écrire, c'est revenir à sa pré-histoire, au corps, aux sensations. A la base de l'anorexie comme à la base de l'aventure du poète, du littérateur ou de l'artiste romantique, on trouve la quête d'un ailleurs éternel, qui surajoute au retour volontaire à l'Origine et à la reprise des castrations ou catastrophes premières toute une métaphysique de la sexualité. Il y a cette idée que le cœur de la vie, la vérité et la beauté des choses se tiennent là, dans cet état primitif, sensuel et pulsionnel. Par ailleurs, la faim de nourriture et la faim de volupté ont été de tout temps profondément liées dans l'esprit humain, à tel point que de nombreuses langues ont un seul terme pour signifier "copuler" et "manger" . Dans le symbolisme du "fruit défendu", on trouve aussi une certaine assimilation de la sexualité à la nourriture. Si bien que dans toute civilisation, on peut constater la présence ou le retour périodique d'une tendance à exalter le plaisir, la jouissance, ‹‹ cet appétit ayant sa cause dans l'idolâtrie en tant que désobéissance à la parole divine ›› et considéré, pour cette raison même, comme antisocial et pousuivi de toutes les sanctions du fanatisme religieux . Avec Philon, par exemple, les animaux qu'Adam nomme signifient les passions humaines comparables aux bêtes sauvages qu'il convient de dompter. Et les ouvrages de se multiplier tout au long des siècles pour mettre en garde les hommes contre la bête qu'ils portent en eux. Dans la mythologie grecque Hécate, divinité des ténèbres, prend la forme, soit d'une jument, soit d'un chien. Et il n'est pas une mythologie qui n'est associé ces animaux au royaume des morts. Ainsi, en argot médiéval, l'animal, la bête, le cheval signifient aussi bien le pénis que la femme, tenue, à l'époque, pour l'incarnation de la partie satanique de l'homme... Quant à l'Islam, il a fait du chien l'image de ce que la création comporte de plus vil, symbole de l'avidité et de la gloutonnerie , au même titre que le porc, comme en témoigne la raison d'ordre spirituel de l'interdiction de l'usage de la viande de porc, ‹‹ réservé à ceux qui vivent sensuellement ››. Assimilation que nous retrouvons par ailleurs dans Truismes, où la gloutonnerie sexuelle prend lieu et place de toute possibilité de représentation psychique et où la femme est, en fin de compte réduite à un seul corps: ‹‹ Une vraie chienne . ›› * * * A la vérité, la femme qui se fait truie, prenant son plaisir dans les âcres saveurs d'une bauge, nous renvoie à l'obscure et fatale question de l'Origine. Question que Marie Darrieussecq cherche à résoudre, non d'une façon abstraite, mais par le fantasme du retour à la terre-mère, d'où la première femme fut tirée indépendamment de l'homme et simultanément, égale à lui. Une fois rendue à sa solitude originelle au cœur de la forêt, la femme-truie de Darrieussecq est heureuse parce que sans mémoire et sans conscience du temps. Dans le même temps, cependant, elle montre à quel point cette délectation de la souille, cette descente vers la boue, vers l'Origine est périlleuse. Parce qu'il est très facile de se laisser aller à ses pulsions, à la paresse, à la volupté, de ‹‹ retomber dans le trou ››. On ne peut manquer de voir dans ce récit féroce une révolte intégrale, absolue contre un monde désagrégé où les individus se côtoient sans jamais se rencontrer, où la perception de l'individualité autonome se paye du malheur de la solitude. (La Bible, déjà, parle de Yahvé créant Eve pour ne pas abandonner Adam au cauchemar de la solitude.) A ce stade, seul le corps devient apaisant, ‹‹ rassurant ››. Dans Truismes, toutes les activités du corps sont vécues et racontées en termes de comportement machinal dans une dimension qui paraît toujours au bord d'une réduction à un plaisir d'organe, dont l'auto-érotisme serait le modèle. Le travail de la bouche et du sexe attestant la faim de tendresse, mais aussi la fin de toute illusion. Truismes, encore un intégrisme ? Si l'on considère la lutte meurtrière entre la fille - cette fois métamorphosée en "cochon" (signe de sa castration) - et la mère, assimilée à la société marchande (immorale, inhumaine, obsédée par l'argent), on pourrait aisément le penser: ‹‹ Je voulais demander à ma mère si c'était l'argent ou moi qu'elle voulait. ›› Pour se libérer de la ressemblance à celle qui l'a déçue, trahie, une seule issue semble possible : le matricide. A savoir, l'insurrection totale contre le monde de la marchandise où tout s'achète et rien ne s'échange. Il semble que l'individu ait besoin de se constituer toutes sortes d'objets, y compris transcendentaux - de la Vérité, de la Pureté, de l'Intégrité - pour résoudre cet insoluble rapport d'aliénation. Comme s'il y avait en lui une tendance à marcher à rebours dès qu'il est privé de repères et quand plus rien n'existe de ce qui peut faire récit: ‹‹ Ma souffrance est indicible ››, d'écrire ainsi Maryse Holder. ‹‹ Cela fait des jours que je commence la journée avec les phrases d'Emily Dickinson: "After great pain a formal feeling comes." Plus loin, le poème dit que le tourment n'est pas un feu sauvage, mais au contraire la pierre froide des tombes . ›› L'enfer c'est le froid, en opposition à la chaleur, métaphore de l'amour de la vie et des autres. Et l'enfer glacé c'est celui de l'être incapable de communiquer avec les autres, totalement muré en lui-même. Quant à l'objet vital, la nourriture, il se fait Matière sans valeur sémantique. Il y a perte de sens de l'objet par le retour à la Chose même et l'amour libre revendiqué forme dans ‹‹ la dépendance sexuelle totale ›› une masse sans contour, sans conscience de soi, sans identité. Puisque l'identité renvoie en dernière instance à la mémoire. Cela est au cœur de ce qui précipite la femme-truie de Marie Darrieussecq à mettre des mots sur tous les évènements passés dans l'ordre chronologique, à tirer des ténèbres l'affect pour le mener in fine dans la lumière d'origine, que permet le récit écrit. La remémoration affective devenant porteuse d'un enjeu moral et métaphysique, condition sine qua non de la création et du passage de l'être à l'existence. Après quoi, il est important de marquer la liaison essentielle du plaisir du sexe et de la bouche en particulier avec la répétition du traumatisme de l'éviction. Quand un enfant est abandonné et privé d'affection, il finit par considérer son propre corps comme le seul objet explorable dans le monde. La présence, c'est le corps; le narcissisme s'achève dans l'auto-érotisme. René Crevel n'a pas ignoré l'intérêt et la jouissance égoïste qu'on peut éprouver à voir, à sentir son propre corps comme à la fois sien et étranger. Réalités physiques admirablement décrites dans un livre dont le titre Mon corps et moi est déjà significatif: ‹‹ Je vois, je tâte, j'aime mon ventre, mes cuisses, moi, en pleine lumière, en pleine solitude, en plein désir . ›› A vrai dire, René Crevel pensait aussi ‹‹ qu'un état premier se suffit à soi-même ›› et que ‹‹ pour être un homme, pour être, il fallait être l'homme seul ››. Mais, pour lui, seul le transsexualisme était à même de renverser les rôles masculins et féminins. Il lui semblait donc légitime que chacun puisse opérer cette métamorphose: ‹‹ Je pense à ces bals où le travesti est prétexte à corriger la nature, écrit-il. Ceux qui n'ont pas trouvé leur vérité tentent une autre existence. Toutes les vies manquées s'invertissent pour un soir. (...) Les femmes apparaissent sans hanches ni poitrine. Les hommes ont des croupes et des tétons. (...) Hommes, femmes ? On ne sait plus . ›› Violette Leduc s'est intéressée de même, au hasard des rencontres, ‹‹ à tous les gens qui ont réinventé pour leur compte la sexualité ››, dans ce rêve récurrent (du lat. recurrens, qui revient en arrière) d'un être "parfait", androgyne. ‹‹ De quoi ai-je la nostalgie ? ›› se demandait-elle. ‹‹ Je la buvais, je la mangeais, je la mâchais: je n'étais pas vraiment présente . ›› Réflexion qui, tout en éclairant l'universalité d'une inquiétude et d'une insatisfaction amoureuses, montre comment le Moi incorpore l'objet d'une manière cannibalique. Du reste, Christian David considère qu'on tient là ‹‹ une des origines d'une certaine insatiabilité érotique en plein sens de l'épithète, que l'on a ainsi toute raison de penser inhérente à la sexualité ››. De là, cette autre partie de l'amour qui est désir et manque et habite au fond du ventre de L'affamée: ‹‹ Encore, toujours ce frottement de la chaîne d'un chien qui voulait se déchaîner. M'enfuir, m'en aller mourir de faim avec ce chien squelettique... je serais délivrée. Délivrée de quoi ? ›› De l'angoisse terrifiante submergeant tout enfant qui "ne voit que par sa mère" ? Car c'est bien de cette union-là que Violette voudrait fuir, tout en étant incapable de se défaire de ses chaînes qu'elle reconstitue sans cesse. Nous avons vu que le corps, le tube digestif et la nourriture sont des objets partiels, dotés fantasmatiquement de caractères semblables à ceux de la mère. Dans La bâtarde, c'est le nez, équivalent symbolique du "mauvais" sein maternel, qui devient le persécuteur, le responsable de la disgrâce de Violette. Ce n'est pas l'ensemble du corps qu'elle trouve "trop gros", mais le nez; un nez qu'elle tient à modifier, "corriger", pour être belle et jouer ‹‹ à la balle avec ce qu'il (le chirurgien) aura coupé ››. Objet détaché, phallus et castration, barre qui la soumet à la mère. Le corps à corps de la mère et de la fille est difficile. Et rares sont les anorexiques qui ne se décrivent pas elles-mêmes comme des victimes manœuvrées par une force étrangère et diabolique. La plupart d'entre elles s'estiment ‹‹ nées brisées ››. Accusant incessamment les uns et les autres, elles sont en guerre contre le monde entier, mais aussi contre elles-mêmes. Et le mal est plus radical qu'on ne croit. Parce qu'il est facile de désigner un ennemi dont le dégoût et le rejet permettront de reconstituer l'intégrité narcissique. D'où l'obsédante présence du corps dans Truismes, un corps ab-ject, tout juste bon pour l'abattoir. Pour ces sujets, il n'y a pas vraiment d'issue; il n'y a qu'alternance (‹‹ J'oscillais entre mes deux états ››), répétition perpétuelle. La tentation de se goinfrer revient en cycle et donne le vertige. Si bien qu'on pourrait ici reprendre la phrase de Musil: ‹‹ Puissance terrible de la répétition, terrible divinité ! Attrait du vide qui vous entraîne toujours plus bas comme l'entonnoir d'un tourbillon dont les parois s'écartent... On le sait bien à la fin: ce n'était que la chute profonde, pécheresse, dans un monde où la répétition vous mène un peu plus bas de degré en degré . ›› * * * Longtemps la psychanalyse freudienne n'a admis le besoin de contact physique que comme une pulsion libidinale concrétisée d'abord dans la recherche orale du sein maternel par le nourrisson, puis par les relations proprement génitales au service de la reproduction. Dans son Introduction à la psychanalyse Freud écrit pourtant, que ce qu'on appelle la "sexualité normale" est le produit de quelque chose ayant existé avant elle et que celle-ci n'a pu se former qu'après avoir éliminé comme inutilisables certains de ses matériaux préexistants et conservé les autres pour les subordonner au but de la procréation. Toutefois, il y aurait persistance tout au long de notre vie de certaines harmoniques prégénitales non sublimées de la sexualité, voire une jouissance qui existerait indépendamment de son objet: ‹‹ Ma solitude est avarice, écrit ainsi L'affamée. Je me réserve comme un onaniste dans un bordel . ›› Plus tard, Kestemberg et coll. ont montré qu'il y a effectivement une désexualisation complète des zones érogènes chez le sujet anorexique, liée à une fixation orale, une régression libidinale, qui peut culminer dans ce qu'ils nomment ‹‹ l'orgasme de la faim ››. Sorte de survivance de l'état primitif, en deçà de la sexualité génitale, perçue comme un acte qui troublerait l'unité de la personne. Il demeure toujours en lui un désir de plonger dans les ténèbres, d'entendre ‹‹ les bruits ancestraux des mammouths et des branches brisées ›› et de s'abandonner à l'‹‹ irréalisable désir d'embrasser l'univers dans un seul acte de compréhension ››. (Virginia Woolf) Outre le fait que sa volonté de rajeunissement (‹‹ je voulais rajeunir avant ma vingt cinquième année ››) est plus que vouloir rajeunir; elle est transposée symboliquement pour rejoindre le thème le plus syncrétique d'un retour vers une humanité première où le sexe, qui n'appartient pas à l'être mais à l'espèce, serait mis d'emblée entre parenthèse, et avec lui, les formes susceptibles d'évoquer la féminité. C'est ainsi qu'en s'opposant à la réalisation d'une satisfaction totale (‹‹ J'avais peur. Une peur panique depuis toujours. Le sperme. ››), le sujet anorexique tente d'échapper à la dualité des sexes et obtient la distance nécessaire à la préservation de son intégrité. C'est probablement dans cette direction qu'il faut interpréter le terrible dilemme, dans lequel Maryse Holder se trouvait enfermée: ‹‹ Je dois choisir entre sexualité et - comment pourrais-je dire - intégrité ? dignité ? ›› Au demeurant, refuser au sexe le primat de la génitalité c'est jouir autrement, pleinement; c'est redécouvrir un passé perdu, un état sensuel, hors assignation identitaire ou anatomique. D'où la prédilection de Maryse pour ‹‹ les biscuits roulés à la levure et le café, parce qu'ils sont indéfinissables ››. Quoi qu'il en soit, la meurtrissure vient toujours de l'Autre qui ‹‹ prend seulement et ne donne rien ››. Et celle-ci en garde de la colère, une colère noire qui remonte à l'enfance. Ne nous étonnons pas de ce qu'elle a fait de la corrida le prototype de la relation entre les hommes et les femmes, la stratégie du torero consistant, selon elle, dans le fait ‹‹ d'exciter le taureau sexuellement, de lui procurer du plaisir ›› tout en le défiant ‹‹ de s'adonner à la plus grande jouissance de sa vie ››. Comme si l'engouement pour la corrida révélait le désir secret et inavoué du mâle de tenir la nature et le sexe féminin à distance, de tuer la bête à cornes, incarnation de la Déesse-Mère et des tentations infernales... Le problème est d'autant plus compliqué que l'attitude de Maryse est proprement masochiste. Pour donner vie au "désir", elle est prête à se laisser avilir, humilier, ‹‹ à la fois comme conjuration d' "être castrée et comme substitut régressif d' "être aimée" ›› eût dit Deleuze. Au fond elle recherche une sexualité amoureuse, conçue comme un élan vers la beauté qui se mêle à la mort. Sans qu'elle le sache, elle recherche une plénitude antérieure à la naissance, au temps, à la différenciation, à savoir la volupté et non le pénis, fût-ce au prix de sa propre destruction. La mort est toujours présente, plus ou moins visible, tout au long de ses lettres. L'image du ‹‹ serpent qui se mord la queue ›› se faisant le symbole de l'irrésistible attraction d'un vide, de l'infernal enchaînement à la loi archaïque du sang, où prime en guise de "chasteté" la démarche individuelle et solitaire. L'alliance du funèbre et du voluptueux, le rapport à la mort et la quête d'un état hors-temps, hors-sexe, hors-identité, témoignent de l'exil de soi. Poussé à l'extrême, cet état peut engendrer un sentiment particulier d'abandon et de "non-appartenance", le sentiment de ne faire partie de rien de temporel, d'organique, sinon par sa peau et ses os. L'image des Danaïdes, vierges guerrières et cruelles qu'une légende tardive voit aux enfers, remplissant indéfiniment de l'eau dans des tonneaux sans fond, illustre parfaitement ce déracinement de soi-même, ce vide que l'anorexique s'efforce d'oublier, cette demande d'amour que personne ne peut combler. Dans le même temps, cependant, on perçoit dans ce mythe, outre le symbole du désir insatiable, un avertissement de la morale grecque d'antan: se refuser au coït dans le mariage, ‹‹ c'est se condamner à une absurdité sans fin, à des actes stériles, à une peine aussi démesurée que la faute ››. Puisque l'espace familial, dans la société grecque, ne tolérait qu'une seule sexualité, la sexualité génitale dite "normale" et si strictement limitée aux besoins de la procréation. Précisons que la condamnation des Danaïdes vint surtout de ce qu'elles s'étaient dressées contre le principe d'endogamie - les maris assassinés étant aussi leurs cousins - ‹‹ pour fonder la nouvelle alliance, le mariage entre personnes "égales en droits", à l'image de Hera qui se veut l'égale (isotelès) de Zeus, son compagnon au lit... ››. Manifestement, le mariage - qui rattachait à une lignée et contractait des alliances - et l'amour étaient incompatibles chez les Grecs. Malheur donc aux jeunes filles qui cherchaient l'amour "ailleurs" pour devenir les épouses d'hommes étrangers au clan ! Elles étaient condamnées à l'exil, à l'errance. D'emblée, les Danaïdes sont déchirées entre des aspirations contraires: au vœu enfantin de rester vierges et pures s'oppose l'envie de connaître l'Autre - l'Etranger prometteur de jouissances inouïes - et de marquer leur propre territoire, loin de celui que le père leur a assigné. Mais, comme le montre la légende, ce qu'elles considèrent comme une rebellion n'est en fin de compte qu'une fuite devant le Père et ses lois, une envie effrénée de sensations à la fois connues et nouvelles que nulle source ne saurait apaiser. On pense aussi à Cronos qui, d'un coup de faucille sur les organes de son père, mit fin à ses secrétions indéfinies pour rétablir le temps, ou plutôt le non-temps de l'âge d'or où l'homme était irresponsable, solitaire et joyeux, libre de toute attache. Il coupe, il tranche, Cronos, pour éradiquer les buts proprement sexuels liés au cycle de la vie, pour essayer de fixer le moment présent, de prolonger indéfiniment l'enfance qui doit forcément demeurer immobile. (‹‹ Les cailloux, c'était nous; c'était l'instant tout nu . ››) Et c'est pour cette raison qu'il dévora ses enfants les uns après les autres, suivant les prédictions de ses parents... Cannibalisme qui pourrait s'offrir comme la synthèse de la boulimie à double visage: faim dévorante, animale d'un côté; appétit d'infini de l'autre, permettant d'échapper à l'obligation d'être sexué, de songer aux lendemains. Ce n'est pas le temps de la reproduction qui est recherché mais celui d'un mythique présent atemporel, qui permettrait la réalisation du bonheur absolu, sans soucis ni responsabilités. Le plaisir d'organe, dans l'instant même où il s'éprouve, satisfait. Mais il disparaît peu de temps après l'acte. Plus proche du bonheur que le désir, le plaisir, par sa ressemblance même avec le bonheur, est facteur d'illusion. L'aspiration générale au sentiment de satisfaction, au divertissement incessant, le refus de toute responsabilité devant le caractère imprévu de la vie, c'est précisément ce qui fait rechercher la réplétion, incompatible avec le désir. On connaît les vertus de la distance pour créer la rencontre et en ressentir l'émotion, pour que se transforme en désir le simple besoin de l'autre. A ce propos, Bruno Cyrulnik a observé le comportement des enfants surprotégés, élevés dans une sorte de confinement affectif par des mères trop présentes, faute qu'elles aient une vie propre: il s'ensuit, indique t-il, l'apparition d'une pathologie encore mal décrite qu'il nomme ‹‹ la pléthore affective ››. D'après lui, la situation est encore compliquée par le fait que, ‹‹ enkysté dans l'angoisse maternelle et sa culpabilisation culturelle ››) l'enfant grandit à l'abri de tout devoir, n'en fait qu'à sa tête, demande toujours plus et ne supporte aucune frustration. Tout doit être accessible immédiatement. La rencontre avec le réel à laquelle il n'est pas préparé se traduit alors en catastrophe épouvantable, en recherche avide de moyens pour alimenter une faim sans limites, coriace et impitoyable. Complexe de Cronos, inverse de l'Œdipe. Loi sommaire du Tout ou Rien. Ainsi est raté le temps de la constitution subjective et de l'altérité. Celui-ci n'a pu opérer l'acte créateur qui est le maintien de l'objet manquant à l'intérieur de lui. Il va être perpétuellement tenté de retrouver cet état de non-différenciation par le biais de l'identification primaire. Et les idoles modernes, celles devant lesquelles il plie genou, la Marchandise, l'Argent, le Sexe, la Puissance vont pouvoir prendre la place de celle qui l'a tant "gâté": ‹‹ Envoûtée par les magasins luxueux de la rue Royale, je volais de l'argent à ma mère, je lui prenais des pièces sans remords ››, avoue Violette Leduc. Certes, le paradis de l'enfance se suffit, on n'a pas envie d'en sortir. Ainsi ajoute-t-elle plus loin: ‹‹ je ne travaillais pas, je ne voyais pas le travail des autres . ›› En effet, dans ce cocon protecteur où l'enfant ne manque de rien, l'empathie n'a pas sa place. L'amour que les parents croient donner à cet enfant en disant toujours "oui", en prévenant tous ses désirs et en ne le frustrant pas du tout aboutit généralement à la fin / faim du désir. Dans une situation trop permissive, un trop-plein de protection, l'enfant ne va pas éprouver qu'il ex-iste, et que l'Autre ex-iste, il ne va pas se tourner vers l'Autre, faute d'avoir fait l'expérience du manque. Cyrulnik indique tous les risques que comporte ‹‹ cet amour sans forme ›› qu'il nomme ‹‹ pléthorique ››. A cela, l'enfant répond par la colère, l'agressivité, voire ‹‹ la haine qui lui donnera la force de quitter ce paradis parental qui tourne à l'enfer affectif ››. Au début, il boude, "pique des crises" ou de l'argent, casse tout; il essaie de mettre en faute les parents, de leur faire endosser la dette (en allemand, "faute" et "dette", c'est le même mot: Schuld). Par la suite, la colère se retire, la violence affective cesse, mais elle est las remplacée par l'anorexie, la boulimie, l'alcoolisme ou la toxicomanie. L'atroce dans la souffrance des parents, c'est d'être punis pour avoir voulu faire à l'enfant tout le bien possible en lui donnant "tout": ‹‹ Je fais tout pour toi, dit la mère; je fais tout pour que tu sois contente. Qu'est-ce que tu as à me reprocher ? ›› Tandis que, dans la souffrance de l'enfant, il y a une secrète volonté d'asservir les parents, de provoquer leur colère pour qu'ils s'occupent de lui, une envie de se dis-tinguer pour mieux les subjuguer. On perçoit chez l'anorexique la ‹‹ volupté de la puissance ››, ‹‹ le vaste champ de débauches psychiques auxquelles s'est livré le désir de puissance ›› discerné par Nietzsche dans le culte chrétien du jeûne et de la mortification propre à l'ascète et au pénitent. Sauf que la plainte essentielle concerne le corps. Le moindre kilo est pris comme une faille témoignant de la bassesse du sujet, lui rappelle que ses mauvais instincts doivent se soumettre à l'idéal du moi, faute de cadre et de limites. (‹‹ Balances, plateaux pesaient ma silhouette de demain . ››) Comme le souligne Freud dans son Introduction au narcissisme, ‹‹ c'est vers ce Moi idéal que va maintenant l'amour de soi, dont jouissait dans l'enfance le véritable Moi. Il ne veut pas renoncer à la perfection narcissique de son enfance et (...) il cherche à la regarder dans la forme nouvelle de son idéal du Moi ››. En insatisfait du corps anatomique, le sujet anorexique s'avoue captivé par des idoles, des images célébrant l'androgynie, puisque l'ordre sexué représente un état de manque, de privation et de dépossession. Dans Le temps de la différence, Luce Irigaray s'est intéressée à cette expérience de la dépossession qu'on retrouve notamment dans les mythes, à même de réanimer la mémoire émotionnelle d'un temps révolu, la mémoire des origines. D'après elle, pour devenir un être sexué, différencié, la femme doit se soumettre à une culture, en particulier de l'amour, c'est-à-dire qu'‹‹ elle doit oublier son enfance, sa mère, elle doit s'oublier dans sa relation à la philotès d'Aphrodite ››. Le vrai châtiment, celui que la femme a subi il y a longtemps et en souvenir duquel elle semble vouloir se soustraire par les conduites d'auto-châtiment, de haine retournée contre soi, consisterait dans la séparation d'avec la mère, dans la perte de ce paradis primitif qu'elle cherche vainement à réaliser de nouveau en organisant un syndrome d'anorexie et tout ce que celui-ci implique comme travail de remodélisation du corps, de sculpture de la silhouette qui se confond avec une quête de l'immuable. ‹‹ L'errance et le vide au point de ne plus rien sentir ››, sont les paroles de ces jeunes femmes qui s'enferment dans le cercle de la faim insatiable, dans l'éternité de l'enfer, ‹‹ la glaciation de l'éternel présent ››. Celui qui, selon Dominique Quessada, ‹‹ nous fait tenir - arc-boutés dans la fabrication autonome de notre identité - dans l'oubli du passé et la terreur de l'avenir ››. Voyons ce qu'écrit la femme-truie de Darrieussecq à ce propos: ‹‹ Tout l'hiver de la Terre a éclaté dans ma bouche, je ne me suis plus souvenue ni du millénaire à venir ni de tout ce que j'avais vécu, ça s'est roulé en boule en moi et j'ai tout oublié, pendant un moment indéfini j'ai perdu ma mémoire. J'ai mangé, j'ai mangé . ›› * * * A travers la dissolution des certitudes sur lesquelles ont reposé nos jugements à propos de la condition humaine (par suite de ‹‹ la mort de Dieu ›› prophétisée par Nietzsche) se profile bien aujourd'hui la figure majeure de l'Entropie (du grec entropis, "retour en arrière"). Celle-ci frappe inaltérablement là où il y a vie, énergie, et condamne toutes nos actions, nos pensées à l'inertie, à l'amnésie, l'oubli. C'est l'enfer par inadvertance où s'engloutissent tous les principes moraux, les idéaux; c'est ‹‹ l'abdication comme une accoutumance ››. Bien entendu, c'est plus simple ‹‹ de se laisser aller, de manger, de dormir ››, lit-on dans Truismes; ça ne demande pas d'effort, ‹‹ juste de l'énergie vitale et il y en avait dans ma vulve de truie, dans mon cerveau de truie, il y en avait suffisamment pour faire une vie de bauge ››. A savoir une vie sans rêves, sans utopies, sans richesses spirituelles, à l'écart des lois générales du monde. Seulement voilà, à force de vivre sans projet, sans conviction, de se réduire à la seule puissance de la jouissance, on en arrive à songer ‹‹ au système clos d'un ventre ››. ‹‹ Et c'est à cela que répond le vrai sens ››, affirme Lacan, ‹‹ le sens le plus profond au terme d'auto-érotisme, c'est qu'on manque de soi, si je puis dire, du tout au tout. Ce n'est pas du monde extérieur qu'on manque, comme on l'exprime improprement, c'est de soi-même . ›› De fait, à la base de l'échec irrémédiable d'une existence, on retrouve le même drame originel: le sujet est en exil de Soi pour ne pas avoir été inscrit dans le désir de l'Autre. ‹‹ Vieillir, c'est perdre ce qu'on a eu. Je n'ai rien eu. J'ai râté l'essentiel: mes amours, mes études ››, d'observer Violette Leduc avec amertume. C'est parce que le désir est inassouvissable qu'il est mirage. Le seul plaisir que l'on puisse atteindre, c'est le "plaisir d'organe", celui qui permet un assouvissement, donc une jouissance. En un mot, ce que recherche le sujet anorexique à travers l'hypermouvement, l'hyperactivité, c'est le moteur du désir, c'est ce qui le tient à la vie. C'est contre la mort qu'il court; c'est une lutte incessante contre l'angoisse du néant. Il lui est impossible de suivre les rythmes biologiques de la faim, de la satiété qui, au dire de Balasc, ‹‹ constituent autant de blessures pour un narcissisme à vif qui revendique l'autonomie de son temps subjectif ››. Certes, il y a une force en lui dans son refus de se voir traité en chose. Mais derrière la puissance de cette énergie vitale, il y a aussi un grand vide où ne prend place ni la vie ni la réalité. D'autant qu'il se ‹‹ fiche de tout le monde ››. D'ailleurs, tout son problème est là. Et on peut considérer que les activités sexuelles pratiquées par un tel sujet ne sont, malgré la présence d'un partenaire, que des formes de l'onanisme auto-érotique de l'enfance. Ainsi René Crevel d'observer: ‹‹ Chacun pour soi (...), et c'était cette sorte d'onanisme dont nous avions cru qu'il était le signe un peu honteux de l'enfance mais qui continuait (...) à ne chercher que des prétextes dans d'autres corps, d'autres pensées . ›› Ce qui est recherché c'est bien l'informe du chaos originaire, tel que le dépeint Luce Irigaray et qui ‹‹ se manifeste dans l'économie pulsionnelle sans génitalité de la libido, économie dans laquelle est emprisonnée la femme ››. ‹‹ En vérité, le mal dont je souffrais ››, note Simone de Beauvoir à ce sujet dans Les mémoires d'une jeune fille rangée, ‹‹ c'était d'avoir été chassée du paradis de l'enfance et de n'avoir pas retrouvé une place parmi les hommes. Je m'étais installée dans l'absolu pour pouvoir regarder de haut ce monde qui me rejetait; maintenant, si je voulais agir, faire une œuvre, m'exprimer, il fallait y redescendre: mais mon mépris l'avait anéanti, je n'apercevais autour de moi que le vide. ›› Si l'on invoque la nature, on pourrait lui donner raison et affirmer que ‹‹ c'est l'ensemble de la civilisation qui élabore ce produit intermédiaire entre le mâle et le castrat qu'on qualifie de féminin ››. L'homme, pièce-maîtresse de l'univers ? Disons que le patriarcat a détruit le lien le plus précieux de l'amour et de sa fécondité: ‹‹ la relation entre mère et fille dont la petite fille vierge garde le mystère ››. Mystère de l'indicible qui détient le vrai. Il lui faut alors opter pour la néantisation, la n'essence, pour retrouver son enfance et redonner à la parole, qui est aussi un chant, sa fulgurante vérité. Si l'anorexique est sans désir, c'est parce qu'elle ne veut pas tomber dans le registre de la puissance masculine. C'est la fidélité au monde maternel qui inspire la révolte et la "forclusion" d'autrui. Loi contre loi: loi archaïque du sang contre loi d'une humanité qui postule la suprématie du phallus. Antigone contre Créon. Mais aussi Lilith contre Adam: une jeune fille présumée dérangée qui aspire à une existence singulière au même titre que l'homme, revendique le droit à la liberté-autonomie et indique un autre monde supposé "vrai", où il y aurait non pas un Autre, mais un tout autre que l'Autre: un double, un "jumeau", à la fois pareil à elle-même et différent, puisque de sexe opposé. Las ! L'équilibre au sein du couple gémellaire est précaire, nous dit la Cabale. La zizanie prend vite le pas sur la belle entente des "commencements du monde" et met fin à la parité. Au reste, l'une des plus belles représentations de ce déséquilibre naissant est le conflit mythique qui opposa Déméter, la déesse maternelle de la terre, à Hadès, le dieu de l'enfer, pour la garde de Perséphone. Luce Irigaray insiste beaucoup sur le contrat scellé entre les dieux après le rapt de la jeune fille qui servit ‹‹ à l'établissement du pouvoir des dieux mâles et à l'organisation de la société patriarcale (...) fondée sur le vol et le viol de la virginité de la fille et son utilisation pour un commerce entre hommes, y compris au niveau religieux ››. L'Hadès, c'est encore - tout comme l'abîme de la Cabale - ‹‹ un trou béant ›› auquel le dieu-mâle voua la femme, fondamentalement réfractaire à la soumission. ‹‹ A force, elle aurait attrapé faim de l'abîme ››, souligne Irigaray à cet égard; ‹‹ elle serait malade d'une faim sans fond parce que ce ne serait pas sa faim, mais l'abîme en elle de la faim naturelle et culturelle de l'autre ››. D'une certaine manière, c'est au nom d'une justice primitive que la femme anorexique vit en écartelée, sans être d'aucun camp. A moins qu'elle ne partage ‹‹ les faiblesses des deux camps ››, sans jamais trouver sa place. Parce que la place, ce "lieu" hypothétique qu'elle imagine, ‹‹ où tous les contraires sont également vrais ›› (William Blake), cette place n'existe pas. Elle ne peut se manifester que sous la forme vague des mythes et des rêves. * * * Dans l'ouvrage de Marie Darrieussecq, la femme oscille entre deux états, entre deux mouvements: la volonté de réalisation personnelle et la tentation de se conformer au désir masculin; toujours désespérément autre ("cochonne") à défaut d'être elle-même. En fait, ce qu'elle considère comme son propre désir n'est que ce vide qui se creuse à l'intérieur d'elle et réclame désespérément le phallus (et non le pénis) pour soulager le mal innommable de son manque. Ne dit-elle pas: ‹‹ J'ai été considérablement perturbée par "Un seul être vous manque" . ›› Car la truie n'a pas toujours été l'‹‹ image de la sexualité la plus basse, attachée à l'idée de sang et de pourriture ››, elle fut même, dans les civilisations anciennes, symbole de prospérité et d'abondance . Quand mère et fille coexistaient avec bonheur dans un site toujours fécond. Nul doute que l'ordre ancien menace toujours sous terre. A preuve, l'aspiration ‹‹ nostalgique jusqu'au vertige ›› de retourner à la symbiose maternelle qui, selon Badinter, n'a jamais été si vivace, ‹‹ tant chez les hommes que chez les femmes ››, avides du ‹‹ lait de la tendresse humaine ››, à savoir de la philotès d'Aphrodite. Une chasse au perdu inquiétant, où dominent d'une part, la quête effrénée de la jouissance, et d'autre part, l'obsession de l'intégrité et de la pureté où l'on voit poindre la peur d'une sexualité trop franchement "génitale". L'obsession de la Magna Mater qui engendre tout et se féconde elle-même "hermaphroditement" reste latente. D'autant que contraception et technique aidant, reproduction et sexualité sont à même d'être totalement dissociés. En réalité, jamais les femmes n'ont été plus indépendantes, et nombreuses sont celles qui choisissent aujourd´hui de vivre seules avec leur(s) enfant(s). Le droit nouveau affirme qu'il peut exister des liens aussi forts que ceux du mariage: les liens du sang maternel. Du coup, les symptômes aussi ont changé: le surgissement massif des pathologies addictives, anorexie, boulimie, obésité, alcoolisme, toxicomanie, en est sans nul doute le signe. Le corps plein se disloque en pièces détachées, en objets partiels et éléments fragmentaires: ‹‹ C'est l'heure de la respiration, c'est l'heure de l'expiration, c'est l'heure de la culture physique. L'heure de la coulée des hanches, l'heure du tour de taille, l'heure de la chasse au double menton, l'heure de la cheville, l'heure du poignet . ›› La force obscure du désir, au lieu de s'épancher dans l'être extérieur, est ramenée vers sa source. Et, à ce stade, chacun est seul avec son corps. L'unité véritable étant inséparable de ce processus de dislocation: ‹‹ Le dimanche, je me promènerai seule ››, de poursuivre Violette, ‹‹ je puiserai mes larmes aux sources, aux rivières, je mordrai au fruit de mes désolations. Rançon de mon égocentrisme (...) voici que je plonge (...) dans l'abîme de l'onanisme... ils sont tous partis . ›› Son accession à la totale liberté-autonomie n'est possible qu'au prix d'une immense solitude. Avec, au bout du compte, la négation de tout lien familial ou social, de toute contribution à l'effort collectif. Même le narcissisme ne procède déjà plus de la séduction mais de l'obsession de l'image du corps parfait, unitaire, jusqu'à faire allumer des cierges en pensée ‹‹ pour Vogue, Femina, le Jardin des Modes ››. En effet, Violette ne cesse de lire ‹‹ conseils, avertissements avec anxiété, rides, pattes d'oie, pellicules, points noirs, cellulite ›› atteignant ‹‹ l'aigu des calamités de Jérémie ››. En bref, ‹‹ plaire, se plaire ›› est ressenti comme ‹‹ le double esclavage ››. Duel d'Ismène et d'Antigone avec d'un côté, celle qui ‹‹ apparaît sans conteste comme femme, y compris dans sa faiblesse, sa peur, son obéissance soumise, sa folie, son hystérie ››, et de l'autre, celle qui a intériorisé quelque chose de "viril" et choisit la virginité (ou le célibat) au nom de la généalogie maternelle et de ses lois non écrites : ‹‹ Je lisais le soir, raconte Violette, j'étais fière de mon tabernacle sous ma toilette. Une femme seule. J'étais une femme seule, je m'appartenais . ›› Le culte que Violette rend à la virginité ne constitue pas seulement un hommage rendu à la mère archaïque (elle a pris ‹‹ le voile ››, écrit-elle, en l'honneur de la vierge sa mère ), celui-ci marque aussi et surtout, comme l'explique Elisabeth Badinter, ‹‹ que, si une femme avait perdu l'humanité (la gourmandise est un vilain défaut et la sexualité humaine commence avec Eve), une autre a contribué à la sauver (Marie) ››. Le corps féminin tel qu'il est fait historiquement se trouve prédisposé pour ce sacrifice, pour cette abnégation. Et le repli sur soi de Violette, en apparence insensé, n'est en fait qu'une tentative de réparation de la "faute" qu'elle n'a pas commise. Nous avons vu plus haut que dans son refus absolu de matérialité - nourriture, menstruation, sexualité qui entraîne la procréation - Valérie Valère est allée plus loin encore. Dans ces années-là (années soixante-dix), la famille était le lieu de remise en question, le divorce entrait dans les mœurs et Valérie dénonçait férocement l'absence d'entente chez ses parents qui restaient mariés par pure convenance. Barrière des générations mais aussi pathologie familiale qui donnait à la toute jeune fille l'impression persistante qu'il y avait entre l'apparence des gens et la vérité un effroyable abîme, que chacun était seul, enfermé dans sa misère affective. Elle se montre très dure pour ses parents: elle décrit leur mesquinerie, leur mépris mutuel, leur hypocrisie et met en lumière leur incapacité d'instaurer avec elle une relation affective. Sans compter la "trahison incestueuse" de ceux qui devaient précisément la protéger. ‹‹ Depuis que Valérie est née ››, écrit Isabelle Clerc, ‹‹ tous les gestes vers sa mère sont restés suspendus dans le vide. Pas de prise réelle, authentique à laquelle s'accrocher. Alors, à son tour, elle lui donne à toucher le vide. A sa façon, en refusant de se remplir, elle renvoie sa mère à ce vide qui lui a été proposé et auquel elle s'est identifiée . ›› La pire guerre, cependant, c'est la guerre contre le mauvais objet qui est à l'intérieur; c'est la guerre contre l'identification à celle que la fille hai-me le plus au monde: la mère qui l'a abandonnée à son destin, à l'ineffable "rien", à ce désespoir infini que Kirkegaard appelait "la maladie jusqu'à la mort" et qui n'est que l'autre face d'une vie vécue aux confins de l'indicible. Le désir de mourir, nous l'avons vu, équivaut au désir de disparaître, de se soustraire au regard, d'"être absent", comme disait Freud, c'est-à-dire séparé (détaché), mais sans y parvenir. Toutes les œuvres de Valérie nous éclairent sur ceci: elle rêve de partir loin, toujours plus loin, tendue vers une passion jamais assouvie, semblable au voyageur sans cesse errant pour qui vivre c'est toujours ‹‹ repasser sur ses traces ››. (Chateaubriand) De même Maryse Holder: ‹‹ Mère Mar (mer) me consolait, m'accueillait, me baignait, me rendait lisse, propre, forte, mince et souple (...) comme une fille de la mer . ›› Magie d'un corps d'enfant qui exprime l'abandon (au double sens du terme) et retrouve son paradis. Obsession majeure de L'affamée de Violette Leduc: ‹‹ Nous en sommes à l'ère primaire, aux vagissements ››, écrit-elle. ‹‹ Je me réconcilie avec mon enfance. Je me réconcilie avec son départ . ›› Et d'ajouter plus loin: ‹‹ Je veux de la chaleur, je ne suis qu'un gâte-sauce. J'ai faim. Ecoute ma complainte. Soulève ton récipient. Jette le plus loin sur le fourneau. Ecoute. Le cœur bat fort lorsqu'on a faim. (...) Vieille femme, dis la phrase: "Viens ici que je t'embrasse..." ›› La vie naît ‹‹ par le pouvoir de la chaleur ›› affirme le Traité de la fleur d'or . Comme la cuisine du reste. Aussi Jung n'a-t-il pas manqué de voir une relation profonde entre la bouche et le feu: dragons crachant le feu, mais aussi langues de feu de la Pentecôte, associées au Saint-Esprit, qui est, suivant saint-Bernard, ‹‹ le baiser de la bouche ›› échangé par le Père et le Fils; baiser mutuel d'égal à égal et réservé à eux seuls . Ce qui fait dire à L'affamée, privée de ‹‹ cet inséparable d'esprit à esprit ››: ‹‹ Je suis un bœuf qui a de la peine. Reprends-moi, miroir disloqué. Je te sourirai. Sois doux. (...) J'ai l'œil d'un bœuf saturé de mélancolie. (...) Tu m'as gavée de chiendent, d'orties, de chardons, de tessons. (...) Je suis pleine de peine. Mon ventre est plein de peine. Ma bouche est pleine de peine. (...) Entre mes jambes, il y a l'écoulement de cette peine. Entre mes mains jointes, il y a un amas de peine . ›› Pour plus de clarté: être un bœuf c'est être châtrée, privée de la part de désir qui lui revient; avoir un destin de victime. Et de quelque façon, c'est aussi l'androgynie perdue. Dans la crainte du baiser mutuel (‹‹ Je m'enfermais, je me barricadais à l'intérieur de ma bouche ››, écrit-elle dans La bâtarde , redoutant la langue de son amante Hermine qui ‹‹ grisait ses muscles, sa chair ››), on ne saurait cependant sous-estimer le rôle joué par le recul de Violette devant la chair: ‹‹ Je m'effrayai. J'étais vivante. je n'étais pas une idole. ›› - les amours saphiques représentant la chance d'une assomption de la féminité, non son refus: ‹‹ Hermine me féminisait, cela le mettait hors de lui. ›› A l'instar de la toilette: ‹‹ Je voulais embellir. Hermine acheta d'autres numéros de Vogue, de Femina, de Jardin des Modes. ›› Tout cela non seulement dans l'espoir d'être à l'image, à la ressemblance du mannequin (du model, dirait-on aujourd'hui ), ‹‹ figure de l'Autre en tant que "féminin" qui aurait pris tous les attributs de la féminité ››, mais aussi dans celui d'être ‹‹ l'Autre-femme ›› que l' amour découvre: ‹‹ l'Autre femme ›› comme puissance d'émoi, comme centre mystérieux d'associations, de souvenirs, de promesses. Il semble que les femmes homosexuelles et les femmes anorexiques ont un héritage en commun en ce qu'elles gardent intacte la civilisation minoé-mycénienne. A ce propos, Juliet Mitchell écrit: ‹‹ Dans tous les types femmes, la double structure - celle de la civilisation minoé-mycénienne, et celle surimposée de la civilisation grecque - apparaît d'une manière ou d'une autre. Derrière chacun d'entre nous, petit garçon ou petite fille, homme ou femme, il n'y a qu'une seule femme: la mère. ›› A preuve, le désir de cumulation des sexes est plus fréquent chez les hommes que chez les femmes et Bettelheim est catégorique quand il observe: ‹‹ Plus persistante encore que le désir d'avoir des organes féminins était l'envie obsessionnelle de posséder à la fois les deux organes mâles et femelle . ›› En ce sens, il n'est pas difficile de relever ce qui se cache de peur au sein des outrances intégristes, ‹‹ les filles d'Allah ›› ayant détenu un grand pouvoir dans le panthéon arabe du VIIème siècle . Comme si les hommes n'avaient érigé leur puissance et leurs institutions que pour contrecarrer le pouvoir des Mères. Mélanie Klein et Joan Rivière ont d'ailleurs eu à ce sujet une des intuitions majeures de notre temps: le petit garçon est jaloux ‹‹ des seins et du lait de sa mère ››. Et si les hommes sont fiers de leur pénis, ‹‹ c'est par compensation ››. Dans l'ordre rituel, les pratiques d'appropriation du sexe opposé leur donnent plutôt raison. Elles sont, en fait, largement masculines: scarifications, mutilations, vaginisations artificielles, couvade... Mais la vraie mutilation, celle que l'homme a subi il y a longtemps et en souvenir de laquelle il semble vouloir se soustraire par des rites d'auto-mutilation, ne consiste-t-elle pas aussi dans sa séparation d'avec la mère, dans la perte de ce paradis primitif, de cette indistinction, de cette unité qu'il cherche à réaliser de nouveau sous toutes les formes possibles ? Expérience malheureuse qu'il espère toujours surmonter par un vœu magique et tout puissant. D'ailleurs, les anthropologues Carloni et Nobili n'ont pas manqué d'observer à cet égard qu'‹‹ au travers de la subincision - qui attribue à l'organe génital masculin les caractéristiques propres aux organes génitaux féminins - on annulerait symboliquement l'envie profonde de la femme et l'on marquerait de manière encore plus appuyée l'affranchissement de la tutelle maternelle ››. A ce stade, la femme cesse d'être angoissante, puisque l'homme s'est approprié ses attributs. Et on pourrait multiplier à l'infini les exemples, une telle appropriation étant aussi bien le but de la koundalini en Inde (‹‹ A quoi bon la femme extérieure, j'ai la femme intérieure en moi ››) que celui de "l'étreinte réservée", technique empruntée aux érotiques taoïstes, adamiques et tantriques, où l'homme est ‹‹ celui qui doit garder sa semence afin d'accueillir en lui le dehors que représente la femme et le transmuter en dedans de soi comme immortalité, tendresse, délectation ››. Une forme d'érotisme raffiné et "féminisé" qui s'étend à tout le corps sexué, le désir de l'homme se trouvant à même ‹‹ de n'être jamais rassasié à suffisance, (de) refuser toute idée de suffisance ››. C'est ici la victoire de la feinte dont parle Caillois à propos du chamanisme: "l'étreinte réservée" aboutit à une véritable usurpation de la jouissance féminine et l'homme se trouve ainsi investi de la puissance androgynique. ‹‹ Sinistre idéal de l'androgyne ›› que le sien, comme l'expliquent Pascal Bruckner et Alain Finkielkraut, puisqu'il propose ‹‹ comme seul but érotique une construction close, fermée, morte où aucune chance n'est laissée à l'aventure, à l'imprévu, véritable paradis de l'asexuation mystique, restitution de force à la condition des anges qui ne prennent ni mari ni femme ››. Mais faisant cela, il est avant tout ramené à son enfance. Il y a un infini bonheur à renouer avec la féminité première, à se perdre dans cette fusion. Finalement, peut-être que la fuite dans la mythologie, l'amour de l'art et de la littérature, où moult femmes anorexiques trouvent une nourriture miraculeuse, fait aussi partie de cette même aspiration à la duplicité congénitale et de cet inextinguible désir de dépasser les limites du sexe. Une manière parmi d'autres de résoudre les problèmes posés par la condition féminine en général, et la sexualité génitale en particulier.
 
 

 
 
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